INTERVIEWPANORAMA

«Si toutes les conditions étaient réunies, je serais rentré au pays»

«Pour vivre au Cameroun, à Yaoundé, les Rwandais à 70% environ exercent le petit commerce. Une infine partie a pu trouver du travail dans les Organisations non gouvernementales (Ong) ou dans d’autres services, tandis qu’il y en a également qui n’ont pas trouvé du travail et qui vivent de la débrouillardise. En ce qui me concerne personnellement, je ne travaille plus. Avant le génocide, j’ai occupé des hautes fonctions dans l’armée au Rwanda. J’ai dirigé des combats durant la guerre de 1990-1994.

L’ex-militaire, réfugié rwandais, il expose le récit qui aide à justifier sa présence au Cameroun.

Félicien Muberuka

Comment êtes-vous arrivé au Cameroun pour vous installer?
Je suis arrivé au Cameroun le 14 décembre 1994, pendant le génocide rwandais qui a fait de nombreuses victimes. Il faut rappeler qu’il s’agit d’un conflit ethnique qui a opposé deux tribus frères Hutus et Tutsis. C’est lorsque le pays tombe dans les bras de l’Ouganda, que nous avons été contraints de quitter pour fuir vers d’autres pays de l’Afrique centrale. Nous avons fugué vers l’ex-Zaïre devenu République démocratique du Congo (RDC). Nous nous sommes rendus à la frontière Zaïro-rwandaise plus précisément dans la ville de Goma. Au regard de l’insécurité à laquelle nous étions exposés, une dame de nationalité camerounaise m’a conseillé de migrer au Cameroun. Selon ses propos, le Cameroun était une terre d’accueil, et d’hospitalité légendaires. C’est ainsi que j’arrive au Cameroun via Kinshasa(RDC). Cela fait trente ans que je suis à l’abri des persécutions.

Depuis votre arrivée, trente ans déjà, quel est votre quotidien avec les Camerounais?
Je rends un vibrant hommage au président de la République du Cameroun, Son Excellence Paul Biya, à son gouvernement et son peuple, pour l’accueil vraiment authentique dont nous avons bénéficié jusqu’à présent. Depuis notre arrivée au Cameroun, personne ne peut dire qu’il a été stigmatisé ou étiqueté «Rwandais». Avec les Camerounais, nous vivons comme des frères, nous partageons beaucoup de choses au quotidien, dans le cadre des causeries diverses, des repas… Nous bénéficions d’un accueil fraternel, les problèmes s’il y en a, ce sont les mêmes problèmes que rencontrent les Camerounais. Les Camerounais qui nous rencontrent nous convient à passer de meilleurs moments à leurs côtés. On n’a pas de traitement particulier, on vit en symbiose, quand il y a un problème, on essaye d’y trouver une solution ensemble. Le quotidien du Rwandais est identique à celui du Camerounais. Pour vivre au Cameroun, à Yaoundé, les Rwandais à 70% environ exercent le petit commerce. Une infine partie a pu trouver du travail dans les Organisations non gouvernementales (Ong) ou dans d’autres services, tandis qu’il y en a également qui n’ont pas trouvé du travail et qui vivent de la débrouillardise. En ce qui me concerne personnellement, je ne travaille plus. Avant le génocide, j’ai occupé des hautes fonctions dans l’armée au Rwanda. J’ai dirigé des combats durant la guerre de 1990-1994. La défaite m’a conduit au Cameroun où, je me suis jeté aussi dans le commerce pour subvenir aux besoins de ma famille. À un moment donné, elle s’est dispersée. Mes enfants sont en Europe, c’est grâce à ces derniers que je vis. Je suis marié et père de quatre enfants. Tous sont à l’étranger avec leur maman. C’est grâce à leur apport que je parviens à joindre les deux bouts au Cameroun.

En trente ans de vie aux côtés des Camerounais, qu’est-ce qui vous fascine dans les différentes cultures de votre pays d’accueil?
Le Cameroun a une riche culture très similaire à la nôtre. C’est ce qui fait de lui l’Afrique en miniature. L’on s’adapte aux mets du Cameroun, je citerai le mets de pistache, le «Ndolé», il y a plusieurs mets que je trouve d’ailleurs délicieux. Il y a certains mets que je ne peux pas cuisiner, mais que je mange avec beaucoup d’appétit quand on m’en offre. Sauf ce qui est interdit dans ma tradition. Autrement dit, la femme camerounaise sait bien faire la cuisine de manière générale. Ici, j’ai découvert plusieurs ethnies, les «Ewondo», les «Bamilékés», et ceux qu’on appelle habituellement les «Nordistes», puisque j’ai eu des occasions d’assister à des cérémonies de mariage que je trouve similaires aux rituels du Rwanda.

Nonobstant l’accalmie, et la paix qui sont revenues au Rwanda, pensez-vous rentrer au bercail, pour retrouver la famille?
À la vérité, la politique mise en place ne permet pas que les Rwandais éparpillés un peu partout dans le monde et précisément en Afrique puissent rentrer au pays. Malgré ce que les institutions internationales ont souvent écrit, le pouvoir ou régime en place est dirigé d’une main de fer. Dans ces conditions, s’il n’y a pas d’espace politique, s’il n’y a pas de liberté d’expression, si la population est considérée comme une population de seconde zone vous comprenez que, rentrer est un sérieux problème. Vous êtes sans oublier que le Rwanda est gouverné par une minorité qui écrase les autres. C’est cette atmosphère délétère qui constitue un réel blocage pour rentrer. Il y a beaucoup de problèmes à régler politiquement, il y a un dialogue qui doit être fait politiquement. Les multiples crises au Rwanda sont le fruit d’une absence d’ouverture politique. Il n’y a pas d’élection démocratique, pas de liberté d’expression. Si toutes ces conditions étaient réunies, je serais rentré au pays.

Propos recueillis et traités par Olivier Mbessité

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