Toni Morrison, femme d’exception

«Syndrome Morrison»
Une carrière littéraire exceptionnelle. Ça se résume ainsi. À la Faculté des Arts, Lettres et Sciences humaines de l’Université de Yaoundé I le 28 février 2020, la forme «vie», choisie pour dire ce moment particulier de l’histoire littéraire de Toni Morrison a certainement permis d’introduire une ligne temporelle unifiante avec l’époque actuelle. Au lieu des «tableaux» statiques que privilégie l’histoire classique, des personnalités académiques d’envergure ont entrepris de comprendre la courbe d’une trajectoire, celle de cette grande dame des lettres américaines, lauréate du prix Nobel de littérature en 1993 (première femme afro-américaine et la huitième femme à remporter la distinction).

Au département de Langues et civilisations africaines, l’on est passé de l’échelle de l’anecdote particulière, intime, à l’«ego-histoire», où les émotions d’un individu, en réaction à un événement historique, donnent chair à l’histoire tout court. En l’incarnant dans un hommage singulier, l’on a ainsi procédé à l’inventaire des ouvrages d’une dame et apprécié son positionnement à l’aune du canon de l’engagement.

Alors, l’on a parlé du «syndrome Morrison». Pourquoi ? La réponse retenue contient des éléments démontrant que dans ses 11 romans, cette descendante d’esclaves noirs aux États-Unis, décédée le 5 août 2019, est le précurseur d’une nouvelle manière d’écrire l’histoire vivante.

Remarquable conteuse, elle a écrit et même beaucoup écrit sur des thématiques qui explorent les différents versants de l’expérience noire aux États-Unis. Ce sont des romans d’une puissance rare, qui tournent autour des thèmes de race, d’esclavage, d’inceste, de viol et de rédemption. Profondément inspirée par Martin Luther King, auquel elle rend un hommage particulièrement tendre dans l’un des textes de ce volume d’essais, et par James Baldwin, le grand frère qui a ouvert la porte, la Terminator noire a régné pendant quarante ans sur la culture afro-américaine comme une sainte patronne, une générale en chef et une aide-soignante, fusillant les uns ou consolant les autres, selon l’occasion. À voir le nombre de distinctions qu’elle lui a attribuées (pas moins d’une trentaine !), on mesure à quel point l’Amérique avait, d’ailleurs, à se faire pardonner. Pardon pour l’esclavage, pardon pour le racisme, pardon, pardon, pardon.

 

Parcours et profil d’une icône de la littérature engagée.

« La fonction de la liberté est de libérer quelqu’un d’autre», a déclaré Toni Morrison dans un discours prononcé au Barnard College en 1979. Trouver les mots pour dire l’indicible : Toni Morrison s’en est chargée sa vie durant au nom de personnes réduites au silence. Ce 28 février 2020 à Yaoundé, son talent d’écriture a été salué pour la qualité vibrante et lyrique de sa prose, capturant les pensées de l’Amérique noire, ainsi que les éléments mythiques, folkloriques et surnaturels partagés à travers l’histoire orale afro-américaine. L’occasion a permis d’apprendre sur sa biographie.

Toni Morrison née Chloe Anthony Wofford, naît le 18 février 1931, à Lorain (Ohio) dans une famille de quatre enfants. Elle passe son enfance dans le ghetto de cette petite ville sidérurgique proche de Cleveland. Son père est ouvrier soudeur et n’aime guère les Blancs. Sa mère est plus confiante en l’avenir. Sa grand-mère lui parle de tout le folklore des Noirs du Sud, des rites et des divinités. C’est en se convertissant au catholicisme que Chloe prend comme nom de baptême Anthony, que ses amis abrègent en Toni. Son grand-père est un fervent lecteur de la Bible, et, très vite, elle apprend à lire et à écrire.

Boursière, Chloe Anthony Wofford fait de brillantes études, soutient une thèse sur le thème du suicide chez Faulkner et Virginia Woolf, et commence une carrière d’enseignante. En 1958, elle épouse Harold Morrison. Ils ont deux enfants et divorcent en 1964, mais elle gardera Morrison comme nom de plume. Elle enseigne l’anglais à l’Université d’Etat de New York et travaille comme éditrice chez Random House, où elle publiera notamment une anthologie d’écrivains noirs, The Black Book (1973).

Tout commence en 1970
Plus tard, de 1989 à 2006, elle enseignera la littérature à l’Université de Princeton, longtemps interdite aux Noirs. En 1989, elle était déjà une écrivaine reconnue. Mais à l’époque où elle est professeure à New York, elle ne pense pas à écrire. «J’étais mariée à un architecte, j’avais deux enfants. Vous connaissez beaucoup d’écrivains qui ont des enfants?», dira-t-elle souvent quand on lui demandera pourquoi elle a commencé à publier si tard, en 1970.

C’est donc en 1970 que tout commence, avec le premier de ses onze romans, «L’Œil le plus bleu», qui n’a aucun succès et est diversement apprécié par la communauté noire. Une gamine de 11 ans, Pecola Breedlove, rêve d’avoir des yeux bleus et finit aveugle, folle et persuadée d’avoir un regard couleur cobalt, grâce à l’opération d’un charlatan noir. «Je m’étais inspirée d’une camarade de mon enfance, explique Toni Morrison au Monde en 2004. A 11 ans, elle ne croyait plus en Dieu, parce qu’elle l’avait supplié pendant deux ans, tous les jours, de lui donner des yeux bleus de petite Blanche. J’avais 32 ans, le silence des femmes noires me semblait assourdissant, jusqu’à l’intérieur de la communauté intellectuelle et militante noire».

 

En dates

8 février 1931 : Naissance à Lorain (Ohio).
1970 : Premier roman, «L’Œil le plus bleu».
1987 : «Beloved», Prix Pulitzer.
1993 : Prix Nobel de littérature.
2015 : «Délivrances».

Dans la nuit du 5 au 6 août 2019 : Mort à l’âge de 88 ans.

 

Un modèle absolu

À l’unanimité, le collège des panélistes de ce 28 février 2020 à l’Université de Yaoundé I trouve que ce qui est le plus impressionnant chez Toni Morrison, c’est son engagement sans relâche pour la cause noire et son style romanesque original.
Son ouvrage qui lui a valu le prix Nobel, «Beloved», s’inspire d’un incident réel: l’histoire de Margaret Garnet. Une mère esclave qui a tué ses propres enfants pour les sauver du traumatisme et des horreurs de l’esclavage.

Selon Pr Cécile Dolissane-Ebossè, «un des charmes des récits de Toni Morrison est de s’inspirer des faits historiques pour remettre en cause l’historiographie, c’est-à-dire les archives nationales, qu’elle juge sélectives». Pour le chef de département de de Langues et civilisations africaines de l’Université de Yaoundé I «corriger cette sélectivité de l’historiographie, son grand projet intellectuel consiste à réécrire l’histoire américaine en donnant voix et faveur à la perspective africaine américaine qui est très souvent tue et ensevelie par l’historiographie et la suprématie blanche».

L’universitaire considère que l’autre charme des textes de Toni Morrison réside dans son style. Elle utilise un style anti-romanesque ou anti-conformiste. Elle rejette la linéarité, la cohérence et la chronologie. En effet, pour Morrison, une communauté qui est incarcérée et discriminée perd forcément la notion du temps.

Dans ses romans, l’incarcération n’est pas seulement physique mais aussi psychique. «Elle a enrichi la création romanesque. Elle a montré que le blues et le jazz pouvaient être en symbiose avec le roman. Le blues et le jazz sont non seulement des symboles auditifs de l’identité afro-américaine, mais aussi une sorte d’hymne national pour la communauté noire», appuie Pr Cécile Dolissane-Ebossè. Elle ajoute : «Le blues et le jazz fonctionnent toujours comme une esthétique orale et auditive dans les textes de Toni Morrison». D’ailleurs son ouvrage Jazz est une symbiose entre une esthétique orale et auditive et le discours romanesque.

Morrison considère le blues et le jazz comme des formes de survie culturelles et une esthétique littéraire qui peuvent remettre en cause la division générique eurocentrique du genre. Son roman Home prône une société dans laquelle la communauté africaine américaine se sent vraiment chez elle, et où elle peut s’asseoir autour de la table de la fraternité avec les autres ethnicités américaines. L’égalité, la justice et la fraternité sont des thèmes majeurs dans ses écrits.

Toni Morrison donne en viatique à ses lecteurs sa définition de la littérature dans «son existence vivante». Une alchimie mystérieuse, où «le non-écrit est tout aussi révélateur que l’écrit», se crée entre le texte, le lecteur et l’auteur. Ce dernier utilise une «encre invisible» ouvrant la porte à l’imagination. «L’encre invisible, écrit Toni Morrison, est ce qui réside sous, entre et hors les lignes et reste caché jusqu’à ce que le bon lecteur le découvre».

 

Elle questionne l’identité américaine, met les mains dans le cambouis du racisme, de l’esclavage et de la ségrégation. Aucun de ses textes ne donne de leçons. Toni Morrison reste dans nos mémoires et dans celle des lecteurs comme une écrivaine au style tellurique et sensible, dotée d’une intelligence à l’extrême acuité, qui a profondément bouleversé le roman noir

Le chef de département de de Langues et Civilisations africaines de l’Université de Yaoundé I exalte la trajectoire d’une femme à la plume hors-pair.

Pr Cécile Dolissane-Ebossè

Pourquoi un hommage à Toni Morrison ?
Celui effectué par le département de Langues et civilisations africaines de l’Université de Yaoundé I, s’inscrit dans les prérogatives dudit département à savoir : l’enseignement de la mémoire africaine et ses diasporas, la recherche sur les civilisations du monde noir, le découverte et la célébration de leurs actions, l’engagement, la responsabilité politique et culturelle ainsi que la critique africaine comme producteur de civilisation.

Cet hommage est la reconnaissance en vue d’une visibilité plus accrue des écrivains audacieux de la trame de Toni Morrison qui ont marqué de leurs empreintes, ce passé douloureux de l’esclavage, de la colonisation et de toutes les formes de discrimination perpétrées sur la race noire à travers le monde. Cette brillante universitaire a écrit onze romans sur une période couvrant six décennies, mais également des essais, des livres pour enfants, deux pièces de théâtre et même un livret d’opéra. Elle a également œuvré comme critique littéraire et éditrice. Toni Morrison a exploré toute l’histoire des Noirs américains, depuis leur mise en esclavage jusqu’à leur émancipation dans la société américaine actuelle.

Qu’est-ce que cette plume a apporté à la littérature noire ?
L’ensemble des personnes de couleur actuelles du monde littéraire devraient rendre grâce à Morrison pour la force, l’ouverture et la témérité que lui a permis sa vocation. De sa position, Morrison a non seulement écrit les livres qu’elle voulait voir exister dans le monde, mais elle a aussi radicalement étendu ce que la littérature «noire» pouvait être et faire. Si nous célébrons la romancière, il ne faut pas non plus oublier le titan critique qu’elle a été, ni la voie nouvelle qu’elle aura ouverte pour une génération entière d’écrivaines et d’auteurs noirs.

C’est ainsi que son travail de critique, d’éditrice et d’enseignante s’est conjugué à son travail de romancière pour former un considérable projet littéraire, qui aura contribué à changer et à élargir le champ sur lequel les personnes noires du monde littéraire prennent appui. Ses critiques et son travail d’édition ont fait entendre de nouvelles voix, mis en lumière les liens entre littérature contemporaine et traditions littéraires enfouies et ont poussé le lectorat ainsi que le marché vers de nouvelles sensibilités littéraires. Dans son ensemble, comme Morrison voudrait que nous la voyions, l’œuvre de sa vie est monumentale: elle aura construit des fondations totalement nouvelles pour notre manière de penser et d’écrire l’existence noire.
Dans les années 1980, avant son couronnement comme la grande dame des lettres américaines, ses livres électrisaient les lecteurs. Ses œuvres étaient une fusion de forme et de substance.

Ils allaient là où aucun romancier, blanc ou noir, ne s’était aventuré. Ils combinaient un mélodrame assumé et des observations méticuleuses du quotidien. Ils vous rendaient ivres par leur langage et vous dégoûtaient par leur violence. Bien sûr, la voix noire et féminine de l’Amérique s’est éteinte. Mais par son écriture inventive, l’auteure fait réfléchir à la complexité du vivre-ensemble et au respect de l’autre. Son art romanesque frappe toujours par sa puissance poétique, son pouvoir d’imagination et son humour corrosif. Jusqu’au bout, son œuvre aura contribué à brosser un tableau vivant de la réalité américaine avec un sens profond de la solidarité humaine.

Remarquons qu’à sa mort, toute l’Amérique n’a pas été avare d’éloges. “Toni Morrison n’a pas seulement refaçonné la littérature américaine, elle nous a poussés à résister à la ténacité du racisme […]”, écrit par exemple un critique du Washington Post, pour qui “Beloved” reste un chef-d’œuvre absolu: “Qu’une femme noire ait écrit le plus grand roman du XXe siècle est une glorieuse pique lancée à notre longue histoire, qui a dénigré les femmes et les Afro-Américains. Du creuset de son génie est sorti un livre qui a incorporé le passé de l’Amérique à une œuvre d’art éternelle-gothique, magique, magistrale.”

Vous dites que Toni Morrison a été critique littéraire. Peut-on aussi la critiquer ?
Voilà ce que dit l’écrivaine canadienne Margaret Atwood: «la polyvalence de Mme Morrison, son ampleur technique et émotionnel, ne semble connaitre aucune limite. S’il y avait des doutes sur son statut de romancière américaine par excellence et sa propre génération ou de tout autre génération, Beloved va les faire». Dans le monde très sérieux de la critique littéraire outre-Atlantique, personne ne lui trouve de défauts. Les quatrièmes de couverture de ses romans sont toujours illustrées par des phrases de journaux célèbres louant sa prose. Il faut dire que Toni Morrison n’est pas non plus rien dans l’histoire de l’Amérique contemporaine. Sans elle, Barack aurait-il été élu président ? Certains se posent encore la question. La dame, elle, questionne l’identité américaine, met les mains dans le cambouis du racisme, de l’esclavage et de la ségrégation. Aucun de ses textes ne donne de leçons. Toni Morrison reste dans nos mémoires et dans celle des lecteurs comme une écrivaine au style tellurique et sensible, dotée d’une intelligence à l’extrême acuité, qui a profondément bouleversé le roman noir. Elle aura grandement contribué à l’éveil des consciences par son œuvre devenu notre héritage : Home, Beloved, Delivrances, Paradis, etc. Nous lui devons beaucoup. Puissions-nous collectivement et les générations futures s’en inspirer.

Quels sont ses ouvrages que vous pouvez conseiller au public ?
Je dirai tous. Mais il y a, entre autres, «Le chant de Salomon (1977)» Avec ce deuxième livre, élu meilleur roman de l’année aux États-Unis en 1977, Toni Morrison rencontre son premier succès. Elle y évoque la quête d’identité d’un adolescent qui cherche à tirer de l’oubli le passé d’esclave. Toni Morrison fait découvrir aux lecteurs la magie, le folklore et les croyances du monde noir par un récit teinté de réalisme magique, aux antipodes de la sociologie.

Il y a aussi «Beloved» (1987). À la fin du XIXe siècle, Seth égorge, par amour, sa fille Beloved pour lui éviter de devenir esclave. Hantée par ce meurtre, elle héberge quelques années plus tard une jeune femme noire qui dit s’appeler Beloved et qui porte une importante cicatrice à la gorge. Elle semble personnifier à la fois la culpabilité et la rédemption de cette mère qui finit sa vie dans une demi-folie.

Ce cinquième roman, qui vaut à Toni Morrison le prix Pulitzer en 1988 et une reconnaissance internationale, s’inspire de l’histoire vraie de Margaret Garner, une esclave fugitive qui tua sa fillette en 1856.

Je parlerai aussi de «Love» (2003). Dans ce roman, dernier volet de la trilogie commencée par Beloved et Jazz, Toni Morrison montre des Noirs qui se nuisent entre eux. La romancière va à l’encontre de l’idéalisme communautaire à travers l’histoire métaphorique d’un héritage que se disputent six femmes. Elle ose interroger les conséquences du mouvement des droits civiques sur l’intégration des Noirs dans la société américaine et la mise en place d’une nouvelle ségrégation par l’argent.

On citera également «Un don» (2009). Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, les Indiens d’Amérique sont décimés par les conquêtes et les épidémies. Dans ce Nouveau monde, un couple fraîchement arrivé d’Europe dirige une ferme avec l’aide de nombreux domestiques, parmi lesquels une servante indienne et une esclave rescapée d’un naufrage. Dans ce récit polyphonique, Toni Morrison se penche sur le racisme aux États-Unis et ses liens avec l’esclavage.

L’on n’oubliera pas «Home» (2012). Un soldat noir, qui rentre traumatisé par la guerre de Corée, traverse les États-Unis pour sauver sa soeur, devenue le cobaye d’un médecin blanc à Atlanta. Sur son chemin, il découvre un autre champ de bataille. Car sous le vernis sucré des années 50, temps de richesse et de prospérité pour l’Amérique blanche, coexiste une période de grande violence pour les Noirs de plus en plus victimes de la ségrégation. Toni Morrison rompt avec le lyrisme de ses romans passés. Le récit est ramassé et emprunte sa trame aux contes de fées.

Le département de Langues et civilisations africaines a-t-il un agenda dans le court ou le long terme ?
À plus ou moins brèves échéances, nous allons procéder à l’introduction aux études féminines. C’est un panorama sur le féminisme en général et africain. Dans le même temps, un cours intitulé Gender, body and feminist theory sera dispensé. Il s’agit d’une analyse critique des œuvres de femmes et les méthodes classiques et à construire. Enfin, il y aura un focus sur la littérature féminine. À partir des œuvres des africaines, on pourra bâtir une pensée féminine africaine.

Propos rassemblés par
Ongoung Zong Bella

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