Rentrée scolaire dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest : Mystères et boules de crainte

Deux sons de cloches sonnent avant la reprise des classes dans les régions anglophones du pays. Entre assurances gouvernementales et surenchères séparatistes, parents et élèves sont aux abois.

Une école incendié à Kumbo (Nord-ouest)

Entre la fin 2017 et juin 2019, lit-on dans une récente note du Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), 4 400 écoles ont fermé leurs portes dans les zones anglophones du Cameroun. «Par les temps qui courent, il est peu probable de voir les cours de récréations grouiller d’élèves dès le 2 septembre prochain», conclut le Social Democratic Front (SDF). Dans leur logique régalienne, les pouvoirs publics tiennent leur calendrier. «La rentrée scolaire aura bel et bien lieu partout au Cameroun le 2 septembre 2019», a martelé Laurent Serge Etoundi Ngoa. Au cours d’une sortie dans l’émission Espace politique diffusée sur la CRTV-télé le 22 août dernier, le ministre de l’Education de base a assuré la communauté éducative nationale que «l’offre sécuritaire n’a pas décliné , donc rien à craindre !». Avec ses homologues des Enseignements secondaires, de la Communication et de l’Enseignement supérieur, il a réitéré la même maxime au cours d’une conférence de presse conjointe donnée le 26 août 2019 à Yaoundé.

Sur le terrain
Sur sa page facebook, le parti de Ni John Fru Ndi pense que «dans les régions du Notrd-Ouest et du Sud-Ouest, la perspective d’une rentrée scolaire sereine est dans le rouge». «Envers l’école ici, toute civilité a disparu», s’indigne un parent basé à Babessi (Ngoketunjia). «Des menaces de mort sont ouvertement adressées aux parents et élèves par des milices séparatistes. Elles annoncent même une opération villes mortes étalée du 2 au 13 septembre prochain sur toute l’étendue des régions anglophones du pays», renseigne Ndefcam Radio. Sur la foi de nombreux témoignages recueillis par ce média émettant sur 94.9 Mhz à partir de Bamenda, l’annonce émane du Ground Zero Defense Council (GZDC) et de l’ Ambazonia Military Forces (AMF). Les deux factions séparatistes, apprend-on, entretiennent la glose du «Here, no school this year» (Pas d’école cette année ici). L’une comme l’autre, ces organisations ne manquent pas d’ailleurs d’enfoncer le clou en exposant leur projet commun : tuer tous ceux qui tenteront de transgresser cette directive.

Initiatives
Et du coup, tout comme l’an dernier, le thème de la rentrée scolaire dans cette partie du Cameroun est promu dans le débat public. Face à la presse le 21 août 2019 à Douala, le cardinal Christian Tumi a jugé «inadmissible que cette année encore, des centaines de milliers d’élèves soient privés d’école…». Sous la bannière de l’«Initiative populaire pour la paix», l’archevêque émérite de Douala qu’accompagne Jean Jacques Ekindi, leader du Mouvement progressiste (MP), a lancé un appel au retour de l’école dans les deux régions anglophones du pays par le biais d’un conclave. Ce dernier ouvert à toutes les forces sociales (églises, société civile, presse, politiques, artistes…) éprises de paix, se tiendra le 29 août prochain à la salle des fêtes d’Akwa (Douala).

Face à la presse lui aussi, Peter Ngufor s’est exprimé sur le sujet le 23 août 2019 à Bamenda. «Si priver les enfants d’aller à l’école était le moyen pour faire passer le message aux autorités, le message est passé et il n’est pas nécessaire d’essayer de trop insister. Il serait malveillant de continuer à garder les enfants à la maison», a dit le promoteur de Farmers House.

À l’examen, les uns tiennent schémas du boycott de la rentrée scolaire. Se lançant dans une valse d’encouragements à l’endroit des parents et élèves, les autres exposent le contraire. Dans un tel contexte, la population prise entre le marteau des séparatistes et l’enclume du gouvernement, ne sait plus à quel saint se vouer. Cela est davantage observable dans les zones rurales. Ici, le risque d’une nouvelle année blanche est trop grand. Contrairement à Bamenda, Buea et certains chefs-lieux de départements (Nkambe, Kumba, Limbe, etc.) où quelques établissements scolaires sont obstinés à ouvrir leurs portes.

Zéphirin Fotso Kamga

Le passé se recompose

Comme l’an dernier, veille de rentrée scolaire rime avec exode massif des populations de ces régions. Reportage.

 

En pidgin english, le dialecte courant dans les villes et villages du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, cela s’appelle «go for go» (partir pour partir). Etranglées méthodiquement par les provocations et les déclarations martiales des miliciens séparatistes, plusieurs localités de la partie anglophone du pays se vident au fil des jours. Dans cet engrenage délétère, la valse des départs est en hausse. Car, «on ne sait pas ce qui peut arriver», se perd Mariama Bi, candidate au départ. C’est que l’imminence de la rentrée scolaire est, cette année encore, une étape extrêmement inquiétante. Face à la menace, les habitants des zones «dangereuses» n’ont d’autre choix que l’exode. Plusieurs dizaines (selon les sources), sont passées vers le Littoral, l’Ouest et le Centre.

Ambiance
Le pic a été observé vendredi et surtout samedi voire dimanche. Lors d’un tour dans des agences de voyage à Bamenda, ce samedi 24 août 2019, difficile à se frayer du chemin. De longues files devant les guichets pour obtenir les tickets de transports. Des bagages constitués essentiellement des lits, matelas, sacs de voyages, sacs de nourritures notamment les pommes de terre et autres jonchent les cours de ces agences de voyage. Dans la foule bigarrée, certains sont prêts à débourser 5000F voire 7O00F contre 2000 FCFA pour rallier Bafoussam, une distance de 70Km environ.

Mariama Bi tient entre les mains sept billets de transports pour Yaoundé. A côté d’elle, se trouvent ses enfants. «Je n’ai ni maison, ni un emploi. Dès que j’arrive à Yaoundé, je vais chercher un motel à côté de l’agence de voyage et installer mes enfants avant de me mettre à la recherche d’une maison à louer. Même si ça va me prendre le temps que ça peut prendre. Si en trois ou quatre jours, mes enfants mangent seulement du pain pendant que je cherche la maison à louer, ils ne vont pas mourir. Nous allons en aventure», lâche-t-elle sans ambages. Dans une autre compagnie de transports, un autre voyageur qui a requis l’anonymat précise qu’«on avait espoir que les choses vont changer et l’école va reprendre. Malheureusement, le constat qui se dégage est que ce n’est pas de si peu. Les activistes ont décrété trois semaines de villes mortes pour empêcher la reprise des classes ici». «Je préfère partir avec mes enfants les inscrire à l’école dans la zone francophone», explique Moh Peterson.

Bien plus, le tribunal militaire de Yaoundé a condamné à vie les leaders séparatistes. Tout ceci mis ensemble, rend le climat délétère dans les régions anglophones. «Voyez-vous, avec la condamnation à perpétuité des leaders séparatistes, la ville de Bamenda du moins le centre urbain s’est vue imposer mercredi dernier un mouvement de désobéissance civile (ville morte) improvisé. Ce qui traduit que nous allons vers une autre année scolaire difficile dans ces régions anglophones. Autant mieux prendre dès maintenant, des dispositions pour se mettre à l’abri de ces perturbations», développe Vanessa Anchong.

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