Poste centrale de Yaoundé: Quand le Mfoundi écrit son roman-fleuve

A cet endroit stratégique de la capitale, la Communauté urbaine de Yaoundé (CUY) a, sur ordre du président de la République, ouvert un titanesque chantier. Reportage.

Vues du lit du Mfoundi

«Tôt ou tard, il faudra réinventer le Mfoundi, redessiner ses bords et ses canaux, pour les inscrire dans la modernité ». Peu avant sa mort, André Fouda l’a confié à Paul Biya au cours d’une causerie. Au quartier Fouda dans le 5e arrondissement de Yaoundé, le 1er mars 1980, le Premier ministre du Cameroun de l’époque choisit la même phrase en guise d’hommage au premier délégué du gouvernement auprès de la commune urbaine de Yaoundé. Trente-huit ans plus tard, Paul Biya est le président de la République. Le scénario s’avère être un écho aux mots prononcés par l’intéressé sur la place du deuil: «Cher André, la capitale que tu as aimée sera à l’image de ton vœu, nous porterons et réaliserons tes projets sur le Mfoundi».

Le chef dans l’eau

En fin d’après-midi du 29 mai 2007, les eaux déchainées du Mfoundi ramènent ce propos à leur surface. Etalant leur furie au lieu-dit «Poste centrale» de Yaoundé, elles coincent le chef de l’Etat Paul Biya, de retour du Nigéria. L’inondation est remarquable par son coefficient. Jouée sur fond de happening spectaculaire, la scène fait gronder les puristes de l’urbanisme moderne. Pr Théophile Yimgaing Moyo explique la «déconvenue» par le fait d’avoir enterré le Mfoundi. A côté de ce regret du président de l’Ordre national des architectes-urbanistes du Cameroun, d’autres commentaires se situent à rebours de toute logique rationnelle. Ils dévalorisent la simple métaphore au profit du prolongement d’un esprit tourmenté.

«C’est André Fouda qui parlait ainsi à Paul Biya», avance Léon Nsi. L’octogénaire Mvog-Ada estime que l’«enterrement » (entre 1978 et 1979) du Mfoundi, sous l’actuel Boulevard du 20 mai, marque le début de tous les problèmes d’inondation à la Poste centrale. «André Fouda n’avait pas voulu cela, mais les polémiques ont eu raison de lui», soutient-il, en posture de détracteur de l’ouverture d’un nouveau chantier. Celui que Jean-Claude Mbwentchou attribue, en urgence assortie d’un délai de deux semaines à la Communauté urbaine de Yaoundé (CUY), est du registre de l’ultime.

Satisfactions

Les Yaoundéens se félicitent pourtant de l’approche nouvelle qu’impulse le ministre de l’Habitat et du Développement urbain (Mindhu). Entre le marché du Mfoundi et l’immeuble SNI, une armée d’ouvriers s’active sans relâche. Ce 14 juin 2018, sous une fine pluie, Pa logistique est titanesque. C’est un ballet incessant de pelleteuses, camions et grues. Plusieurs enseignes commerciales n’échappent pas à la destruction, moyen inévitable pour ouvrir une voie plus grande aux eaux rougeâtres.

De temps en temps, on aperçoit la silhouette de Gérard Essi Ntoumba. Le chef de la cellule de développement urbain à la CUY et non moins coordonnateur du Projet d’assainissement de Yaoundé (Pady II), mène de main de maître ce chantier lourd, qui n’est pas sans susciter la joie journalière des riverains. «Que le président ait enfin pris la mesure du problème ici à la Poste centrale, il ne fallait plus que çà», se félicite dame Valérie Noumbissi, tenancière d’un espace de vente de produits phytosanitaires.

La réalité du terrain conforte : sur le lot 2 du chantier (Pont de la gare-Immeuble SNI, soit 0,9 kilomètres), le canal est aménagé sur 0,7 kilomètres, selon les données fournies par la CUY. Au nom de la même institution, Gérard Essi Ntoumba annonce des réelles avancées au niveau de la boulangerie Acropole, avec 1,4 kilomètre de canal aménagé sur 1,8.
A regarder de près, on comprend mieux la dimension de ce projet d’une mixité inédite. «Il y a des canaux souterrains qu’il faut curer, débarrasser de leurs ordures et de leur boue ; c’est complexe tout çà», renseigne le coordonnateur du Pady II.

On s’est donné des moyens pour réaliser ce travail. Gilbert Tsimi Evouna, délégué du gouvernement auprès de la CUY, les énumère: «Evoluer avec son époque a un coût. On a mis les bouchées doubles pour partir enfin sur des bases solides: réalisation d’une enquête publique modificative, adoption d’une ordonnance permettant la création d’une société de projet publique, obtention d’une subvention européenne du coût du projet, engagement des études techniques approfondies, mise au point d’un protocole de gouvernance et de financement avec les collectivités locales décentralisées». Ironiquement, le «super-maire» en donne la raison: «On dit du feu qu’il n’y a rien de plus terrible ; mais l’eau, elle, on ne peut pas la maîtriser. Capricieuse et vicieuse, elle s’infiltre partout sans qu’on ne puisse rien y faire. C’est pour cela que vous avez un chantier lourd».

«Chantier»

Au mot, des prolongements lexicaux sont greffés. «Chantier de rénovation, de restructuration et de reconstruction», entend-on à la cellule de communication du Mindhu. En somme, un challenge. Sauf que depuis peu, celui-ci additionne les complexités. Inscrit dans un tissu urbain très dense de logements, édifices publics et commerces, l’ouvrage fait face à une circulation incessante et à la pluie. De surcroît, il doit composer avec d’autres chantiers concomitants tels que ceux tenus par les commerçants du marché du Mfoundi. «Parfois, on a affaire à de gros appendices de béton jetés dans le canal par ceux-ci», allègue un ouvrier.

A en croire ce dernier, le chantier sur le Mfoundi, Poste centrale, continue de faire office de déchetterie à ciel ouvert. «Par jour, au moins une demie tonne de troncs d’arbres, des bouteilles, des meubles ou encore des appareils électroménagers», évalue notre interlocuteur. A l’observation, l’on constate un tassement des déchets en amont des portes des écluses. «C’est comme çà tous les jours, c’est un mythe !», se lamente un ingénieur en posture de Sisyphe. «On enlève… Ils jettent… On recommence… Tous les jours », tonne-t-il.

Pris comme tels, les mots soulignent que les populations ne comprennent toujours pas le sens des rêves de la CUY. «Il me semble que les gens s’emploient à ne pas fructifier nos ambitions ; nous ne tiendrons peut-être pas dans les délais, mais nous tiendrons», indique Gilbert Tsimi Evouna.

Jean-René Meva’a Amougou

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