RCA : Le face à face Russie-Otan

La carte géostratégique de l’Afrique centrale est en train de se redessiner. Depuis les années 2000, l’influence de la Chine s’accroit de façon exponentielle, inquiétant les partenaires traditionnels des pays de la région. En l’occurrence les États membres de l’Union européenne et les États-Unis d’Amérique. L’Empire du Milieu est depuis devenu le premier bailleur de fonds du Cameroun avec un volume de créances en fin 2017 de plus de 1 375,9 milliards de francs CFA, soit 67,7% de la dette bilatérale et 34,4% de la dette extérieure. 

Depuis les années 2010, la Russie place aussi ses pions dans la région. Moscou compte aujourd’hui des accords militaires avec Yaoundé, Malabo, Luanda, Bangui… Les entreprises russes commencent même à gagner des marchés juteux. Gazprom Marketing & Trading Singapore PTE LTD s’est, par exemple, adjugé en 2015 et pour une période de huit ans, toute la production de gaz liquéfié du Cameroun (1,2 million de tonnes par an).

Il en est de même sur l’ensemble du continent. La politique africaine de Donal Trump vise donc à réduire cette influence. C’est pour en faire la promotion que son sous-secrétaire aux Affaires africaines a pris le bâton de pèlerin. Ces dernières semaines, Tibor Nagy a notamment été en République démocratique du Congo, au Cameroun. Ces rivalités entre puissances ne sont pas forcément une bonne nouvelle pour la région comme le montre le Zoom que nous proposons cette semaine.

Russes et Européens (soutenus par les Américains) sont engagés dans une lutte sourde pour le contrôle du processus de paix, afin de bénéficier d’une place avantageuse lors du partage du gâteau économique.

Touadera – Poutine, l’entente qui dérange

La dernière charge est venue du sous-secrétaire d’État américain chargé des Affaires africaines. Dans une interview diffusée le 6 mars dernier sur les antennes de Radio France internationale (RFI), Tibor Nagy affirme que « le rôle des Russes pose problème» en République centrafricaine (RCA). Selon le diplomate américain, « leurs activités cadrent mal avec le processus de paix ». Et d’expliquer: « ils ont leurs propres priorités, lesquelles manquent parfois de transparence.

Dans une situation comme celle-là, nous croyons que la transparence et la coopération sont extrêmement importantes pour la réussite du processus de paix. Sinon, quelqu’un risque de tout gâcher. Le processus est très fragile. Il est donc très important de travailler tous ensemble, et j’inclus les pays voisins. Eux aussi ont beaucoup à perdre si le processus de paix vient à échouer». Par conséquent, indique le sous-secrétaire d’État américain, « nous allons donc rester vigilants et allons soutenir les efforts de la France », son allié de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan).

Paris, qui ne digère toujours pas ce qu’elle nomme «l’embuscade russe» encore moins son influence grandissante dans son giron, a plusieurs fois tenté d’y mettre un terme. Au Conseil de sécurité de l’Onu, la France a envisagé plusieurs fois de réduire les activités des Russes en Centrafrique sans grand succès. En septembre dernier, le pays d’Emmanuel Macron s’est dit opposé à toute velléité russe de proposer une initiative de paix. Le chef de la diplomatie française, Jean Yves Le Drian, affirmait alors qu’« il n’y a aucune alternative, ni souhaitable, ni susceptible de réussir. L’initiative de paix portée par l’Union africaine pose le seul cadre crédible et approuvé par l’ensemble de la communauté internationale à une sortie de crise durable. Celle-ci passe par le désarmement des groupes armés et la restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire ». Pour le Dr Franck Ebogo, cette bienveillance de la France envers la solution africaine s’explique par le fait qu’elle offre une plateforme neutre pour l’ensemble des acteurs.

Manœuvres
Les Russes, pour leur part, tentent de freiner le déploiement de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (Minusca). Le volet militaire de l’accord de Khartoum du 6 février 2019 indique que la Minusca, les Forces armées centrafricaines (Faca) et les groupes rebelles devront former des brigades mixtes pour le maintien de la sécurité et la restauration de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. Les Russes entendent prendre part à ce déploiement pour des fins encore inconnues. Le prétexte demeure toutefois l’insuffisance logistique et technique des Faca et des groupes rebelles.

Selon plusieurs experts, dans son entreprise, Moscou compterait parmi ses alliés, la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC). « Des soupçons qui ne se dilueront pas facilement, vu l’empressement avec lequel l’institution régionale a annoncé son invitation au sommet Russie-Afrique », juge Beninga Crescent, porte-parole du Groupe de travail de la société civile (GTSC) de RCA.

 

Firmin Ngrebada, l’atout russe

Premier ministre de la République centrafricaine depuis le 25 février 2019, l’ancien directeur de cabinet de Faustin Archange Touadéra est, sans aucun doute, la copule entre Bangui et Moscou.

L’intermédiaire…
L’ancien ministre d’État, directeur de cabinet du président Faustin Archange Touadéra, est incontestablement celui qui a organisé et pris part à toutes les rencontres avec les autorités russes. Diplomates, état-major militaire, hommes d’affaires, c’est Ngrebada, surnommé « Foccart », qui gère les agendas entre la partie russe et le pouvoir de Bangui. Il est normal qu’on lui attribue les lauriers de l’obésité progressive de la présence russe en Centrafrique. Le volet économique de ce partenariat serait déjà en négociation. Et Yaoundé, corridor privilégié vers la Centrafrique, devrait bientôt être associé aux négociations inhérentes à cette mutation.

« C’est le président français qui nous a envoyés vers la Russie », se défend l’actuel locataire de la primature. En d’autres termes, l’incapacité française à livrer des armes immédiatement pour le relèvement des Forces armées centrafricaines (Faca) a laissé libre cours aux offres de services de Moscou.

Le collaborateur…
À la tête de la délégation gouvernementale aux pourparlers de paix, il a le mérite d’avoir conduit les négociations ultimes de Khartoum (Soudan) ayant abouti à la signature de l’Accord politique de paix et de réconciliation nationale entre 14 groupes armés et le gouvernement. C’est cette casquette de dépositaire de l’accord de paix qui fonde d’ailleurs sa désignation à la tête du gouvernement inclusif. Cette relation renforce les soupçons sur le rôle de la Russie dans l’organisation des pourparlers de paix. Ce dernier point fait d’ailleurs rouspéter plusieurs chancelleries occidentales, notamment françaises et américaines.

L’homme ne se laisse pas influencer par toutes ces peintures. Il a la confiance du chef de l’État. C’est d’ailleurs lui qui, selon l’intéressé, « gère personnellement ce dossier ». La relation entre les deux hommes n’est pas nouvelle. Firmin Ngrebada est un des proches collaborateurs du président Touadera depuis longtemps. À l’époque où ce dernier occupait le poste de Premier ministre sous le régime de François Bozize, il était son directeur de cabinet adjoint, alors que Simplice Mathieu Sarandji, qu’il vient de remplacer à la Primature, était le directeur de cabinet.

Zacharie Roger Mbarga 

Fourier Fiacre Wambobo

«La meilleure paix doit d’abord être endogène»

Le chercheur centrafricain en relations internationales est spécialiste des mécanismes africains de règlement de conflits. Il analyse les dynamiques des acteurs dans la mise en œuvre de l’accord de paix de Khartoum.

La semaine dernière, la réunion de suivi de l’accord de Khartoum a accouché d’un accord sur le renforcement du caractère inclusif du gouvernement. Est-ce une victoire pour les groupes rebelles et les partis politiques ayant récemment fait dissidence ?
J’éviterai de raisonner en termes de victoire d’un camp sur un autre. C’est notre pays, la RCA, qui gagne à retrouver sa paix habituelle, aspiration de tous.

Allez-vous adopter la même posture sur la responsabilité des auteurs des exactions commises durant la longue guerre civile en RCA ?
Ceci rejoint la problématique du blanc-seing concédé de fait par le gouvernement à travers l’accord de Khartoum. En effet, suivant les interprétations et informations, il faut percevoir la situation des auteurs des « exactions graves » sous deux angles. Ils bénéficieraient d’une certaine immunité, qui reste limitée au territoire national centrafricain. Mais l’État ne saurait leur offrir la même garantie face à la justice internationale, qui demeure une justice supranationale, et dont certaines juridictions ont une compétence universelle.

Sur le plan militaire, l’accord prévoit des brigades mixtes Faca-groupes rebelles. Les forces spéciales russes semblent n’avoir pas obtenu le droit d’y prendre part…
Les forces spéciales russes sont en RCA dans le cadre d’un Accord entre les gouvernements centrafricain et russe. Je suppose que cet accord délimite les domaines d’intervention ou de compétence de ces forces. De manière simple, la présence des forces russes doit contribuer au rétablissement de la paix dans notre pays. Je ne comprends donc pas pourquoi une initiative endogène de contribution au retour de cette même paix gênerait un partenaire qui poursuit le même but. Ces forces nous cacheraient-elles d’autres choses ? Je suis persuadé que la meilleure paix possible pour la RCA doit d’abord être endogène, intercentrafricaine et pour les Centrafricains. Elle doit relever de ce sentiment d’appartenance à une seule patrie.

À l’observation, on a le sentiment d’assister à une guerre froide entre certaines puissances occidentales et la Russie. Quel est votre avis ?
La RCA est un pays souverain et, de ce fait, est libre de choisir ses partenaires dans les domaines qu’elle juge nécessaires, au moment opportun. Je souhaiterais ici que la Centrafrique n’entre pas dans le jeu qui consiste à choisir entre Occidentaux ou Russes, entre soi-disant « mauvais et bons » ou que sais-je encore. Le jeu international ne prend en compte que les intérêts de chacun des acteurs. La Centrafrique est peut-être au tournant de son histoire, et c’est un moment assez important où il doit faire preuve de circonspection, d’objectivité et de lucidité dans le choix de ses partenaires, afin de tourner définitivement les sombres pages de son histoire.

Une chose est sure, en Centrafrique il y a assez de places pour tous les partenaires, et il est normal pour un pays comme le nôtre, qui cherche à sortir d’une longue crise, de diversifier sa coopération. Les domaines de coopération sont nombreux. La RCA n’est pas un théâtre de guerre froide. Elle a pris fin depuis la chute du mur de Berlin en 1989. Possiblement, les « agitations » des partenaires peuvent plus ou moins influencer certains acteurs (groupes armés, gouvernement…) ; mais il est temps que le Centrafricain commence à penser pour son pays, pour son frère et pour lui-même. La patrie d’abord ! Nous devons nous l’inculquer.

Interview réalisée par

Zacharie Roger Mbarga

RDC : Revirement sur fond d’appétits miniers

Après avoir critiqué sa réélection, les puissances occidentales se disent aujourd’hui prêtes à travailler avec Félix Tshisekedi. Les convoitises sur la richesse du sous-sol du pays n’autorisent pas qu’on lui tourne le dos.

 

Et soudainement, le Congo démocratique devint fréquentable ! La France, les États-Unis d’Amérique et l’Union européenne sont désormais plus conciliants et plus avenants envers le Congo de Tshisekedi. Ces derniers ont pourtant pointé du doigt les irrégularités sérieuses remettant en cause l’élection du président actuel. « Ce que je retiens, c’est que Kabila n’est plus au pouvoir », répète aujourd’hui le sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines.

Si l’alternance, qui veut dire départ de Joseph Kabila, est la justification officielle de la nouvelle idylle entre Kinshasa et ses pourfendeurs d’hier, la vérité est que ce revirement cache mal une bataille pour les gains à la tolérance. En témoigne l’opération de marketing du sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines. En visite en RDC le 15 mars dernier, Peter Tibor Nagy a vendu le « renforcement de la coopération » entre Kinshasa et Washington. Monsieur Afrique de Donald Trump a magnifié « la volonté de l’administration américaine à travailler avec le gouvernement issu de l’alternance ». Cette attitude s’est concrétisée à travers un don de plus de 1800 tonnes de denrées alimentaires et du matériel de protection dans la lutte contre l’épidémie d’Ebola. Réalisme économique similaire pour Paris. En marge du One Planet Summit à Nairobi (Kenya), Emmanuel Macron a facilement obtenu de Félix Tshisekedi un engagement pour une industrie verte.

Code minier
Le code minier adopté en mars 2018 par le régime de Joseph Kabila n’est pas du gout des industries multinationales minières. Il relève la redevance sur le cobalt, classé parmi les «substances stratégiques », de 2 à 10 %. La RDC a fourni les deux tiers de la demande mondiale de ce minerai indispensable aux batteries des nouvelles générations des voitures électriques. En outre, au mépris de certains accords bilatéraux, le nouveau code renforce la participation des opérateurs économiques locaux, et accroit les dividendes pour l’économie congolaise. Cette réévaluation va bousculer les coûts de l’industrie minière internationale.

À la suite de ces mutations, l’industriel anglo-suisse Glencore, le géant britannique de l’or Rangold, le chinois China Molybdenum et le canadien Ivanhoe Mines ont claqué la porte du patronat congolais. Plus loin, plusieurs multinationales ont présenté l’instabilité des coûts d’exploitation des matières premières comme une hypothèque à l’innovation technologique et donc à la création d’emplois. La façon donc le nouveau président va gérer cette question permettra certainement de mieux comprendre le changement de ton des pays occidentaux sur son élection.

Dans ce contexte, seule l’Afrique du Sud est restée aux côtés de la RDC. Le pays de Cyril Ramaphosa a d’ailleurs pesé de tout son poids pour le respect du très récent processus électoral; n’hésitant pas à dénoncer les ingérences occidentales et africaines. L’Afrique du Sud est un géant de l’exploitation d’or, avec sa société minière AngloGold Ashanti. Le pays est le principal partenaire du Congo dans la construction du barrage Inga III qui devra alimenter l’industrie sud-africaine en énergie électrique, d’ici 2025.

Zacharie Roger Mbarga

Et les intérêts de la Centrafrique ?

Selon les Nations unies, les vulnérabilités de la population se sont accrues dans tous les secteurs. 2,9 millions de Centrafricains, dont plus de la moitié sont des enfants, ont besoin d’assistance humanitaire et de protection. On enregistre ainsi une augmentation de 16 % par rapport à l’année 2018. 1,6 million de personnes ont des besoins humanitaires aigus et immédiats. Un financement adéquat de l’action humanitaire est par conséquent une priorité absolue.

Le plan de réponse humanitaire 2019 s’élève à 430,7 millions de dollars américains. Pour l’Onu, ce plan apportera une assistance vitale à 1,7 million de Centrafricains. En 2018, malgré la générosité des donateurs, le plan de réponse humanitaire pour la RCA, d’un montant de 515,6 millions de dollars, n’a été financé qu’à hauteur de 240,6 millions dollars.

Malgré une certaine accalmie observée dans quelques localités, les déplacements forcés et continus sont légion dans plusieurs régions du pays, du fait de la recrudescence des foyers de tension. Cette accalmie a tout de même facilité le retour de plus de 240 000 personnes dans leurs milieux d’origine. Cette avancée se veut toutefois l’arbre qui cache la forêt. Au 30 novembre 2018, la RCA comptait 648 516 personnes déplacées internes sur l’ensemble du territoire. Dans la catégorie des réfugiés, 576 884 Centrafricains avaient ce statut dans les pays voisins.

Pour la reconstruction post-conflit, le Programme des Nations unies pour le développement en Centrafrique a mis sur pied le nexus humanitaire-développement, pour tenter de permettre une rapide reprise des activités économiques locales, ainsi que le retour des Centrafricains déplacés et réfugiés. Au lieu de s’engager dans cette voie, les partenaires de la Centrafrique s’emploient davantage aux ajustements d’ordre géopolitique. Le sort du pays repose donc sur la capacité du Conseil de sécurité de l’Onu à tenir compte de la volonté des Centrafricains.

Zacharie Roger Mbarga 

 

‘’Le Cameroun pourrait devenir une véritable arène de confrontations’’ 

Joseph Léa Ngoula

L’évolution des relations entre le Cameroun et les États-Unis va dépendre de l’attitude du chef de l’État camerounais

L’analyste des risques politiques et géopolitiques est le cofondateur d’Orin Consulting Group, un cabinet spécialisé dans le conseil en intelligence, stratégie et influence. Il attire l’attention sur le risque qu’il y a à faire l’objet de convoitise de la part des grandes puissances.

 

La semaine dernière, le sous-secrétaire d’État américain aux affaires africaines a effectué une visite de travail de deux jours au Cameroun. Au cours de son séjour, Tibor Nagy a eu des échanges avec les membres de la chambre de commerce américaine, le ministre des Relations extérieures et le président de la République. Après cette visite, comment percevez-vous l’avenir des relations entre les deux pays ?
Washington est venu passer un message. Il reste à l’écoute. Il observe la situation. L’évolution des relations entre le Cameroun et les États-Unis va dépendre de l’attitude du chef de l’État camerounais. Si ce dernier décide de maintenir le statu quo dans les questions de politique intérieure, il va de soi que l’on va assister à un véritable refroidissement des relations entre les deux pays. Cette dégradation va se manifester par des sanctions graduelles.

On ira de la réduction de l’aide aux gels des avoirs des personnalités clés du régime, en passant par des interdictions de voyager. Par contre, s’il décide de desserrer l’étau, cela devrait rassurer Washington. En retour, les États-Unis pourraient injecter plus de ressources pour soutenir le processus de paix.

Par ailleurs, si le pouvoir de Yaoundé décide de faire semblant, comme il en a l’habitude (c’est-à-dire de lâcher prise sur les questions subsidiaires et de maintenir le statu quo sur les questions de fond), il est probable que les États-Unis décident d’entreprendre une activité parallèle, avec ou sans l’avis du gouvernement. Ce peut être l’organisation d’un forum international sur le Cameroun, initiative déjà évoquée par le sous-secrétaire d’État.

Les questions de politiques intérieures intéressent vraiment les Américains ?
Oui. Parce que celles-ci constituent une véritable préoccupation pour les Américains, et ceci, à deux niveaux : premièrement, les investisseurs américains veulent un climat stable pour investir davantage; deuxièmement, il y a un congrès américain assez regardant sur les questions des droits de l’Homme, et qui interpelle l’administration, notamment sur l’état d’avancement de la crise anglophone. Donc, bien au-delà des enjeux d’image, les questions intérieures sont une réelle préoccupation pour les États-Unis. Il est dans leur intérêt que le Cameroun renoue avec la stabilité et la démocratie. C’est le meilleur moyen pour ce pays de sauvegarder ses intérêts au Cameroun et d’obtenir une meilleure position vis-à-vis de la Chine qui ne s’intéresse pas à ces questions.

Et comment ces différents scénarios pourraient-ils influencer les relations entre le Cameroun et les autres puissances (Russie, Chine, France…) ?
Pour les Américains, l’idéal serait que leurs choix vis-à-vis du Cameroun soient concertés avec ceux des pays occidentaux, notamment les États de l’Union européenne. C’est pour cela qu’à chaque fois qu’il a voulu se prononcer sur le Cameroun, Washington a consulté ses partenaires occidentaux.

Par contre, la Chine et la Russie constituent des contrepoids. La Russie est vraiment dans la realpolitik. Sa démarche sur le continent africain, et particulièrement en Afrique centrale, vise à combler les vides laissés par les États-Unis. C’est-à-dire que si les États-Unis décident de retirer une aide militaire, la Russie viendra se poser en alternative pour combler ce trou. Donc, elle est en train de guetter des fenêtres d’opportunité qui peuvent apparaitre pour passer aux yeux du Cameroun comme étant une alternative.

La Chine, elle, a un intense partenariat avec le Cameroun sur le plan économique et financier. Ce partenariat va se renforcer parce que le Cameroun vient juste d’adhérer au projet de la route de la soie. Il y a dans ce projet une véritable ambition pour Pékin d’investir de façon significative dans l’ensemble des pays adhérents. Récemment, elle a d’ailleurs annulé une créance de 45 milliards que lui devait le Cameroun. L’Empire du Milieu va sans doute multiplier ce type de gestes pour remercier le Cameroun d’avoir embrassé le projet de la route de la soie.

Elle n’hésitera peut-être pas à s’impliquer également sur le terrain politique. Il faut dire que la présence, exclusivement économique, de la Chine en Afrique est en train de se renforcer sur le plan militaire. Pékin a déployé des soldats à Djibouti, en créant une véritable base de près de 10 mille soldats. Et si les États-Unis veulent créer un consensus international pour renforcer le régime de sanction sur le Cameroun, la Chine et la Russie peuvent opposer le droit de véto, afin de paralyser l’action américaine au niveau international.

Pour vous cette convoitise autour du Cameroun est-elle une opportunité ou une source d’inquiétude ?
Ça devrait inquiéter. Il y a quelques experts qui se réjouissent du fait que le Cameroun soit de plus en plus convoité. Mais comme le dit l’adage, «lorsque les éléphants se battent, c’est l’herbe qui en pâtit ». Le Cameroun est, à mon avis, un nain géopolitique, qui n’a pas les ressources des puissances. C’est un pays fragile, et les crises qui y ont émergé ces derniers temps l’ont d’ailleurs démontré. Donc, au lieu d’être un terrain d’opportunité, le Cameroun pourrait devenir une véritable arène de confrontations des grandes puissances, avec tout ce que cela peut entrainer comme conséquences néfastes à l’exemple des guerres par procuration. Cela peut entrainer l’éclatement du Cameroun. Donc, il n’est pas dans son intérêt de devenir un théâtre d’affrontements des grandes puissances.

Est-ce qu’on ne le vit pas déjà ? Vous savez qu’il y a un certain nombre d’acteurs, notamment gouvernementaux, qui voient des mains extérieures dans les crises que connait le Cameroun en ce moment…
Je n’ai pas d’évidences empiriques pour démontrer cela. J’ai étudié le conflit Boko Haram et je suis de près la crise anglophone. Il n’y a pas de preuve mettant l’occident en cause. Je pense que ce sont des crises qui naissent à cause d’un modèle de gouvernance plus tourné vers le centre, qui ne tient pas compte des périphéries et exclut les jeunes. Ces derniers, pour prendre leur revanche et monter dans la hiérarchie sociale, se font enrôler dans des groupes armés. Il y a vraiment beaucoup de lacunes en matière de gouvernance (absence de la culture du dialogue, système politique hyper centralisé…). Ce sont ces défaillances qui ont nourri cette crise. Seulement, ces crises apparaissent comme des braises sur lesquelles les pays qui veulent se livrer une véritable bataille peuvent souffler. Elles peuvent donc être des facteurs de fragilité, qui offrent des opportunités aux puissances qui veulent conserver leur emprise sur le Cameroun.

Comment le Cameroun, pays pivot du golfe de Guinée, peut-il faire pour échapper aux convoitises des grandes puissances ?
C’est toujours avantageux d’avoir plusieurs investisseurs dans le pays, mais c’est dangereux d’avoir des puissances qui veulent faire main basse sur le Cameroun. Le meilleur rempart contre l’ingérence étrangère, c’est la bonne gouvernance. Pour échapper aux velléités de déstabilisation qu’auraient des puissances, le Cameroun doit renforcer le consensus à l’interne. À travers une gouvernance inclusive (qui tient compte de toutes les catégories sociales et de toutes les zones du territoire), on parvient à créer une véritable satisfaction populaire, qui convertit le citoyen en véritable patriote. Ainsi, le sentiment de rupture qui habite souvent les populations vivant dans les zones périphériques disparaîtra.

Donc, il n’y aura pas de discours d’exclusion que les entrepreneurs identitaires ou de la guerre mobiliseront pour attirer les populations dans leurs rangs, puisqu’elles sont en ce moment des véritables gardiens de la paix. Donc il faut renforcer le consensus en interne, en améliorant la gouvernance, en améliorant l’attente politique, en mettant en place des institutions et des instruments consensuels à l’exemple d’un code électoral qui facilite une compétition politique saine et l’empêche de se militariser.

Pour le Cameroun, le véritable enjeu est d’engager des réformes sur le code électoral, d’organiser un dialogue inclusif où on pourra collectivement définir les institutions qui vont organiser la République. Il faut aussi créer les conditions d’un retour à la paix dans les régions du Nord-ouest, du Sud-ouest et du septentrion ; engager de véritables mesures pour relancer l’économie et reconstruire ces régions.

Interview réalisée par
Aboudi Ottou

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *