Tino Barozza : Requiem pour un solo de haut vol

Pour la mémoire du « faiseur de bikutsi » décédé le 3 avril 2019, la série d’hommages retrace la vie et le talent d’un artiste musicien au talent incommensurable.

Route Yaoundé-Mfou, 23 décembre 2014. Un agent de police demande à chacun des passagers d’un véhicule de transport en commun de se présenter. Discrètement cosmique, une voix de stentor sort du siège arrière et dit : « Tino Barozza. Yacob Atini ya Soa ». Foulard coloré attaché en bandeau sur la tête, blouson noir, barbiche peroxydée, l’homme affiche un style unique. « Un look poussé jusqu’aux limites de la négligence et à la fois curieusement pittoresque », commente Rodrigue Ntongue, journaliste de la chaîne de télévision privée Canal 2 international. Au moins, en cette veille de fête, la fresque vaut un laisser-passez. « Cet homme, ce n’était pas un dinosaure, ni une antiquité du bikutsi, mais un des spécimens les plus marquants de la musique camerounaise, un de ses représentants les plus vintage qui s’est éteint le 3 avril 2019 à Soa des suites de maladie », récite Jean-Marie Ahanda.

« Zanzi réincarné »
Au cabaret Carrosel sis au quartier Kondengui (Yaoundé IV) ce 8 mai 2019, le journaliste-créateur du groupe mythique « Les Têtes Brûlées » profite d’une conférence de presse pour insister sur la façon choisie par le défunt pour se présenter. « Simple ! », martèle-t-il, sans dire puisque, de son vivant, Tino Barozza en récitait lui-même l’explication. « Je suis simple envoyé des dieux du bikutsi au Cameroun », avait-il déclaré.

Sur la foi de cette boutade lancée face à l’animateur Claudy Siar à Yaoundé le 12 juillet 2014, lors du Festival de bikutsi (Festi bukutsi), devine de qui il tenait son talent. Et à propos de celui-ci, François Bingono Bingono dit que « le guitariste de Ndong (quartier de Soa) possédait un art tout particulier de faire sonner la langue du solo et la plaçait en majesté dans chacune des compositions auxquelles il avait participé ». L’anthropologue-musicologue ajoute : « Un équilibre réussi entre tradition musicale, respectueuse du passé, et désir d’aller de l’avant, dans la forme comme dans le fond, façon Epeme Théodore alias Zanzibar ».

Sur ce dernier détail, Albert Mbida parle d’«un Zanzi réincarné avec des sonorités aux ambiances truffées de reverb et de programmations inattendues». De mémoire du journaliste émérite, «chaque fois que le nom Tino Barozza était annoncé à un spectacle, eh bien ce nom échappait au contrôle de la raison et servait simplement de combustible à émotion». En filigrane se profile l’image de Tino sur scène. «Le premier son de sa guitare déclenchait une hystérie collective sans précédent. Parfois les cris du public dépassaient le niveau sonore de la musique. Il était aussi bon et égal à lui-même que dans la vérité du live», se souvient Martin Magloire Meva’a (Aïe Jo Mamadou.

« Faiseur de son »
En fait, dans les lieux de spectacles, Tino était une guitare plus qu’un homme. «Un virtuose au sens propre du terme. Après Messi Martin et Zanzibar, Tino était resté le seul six-cordes sur lequel reposait un bikutsi bien fait», assume Sa Majesté Jean Rameau Sokoudjou. Pour avoir grandi dans la capitale, le chef supérieur de Bamendjou est un féru des musiques du Centre, Sud et Est. En connaisseur donc, le dignitaire originaire des Grassfields retient des titres comme «Ossas (du regretté Sala Bekono), la reprise compilée des albums de Messi Martin, Véronik Facture, Aïe Jo et tous les autres que l’on connait». «Ses improvisations sur six cordes d’une fluidité inouïe, ses compositions étranges et fascinantes, ses quelques disques que l’on appris par cœur en courant dans les rues de Yaoundé pour le sport du samedi matin, ses solos qui illuminaient les disques des autres», appuie Sosthène Fouda. Ces autres-là, ce sont des artistes de bikutsi à l’aura avérée. Ils ont passé chacun des semaines en tête du hit-parade de la FM 94, à en croire Mgbwa Ayolo (Billy Show). Un triomphe que l’animateur attribue à «la dextérité de Tino Barozza».

 

On prépare les obsèques

«Côté cœur»
Et cette qualité, l’artiste l’avait mise au service de Catherine Nkou alias K-Tino, un autre phénomène entrée dans le show biz sous le nom d’Ascenseur au début des années 90. Courageuse, « la Femme du peuple » décrit Tino Barozza comme « un homme sensible, généreux, drôle. Pas du tout macho ». « Avec lui, ajoute l’auteure de « 7e ciel », tout tournait autour du travail ; il a donné une direction à ma carrière. Il ne se prenait pas pour une star. Très professionnel, il n’était jamais en retard. Nous n’avions pas une relation spirituelle mais humaine ». Ce portrait flatteur fait comprendre pourquoi elle est tombée dans ses griffes libidineuses. La romance s’est interrompue et reste un vestige, une fille (K-Wash).

Côté jardin
Reste que parfois, Tino engloutissait, d’une traite une jarre de rhum-Coca. Cette «performance» était publique. Celle qui l’était moins, seules des indices en disent long. À ce sujet, Rodrigue Ntongue explique : «Les exhalaisons odorantes qui se dégageaient après son passage était loin d’être celles de la rose. Mais bien celles d’une plante, que les jeunes du quartier Mvog Ada qu’il fréquentait appellent le « ntah » et qui fait voyager…sans décoller. Inspire les dieux de la terre. C’était justement un de ces dieux-là, le cher Baroza. Un artiste jusqu’à l’os. Des appétits peu ordinaires. Mais un humain entier qui devait batailler pour trouver pitance. Et Dieu (celui qui est là-haut cette fois) sait que chez les musiciens, ça charbonne un peu plus pour faire glisser le gombo».

Jean-René Meva’a Amougou

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