Sur les routes de l’Extrême-Nord: chronique d’un reporter sur «e nja itoo»

À l’échelle de la région, cette moto artisanalement adaptée présente deux faces: celle d’un engin économique et celle d’un ange noir qui tue.

 

Manifestement, ce n’est pas rien d’être passager. Passager sur les pistes et routes de l’Extrême-Nord. En quittant Bogo cet après-midi du 30 mai 2023, le «babana» (pseudo donné à tous les conducteurs de mototaxis) qui me ramène à Maroua explique que son «client» n’a pas une valeur nulle. «C’est un être humain qui ne doit pas avoir peur de mourir», fait-il semblant de m’apprendre. «À moto ou en avion, la mort existe partout», ajoute-t-il. Dans mon esprit, ces mots viennent, s’agitent, butent et culbutent. Et pour finir, je me les approprie et les impose à mon esprit. «Babana a raison», je me dis. Autant être son pote, son complice, tout le long des 35 kilomètres qui séparent Bogo de Maroua.

Peur sur la moto
Dès le premier kilomètre, l’adolescent lâche les poignées pour réajuster ses gants. Cédant à la tentation d’une virtuosité qu’autorise l’assise remarquable de sa moto, Babana amorce un virage autrement prononcé. J’entends les cale-pieds riper contre le bitume neuf où caquette la gomme de ses pneus. Comme ceux des oiseaux, nos deux corps brisent la résistance du vent. De temps à autre, Babana conduit du bout des doigts d’une seule main. L’adrénaline et la tension que génère cette pratique sont renforcées en moi, à la fois, par un nœud qui se resserre dans ma gorge et une boule qui semble alourdir mon estomac. Sur la droite, une plaque signale que nous sommes à Douloumo, à 25 kilomètres de Maroua. Ça risque de ne pas être facile de vous dire que le voyage est encore long. J’essaie de distraire mon esprit. Mon regard oscille de l’horizon qui charrie les rayons et les ombres d’un grand ciel clair à la glissière centrale de la route où défilent quelques moutons. Entre temps, Babana se laisse systématiquement associer aux débordements et aux paroxysmes. Il multiplie les vitesses. A très vive allure, d’autres motos nous croisent dans l’autre sens, au fur et à mesure que nous avançons. Avec Babana, leurs conducteurs échangent à l’aide de lourds klaxons. Avec des facultés plus lucides et plus détendues, j’essaie de lui signifier ma peur. En vain. «35 Kilomètres, je les avale en 30 minutes au trop», me rétorque-t-il. Je m’autorise à calculer la vitesse. 100? 200 kilomètres par heure? Mon arithmétique se perd. «La route ne tue pas», chanson moralisatrice de Black Roger’s tourne en boucle dans ma tête. Corps et âme dans la voltige, je me mets à imaginer ma tombe, avec «mort sur e nja itoo» comme épitaphe.

Fouineur
Après avoir couvert près de 30 km en 15 minutes (un record dans ma carrière de passager), il faut se rendre présent, non pas seulement comme observateur, mais comme communiant potentiel et comme vrai ami de Babana. Franchir la latitude de la peur et jeter mon instinctive raideur à la voirie…Oui, c’est mieux ainsi. J’engage la conversation. Première thématique: la marque de la moto. Selon Babana, partout ici dans la région de l’Extrême-Nord, on l’appelle «e nja itoo». Il épelle. Mon imagination tombe aussitôt sur une fausse anagramme très courante chez certains peuples de la côte camerounaise, les Bakweris notamment:»e ja to» (le petit chat, NDLR). En sollicitant de lui une explication plus élaborée, Babana avance que «ce n’est pas une marque. C’est juste pour dire au revoir». Il précise que c’est un style de moto artisanalement adapté pour être très économe. À l’observation, l’engin est doté d’un réservoir en aluminium poli et d’un tuyau d’échappement libre. Autrement dit, «e nja itoo» c’est une moto sur laquelle l’on a sacrifié le confort aux exigences de la vitesse. «C’est comme ça partout ici», me dit-il.

Au cœur de tels détails significatifs, il m’apparait que, pour de nombreux conducteurs de moto de la région, «e nja itoo» est autant un instrument qu’un symbole. En fait, cette moto procure une «sensation de puissance» aux utilisateurs qui apprécient la «mélodie» de leur machine et considèrent qu’elle leur permet de se faire entendre. Au vrai, le moteur adapté se fait plus bruyant et même plus puissant. Pour toutes ces raisons, ici à l’Extrême-Nord, on qualifie «e nja itoo» de «moto des jeunes». La notion de jeunesse paraît ainsi renvoyer davantage au «sentiment d’être jeune». Elle est liée à ces pratiques qu’aux limites fixées par l’âge. «Tout le monde a conduit ça», balance Babana. À l’écouter, ceux qui ont 40 ans aujourd’hui, voire un peu plus, l’ont fait tout au long de leurs parcours, depuis l’enfance souvent, en tout cas à partir du moment où ils ont été introduits dans ce milieu et qu’ils ont commencé à se livrer à ces activités comme un loisir ou comme une forme de travail plus ou moins informel et précaire. Quelques-uns ont déjà fondé une famille, d’autres vivent encore chez leurs parents.

Pratique
Dans mon semblant de bonne humeur et ma fausse conscience d’appartenir à une même humanité que des braves, j’aborde la thématique relative à l’efficacité de «e nja itoo». Pour Babana, sa rapidité améliore la portée des déplacements de ceux qui font profession de vivre à deux roues. Bien plus, me confie-t-il, ce type de moto accroît le nombre de destinations potentielles atteignables dans un temps donné. De ce fait, «e nja itoo» leur offre un choix plus grand de destinations avec très peu de carburant.

Déviances
Et voilà, la somme de toutes ces informations permet de comprendre pourquoi, ici à l’Extrême-Nord, les conducteurs de «e nja itoo» s’affranchissent couramment de nombreuses réglementations jugées incompatibles avec une utilisation efficace de leur machine. Ils dépassent les vitesses limites autorisées; ils doublent les véhicules à l’arrêt au feu rouge; ils circulent sur les trottoirs pour éviter un embouteillage ou un sens interdit; ils franchissant certains feux rouges, surtout la nuit; ils stationnent sur la chaussée.

«Ange noir»
Dieu merci! Me voici à Maroua! 25 minutes chrono… Maintenant, il faut creuser. Selon Djildé Ibrahima, cadre de l’équipe régionale de prévention routière de l’Extrême-Nord, «e nja itoo» se caractérise par deux choses: la rapidité et la dangerosité». D’après le fonctionnaire, il ressort qu’à l’échelle de toute la région, près de 90 % des usagers (sans compter ceux qui ne sont pas recensés par les forces de l’ordre) de «e nja itoo» sont morts sur le coup après une chute. Dans 55 % des cas, les conducteurs se tuent tout seuls, sous l’effet des stupéfiants. On constate ensuite que le risque d’être tué par «e nja itoo» 25 fois supérieur à celui de l’être en voiture et que le risque d’être blessé hospitalisé est même 70 fois supérieur. À partir des données qu’ils maîtrise, Djildé Ibrahima révèle enfin que le risque pour un conducteur de «e nja itoo» d’être blessé (toutes gravités) est 2,5 fois plus élevé «hors ville dense» qu’»en ville dense» alors qu’il est au contraire 2 fois plus faible pour d’autres types de motos. «Ce résultat peut s’expliquer par les écarts de vitesse beaucoup plus grands entre les «e nja itoo» et voitures en milieu urbain qu’en rase campagne, alors que c’est l’inverse pour d’autres types de motos.

Jean-René Meva’a Amougou,

envoyé spécial à Maroua

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