Roger Ngaya : « la restructuration de la dette n’est pas un repas gratuit.

Cet expert financier est le patron de Strategy, une agence de communication financière et corporate, proche des milieux chinois. Il analyse l’attitude du Cameroun dans sa coopération avec la Chine.

Les autorités camerounaises assurent que «le service de la dette est entièrement assuré». Qu’est-ce qui peut donc justifier la demande de restructuration de la dette du pays envers la Chine ?

Selon la note sur l’exécution budgétaire du ministère des Finances, le service effectif de la dette se chiffrait à 260 milliards de francs CFA en septembre 2018, contre 138,8 milliards à la fin septembre 2017, soit une augmentation de 121,2 milliards de francs CFA (+87,3%). Son taux de réalisation s’établissait à 100,4% sans accumulation d’arriérées sur la dette extérieure.

Au regard du rythme de l’évolution du service effectif de la dette et des contraintes budgétaires inhérentes à son paiement, l’option de restructuration était devenue évidente pour le Cameroun. La Chine, par l’intermédiaire de ses grandes banques d’État, est le premier bailleur de fonds du Cameroun. Une réduction de la valeur nominale du stock de la dette existant ou un refinancement de la dette par la baisse des taux d’intérêt, couplée à une extension des maturités pour diminuer le service de la dette, ne peut qu’être une bouffée d’oxygène pour les finances publiques du Cameroun.

La restructuration est un terme générique. Savez-vous ce que veut exactement le Cameroun ?

Le Minepat a communiqué, le 16 janvier 2019, a l’ambassadeur de la République populaire de Chine au Cameroun, l’option du remboursement de 30% du capital dû à la période 2019-2021, pour parvenir à un allègement substantiel de 184 milliards en valeur nominale et de 151, 5 milliards en valeur actualisée.

Que peut lui concéder la Chine ?

Ces derniers temps, les banques à capitaux publics comme la banque chinoise d’import-export Eximbank, la Banque agricole de Chine, la Banque de développement de Chine, la Banque chinoise du commerce et de l’industrie sont plus prudentes dans leurs politiques de prêt. C’est ce qui explique que l’allègement de 45 milliards ne résultait que des prêts du gouvernement chinois sans intérêts arrivés à échéance en fin 2018.

Le rééchelonnement s’impose comme la concession la plus prévisible. On peut donc comprendre, qu’en réponse à la requête du Cameroun relativement à la demande de restructuration de sa dette envers la Chine, Eximbank s’est montrée favorable à un rééchelonnement du remboursement du principal des prêts concessionnels et préférentiels, crédits acheteurs pour la période 2019-2021.

Tout cela envoie évidemment un mauvais message aux prêteurs. Doit-on s’attendre à un durcissement des conditions d’endettement pour le Cameroun ?

La restructuration est considérée comme une prime à l’insolvabilité voire à l’irresponsabilité. Lorsqu’elle est significative, elle entraine une perte de confiance des futurs et actuels créanciers. Il en résulte une difficulté à emprunter dans le futur, et donc à financer son économie.

Toutefois, elle peut aussi avoir un effet positif. L’annulation ou de la restructuration permet de dégager de nouveaux moyens financiers et de retrouver une nouvelle capacité d’investissement, en éloignant la situation quasi irrémédiablement compromise de la cessation de paiement. Pour le Cameroun, il ne faut cependant pas s’inquiéter sur les prochaines émissions de titres publics, la restructuration demandée n’étant que marginale.

La Chine a commencé à donner suite à la demande de restructuration du Cameroun en annulant la dette sans intérêt, échue en fin 2018. Comme on a pu le voir par le passé, une restructuration de la dette a toujours une contrepartie. Que veut la Chine et que peut-elle tirer de cette opération ?

En effet, la restructuration de la dette n’est pas un repas gratuit. Il faudra bien payer les frais de «la générosité chinoise», soit par un accès aux matières premières pour nourrir la croissance chinoise en plein essoufflement, soit par la conclusion de nouveaux contrats avec des entreprises chinoises. Enfin, le Cameroun, bénéficiant d’une position stratégique au carrefour de l’Afrique de l’ouest et de l’Afrique centrale, la Chine espère étendre son influence dans le golfe de Guinée, potentiel détour de son projet «Nouvelle route de la soie».

Le président Paul Biya annonce la poursuite d’«une politique active de coopération économique avec la Chine». Au regard des difficultés actuelles, est-ce vraiment opportun ?

La Chine est une chance pour le Cameroun, une opportunité à saisir si l’on cesse d’être suiveur, mais plutôt co-guide. Face au volontarisme chinois, le Cameroun reste figé dans un rôle plus d’observateur que d’acteur. Désormais, le Cameroun doit plus agir qu’il ne réagit.

La Chine est susceptible de lui offrir de belles perspectives, une alternative commerciale intéressante dans la diversification des partenaires. De nombreux produits camerounais intéressent les consommateurs chinois. Il faut sortir du spectre de la surexposition à l’endettement pour une coopération offensive.

En seulement un demi-siècle de relation sino-camerounaise, notre pays s’est doté de nombreuses infrastructures pour son développement. La présence chinoise au Cameroun suscite plus d’espoirs que d’inquiétudes.

 

Dans sa stratégie de densification du portefeuille de coopération avec la Chine, des fonctionnaires au ministère de l’Économie, de la Planification et de l’Aménagement du territoire conseillent d’explorer de nouveaux modes de financement tels que les Partenariats public-privé (PPP), les Built-Operate-Transfert(BOT). Ils suggèrent même de proposer à la Chine le financement des infrastructures, en échange de l’exploitation des ressources naturelles.

Au regard des expériences du Congo Brazzaville, de l’Angola, du Sri Lanka… le Cameroun ne se jette-t-il pas lui-même dans la gueule du loup ?

Les nouveaux modes de financement envisagés sont des alternatives à un éventuel assujettissement économique par la dette. Cependant, il faut relever que pour les PPP et les BOT, les couts globaux sont souvent plus élevés, en raison du transfert de l’essentiel des risques au concessionnaire. Le gouvernement peut être amené à accorder des exemptions fiscales et douanières, lorsque le flux de trésorerie de l’exploitation de la société en charge du projet ne couvre pas l’ensemble des charges.

Par ailleurs, le financement des infrastructures contre l’exploitation de ressources naturelles a montré ses limites dans la pratique angolaise de coopération avec la Chine. Pékin pourrait devenir prédateur plutôt qu’investisseur. Les cours des matières premières connaissent des variations erratiques sur les marchés financiers qui peuvent grever la capacité de remboursement en cas de baisse drastique. Si la diversification peut réduire les risques, elle en fait de même pour la rentabilité.

 

Interview réalisée par

Aboudi Ottou

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