Ordinateurs PB Hev : les preuves de la surfacturation

Intrigués par le décalage entre le prix de revient allégué et les capacités des netbooks qui leur ont été offerts, des étudiants ont entrepris de faire des recherches sur la valeur réelle de ces machines. Leur trouvaille met en lumière un trop perçu avoisinant les 25 milliards de francs CFA.

Intrigués par le décalage entre le prix de revient allégué et les capacités des netbooks qui leur ont été offerts, des étudiants ont entrepris de faire des recherches sur la valeur réelle de ces machines. Leur trouvaille met en lumière un trop perçu avoisinant les 25 milliards de francs CFA.
Fame Ndongo, ministre de l’Enseignement supérieur.

Nombre d’étudiants passent de la joie à la déception après avoir reçu les ordinateurs Paul Biya Higher Education Vision (PB Hev) distribués dans le cadre du projet «E-National Higher Education Network». Il y en a qui reçoivent des appareils présentant des défauts de fabrication : systèmes d’allumage ou d’affichage défectueux, batterie endommagée… Certains découvrent que la suite de logiciels Office 365 de Microsoft ne fonctionne pas. Pour d’autres, ces machines ne leur sont d’aucune utilité. Les étudiants qui formulent la dernière plainte sont pour l’essentiel inscrits dans les filières scientifiques et professionnelles. Et déjà, certains vendent leur exemplaire et d’autres l’offrent à leurs parents.

Aux premiers, le ministère de l’Enseignement supérieur (Minsup) répond que le projet a anticipé sur de tels problèmes. «Dans les avions qui sont venus avec les ordinateurs, il y a une tonne de pièces de rechange. Quand on fabrique des ordinateurs, techniquement on sait qu’il y a 2% qui ne marcheront pas», indique Marcel Fouda Ndjodo, inspecteur général des affaires académiques au Minesup, lors d’un entretien avec des journalistes le 28 décembre 2017, quelques jours après la distribution des premiers ordinateurs. Dans la même veine, le ministre de la Communication (Mincom) annonce le 30 du même mois sur son compte tweeter que  «deux ingénieurs chinois appelés à apporter leur assistance technique sont déjà au Cameroun. Ils ont pris leurs quartiers provisoirement au Minesup à cet effet. Les étudiants bénéficiaires en difficulté peuvent s’y rendre pour se faire aider». Aux seconds, on assure que «dès le début du mois de janvier, on va leur donner une clé qui va rendre Microsoft Office fonctionnel».

Caractéristiques

Et aux derniers, Marcel Fouda Ndjodo rappelle qu’«il n’existe pas un ordinateur qui serait bon universellement pour tous les usages». Selon le professeur en informatique, les machines distribuées dans le cadre du projet «E-National Higher Education Network» sont «un équipement d’accès au cyberespace». «Si vous avez déjà les moyens d’accéder au cyberespace et que vous avez besoin de quelque chose de plus spécifique et plus professionnel, vous l’achetez. Le chef de l’Etat ne veut pas résoudre les besoins informatiques spécifiques de tout le monde. Comme homme politique, il veut que les 500 mille étudiants soient dans le cyberespace», précise l’inspecteur général des affaires académiques au Minesup.

 Marcel Fouda Ndjodo, inspecteur général des affaires académiques au Minesup : «Si vous avez déjà les moyens d’accéder au cyberespace et que vous avez besoin de quelque chose de plus spécifique et plus professionnel, vous l’achetez. Le chef de l’Etat ne veut pas résoudre les besoins informatiques spécifiques de tout le monde»

Lors d’une conférence de presse donnée le 29 décembre, le ministre de la communication abonde dans le même sens. Issa Tchiroma Bakary explique que les PB Hev ont été conçus pour «accéder convenablement aux ouvrages et aux documents numériques acquis dans le cyberespace ; se connecter dans les conditions optimales à l’Internet, en fonction des moyens disponibles au sein de l’environnement (clés internet, Wi-Fi ou de réseaux câblés); de produire des documents académiques et de les transmettre à distance et à volonté ; de stocker dans des supports internes ou externes connectés à l’ordinateur, des ouvrages et tout autre document numérique». D’où ces caractéristiques : un poids d’un kilogramme ; une batterie d’une autonomie d’énergie de 08 heures, un écran de 10 pouces ; un processeur Intel Quad-Core de vitesse  1,44 GHz ;  une mémoire vive (RAM) de 2 Go ; un disque SSD d’une capacité de stockage de 32 Go ; une possibilité de stockage de 1 To avec Microsoft Onedrive (cloud) ; un système d’exploitation Windows 10 et pour seuls logiciels d’application, la suite Office 365 de Microsoft. Des netbooks en somme.

Surfacturation

«Le prix de revient de chaque ordinateur est de 300 000 francs CFA», assure Jacques Fame Ndongo, ministre de l’Enseignement supérieur,  le 26 décembre 2017 en procédant au lancement de la distribution des ordinateurs à l’université de Yaoundé I. Prenant le maître d’ouvrage aux mots, les étudiants s’attendent alors à des machines de bien meilleure qualité avant de déchanter. Ce n’est vraiment pas ce qu’on attendait. Le ministre de l’Enseignement supérieur avait parlé de machines de 300 000 francs CFA l’unité, lesquelles ont quand même certaines caractéristiques», regrette Axel Atangana, étudiant en droit à l’université de Yaoundé II-Soa dans les colonnes de Mutations, édition du mardi 09 janvier.

Intrigués par le décalage entre le prix de revient allégué par Jacques Fame Ndongo et les capacités des machines qui leur ont été servies, d’autres bénéficiaires entreprennent alors de faire des recherches sur la valeur réelle des PB Hev. Ils découvrent alors que des sites de vente en ligne comme Alibaba commercialisent des netbooks aux mêmes caractéristiques que ceux qui leur ont été distribués à un prix variant entre 85 et 90 dollars (entre 46, 539 et 49,277 francs CFA) pour peu que l’on commande au moins 50 exemplaires. Ces netbooks sont d’ailleurs fabriqués dans la ville chinoise de Schenzen comme les netbook PB Hev.

Lire aussi: Don des ordinateurs : un «virus» nommé PB

Pourtant, à en croire le Mincom, en commandant jusqu’à 500 mille exemplaires, le Cameroun acquiert ses machines au coût unitaire 100 mille francs CFA, soit un peu plus du double du coût réel. Ce qui cause à l’Etat une perte de plus de 25 milliards de francs CFA. A cette perte, il faut ajouter les intérêts que cette somme va générer, l’opération ayant été réalisée à partir d’un prêt de l’Empire du milieu au Cameroun.

A qui profite cette surfacturation? Comme pour éloigner tout soupçon de détournement, au Minesup on argue que l’argent est parti directement d’Exim Bank China vers Sichuang Communication Telecom Construction Company, l’entreprise chinoise chargée de fabriquer les ordinateurs. Mais cet argument ne permet pas d’écarter, par exemple, la possibilité de rétro-commissions souvent observées dans ce type de transaction. Et même en écartant l’hypothèse des pots – de – vin, il reste la responsabilité du Minesup en tant que maître d’ouvrage. A ce titre, il revient à ce département ministériel de veiller sur les intérêts du Cameroun dans ce projet.

Aboudi Ottou

Intégration

Journaliste Chef de bureau Douala

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