Tokombéré, lieu d’action de Baba Simon en faveur de l’ouverture et de la construction du vivre ensemble

Mouafo Djontu

Baba Simon avait construit une relation, où l’endroit (le Sud d’où il était venu) s’apparentait à un lieu qui venait également apprendre du lieu où il se trouvait (Tokombéré)»

Suite de notre série sur le vivre ensemble. Aujourd’hui, le chercheur en sociologie des conflits s’appesantit sur la philosophie qui a guidé l’action de Baba Simon à Tokombéré. Ce prêtre catholique originaire d’Edéa dans le Littoral, a réussi à se sentir «chez lui» «chez les kirdis» et à participer à leur émancipation par l’école.

Kudumbar (Tokombéré), localité située dans la région de l’Extrême-nord du Cameroun, a été ce lieu où un homme a donné sa vie pour que ses semblables en humanité s’émancipent par l’école. Cet homme, c’est Baba Simon. Après sa mort le 13 août 1975, il est devenu, pour les enfants de la montagne, «notre kulé» (sacrifice). C’est d’ailleurs un credo que nous avons également entendu auprès des personnes rencontrées lors de nos séjours de recherche (entre 2010 et 2016). Ces personnes vouent un culte à Baba Simon.

Elles le considèrent comme «protecteur, guide et sauveur». Il n’est point né dans la plaine de Kudumbar et ses parents non plus. Son lieu de naissance n’est pas apparu, dans la trajectoire de Baba Simon, comme le seul qui puisse bénéficier de son investissement. Sa volonté à partager la parole de Dieu a dû transcender les logiques d’appartenance à un lieu qui renient le droit aux autres semblables en humanité d’y avoir accès.

Aller au-delà des clichés
La rencontre avec l’autre, qui qu’il soit, où qu’il vive, a été sa raison première. L’action qu’il a entreprise dans le secteur de l’éducation dans une région qui, depuis l’indépendance, fait face à des problèmes de scolarisation, contraste avec l’idée défendue par les figures publiques1 de cette partie du Cameroun selon laquelle seuls les ressortissants de cette région étaient à même de lutter contre les disparités éducatives dans la partie septentrionale du Cameroun. Dans le premier ouvrage à lui être consacré, Hyacinthe Vulliez écrit dans la préface à propos de l’action de Baba Simon qu’il a défié «préjugés et idées reçues [pour redonner] aux Kirdis la fierté d’être Kirdis»2.

Les Kirdis sont un peuple de montagne dans la localité de Tokombéré et Baba Simon va se donner pour rôle, de contribuer à ce que les personnes s’identifiant comme Kirdi puissent, par l’école, apporter leur part à la construction du pays. D’ailleurs, un ancien élève, Jean-Baptiste Baskouda, citant Baba Simon, souligne dans son ouvrage: « je crois que les montagnards sont intelligents, même s’ils ne le sont pas tous de la même manière. On ne peut pas dire qu’un montagnard placé dans les mêmes conditions que n’importe quel camerounais ne peut pas faire ses études.

Un montagnard peut faire ses études jusqu’au doctorat, jusqu’à l’agrégation, pas tous absolument, mais ils sont capables de faire comme tout le monde»3. Cette affirmation de Baba Simon repose sur l’idée que l’intelligence est en chacun et qu’il suffit de comprendre la personne afin que ce dernier intègre que le projet scolaire est un outil pour son épanouissement et non pour son asservissement. Baba Simon a donc dû travailler sur la dimension utilitaire de l’école d’autant plus que sa longue immersion dans la région l’a amené à comprendre que les populations à identification kirdi appréhendaient «toute nouveauté […] comme une menace à repousser, quelle qu’en soit la forme, pacifique ou violente»4.Car, habiter la montagne était pour ces populations une stratégie pour repousser les ambitions de domination des peuples de la plaine à dominance musulmane.

C’est donc suivant cette histoire de l’occupation de l’espace que Baba Simon commence son œuvre : «donner une instruction de qualité aux enfants qu’il aura pu gagner à sa cause»5. Il s’est ainsi refusé à toute forme de globalité pour qualifier ce qui était présenté comme le manque d’intérêt de l’école par les populations s’identifiant comme kirdis en affirmant : «il n’y a rien de plus insensé… que de traiter tout un peuple d’insensé»6. Ces propos de Baba Simon rendent compte de sa volonté à ne pas s’enfermer dans des certitudes ou encore son refus d’être prisonnier de l’idée que la représentation que l’on pourrait se faire d’un lieu, où vivent des personnes, est un format du réel.

Précisons à la suite d’Edouard Glissant que la représentation est le lien entre notre imaginaire et le réel. Cependant, il devient primordial à l’exemple de Baba Simon d’aller à la rencontre de ces lieux, que l’on considère très souvent comme exotiques, pour ne pas faire de cette représentation une vérité absolue. La conséquence d’une représentation érigée en certitude est qu’elle participe non seulement à masquer les éléments divers du réel, mais elle consacre également le règne du fétichisme. En outre, l’exotisme du lieu tel qu’évoqué pourrait être appréhendé comme la conséquence d’une hiérarchisation des lieux.

…Or, l’action de Baba Simon donne à réfléchir sur le rapport que l’on pourrait entretenir avec le lieu. Baba Simon s’est refusé d’apparaître comme un guide ou un missionnaire venant apporter une prétendue civilisation aux personnes rencontrées via le projet scolaire…

Renoncer à la hiérarchisation des lieux
Au Cameroun, on pourrait affirmer que les lieux placés au sommet de cette hiérarchie topique sont très souvent les centres urbains. Des centres urbains que d’aucuns affirment être leur propriété exclusive et disent faire preuve d’hospitalité en accueillant ces autres qu’ils assignent au statut d’étrangers venus d’ailleurs.

Or, l’action de Baba Simon donne à réfléchir sur le rapport que l’on pourrait entretenir avec le lieu. Baba Simon s’est refusé d’apparaître comme un guide ou un missionnaire venant apporter une prétendue civilisation aux personnes rencontrées via le projet scolaire. On pourrait, ici, mettre en évidence deux points qui se rejoignent sur la conception que se faisait Baba Simon du lieu. D’un côté, il ne s’est pas affiché comme une personne attachée à son lieu de naissance. Pour lui, le lieu de naissance pourrait être vu comme un lieu accidentel qu’on ne saurait sacraliser en le déniant à celles et ceux qui n’y sont pas nés. Baba Simon n’idéalise pas et ne rejette pas son lieu.

Mais, il fait du lieu un espace ouvert et qui doit être en relation avec tous les lieux possibles. D’un autre côté, si son lieu est totalement ouvert aux autres, alors les autres lieux devraient également l’être. Ces deux conceptions que l’on a observé dans l’action de Baba Simon mettent en avant l’idée d’ouverture. Ce qui oblige à avoir une autre façon de se penser et de se définir. Le lieu n’apparaît plus comme une catégorie exclusive et pertinente qu’on devrait convoquer pour se définir. On voit à travers cette modalité de définition l’abandon du réservoir de l’intolérance que l’on observe dans l’espace public camerounais et même ailleurs.

En se rendant donc dans la localité de Tokombéré dans l’optique de lutter contre les disparités éducatives, Baba Simon fonde son déplacement vers la région de l’Extrême-nord du Cameroun sur l’idée suivant laquelle les localités n’ont de sens que par l’action des hommes et des femmes qui y vivent. En d’autres termes, c’est aux personnes qui qu’ils soient de donner du prestige à une localité. Bref, les localités devraient être ouvertes, c’est-à-dire «des lieux-relations, des lieux-rhizomes qui, immédiatement, peuvent admettre la relation à l’autre»7.

Par son sens de l’ouverture, Baba Simon a réussi à créer une relation où il se refusait d’apparaître comme celui qui sait tout, comme celui qui venait apporter l’école à un lieu hostile à l’éducation. Il avait construit une relation où l’endroit (le Sud) d’où il était venu, s’apparentait à un lieu qui venait également apprendre du lieu où il se trouvait (Tokombéré). Bref une sorte de compagnonnage qui a exigé chez Baba Simon, un décentrement non seulement du corps mais également de l’esprit. Il n’y avait pas chez lui une sorte de hiérarchie des lieux et encore moins du dogme d’un lieu érigé en centre unique qui pense pour les autres lieux.

On voit dans une telle conception des lieux chez Baba Simon, ce que nous avons appelé la pensée de l’exode. La caractéristique d’une telle pensée est qu’elle ne s’encombre pas des frontières des lieux et elle est allergique à l’idée du lieu unique comme modalité de définition de l’identification d’une personne. L’exode chez Baba Simon, son déplacement d’un lieu à l’autre, s’observe ainsi par sa capacité à faire dialoguer ces lieux. Car, ces lieux se conjuguent avec leurs spécificités sans toutefois revendiquer une quelconque exclusivité.

Pour Baba Simon parcourir le Cameroun en général, et la région de l’Extrême-nord en particulier, ne relève pas d’un déplacement d’un centre qui va vers les périphéries encore moins d’un allochtone qui va à la rencontre des autochtones. On assiste plutôt à une forme de matérialisation d’un imaginaire qui ne s’enferme pas dans un lieu en défiance à un ou d’autres lieux. On pourrait qualifier Baba Simon d’être nomade qui, vivant au Cameroun, fait de ce bout de territoire, un terrain d’action qui place la personne au cœur.

1. « Le 18 décembre 2008, le Ministre de l’Enseignement Supérieur a publié une liste additive d’admis au concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure de Maroua. L’on devrait parler de « la » liste additive, car la liste additive du 18 décembre 2008 n’est pas une liste additive banale. Elle répond à une demande sociale insistante et assortie de manifestations et de projets de manifestations de plus en plus inquiétantes des élites et élus des trois régions septentrionales du Cameroun, souvent désignées comme le Grand Nord. La publication de cette liste était aussi la condition posée par les élites et élus du septentrion pour mettre fin à leurs manifestations. » in ENS Maroua – James MouangueKobila : « Une réponse juridique et fondée » (23/12/2008).

2. Baskouda Jean-Baptiste, op cit. P 2.

3. Baskouda Jean-Baptiste, op cit. P 44. Voir également CADOR Grégoire, op cit.pp 170-171.

4. Ibid.

5. Cador Grégoire, op cit. P 171.

6. Baskouda Jean-Baptiste, op cit. P 42.
7. Edouard GLISSANT et François NOUDELMAN, l’ehtretien du monde, Ed Presses Universitaires de Vincennes, 2018. P 66

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du fait ou défaite de la pensée

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