Offre d’équipements de visioconférence: que cherche Huawei au Cameroun?

Ces dernières semaines, Huawei, le géant mondial des télécommunications, a fait la une des grands journaux et des ondes radio pour avoir offert gratuitement des équipements de vidéoconférence à l’administration publique camerounaise, aux forces de sécurité et aux principales entreprises publiques.

 

 

Pour une entreprise connue mondialement pour sa méthode agressive pour ce qui est des parts de marchés dans le domaine de la technologie, il convient de s’interroger sur ce qui se cacherait derrière une telle stratégie. Ce questionnement est d’autant plus important que ces dons visent principalement les services au cœur de l’administration camerounaise, entre autres les forces de sécurité, les administrations publiques, les entreprises publiques comme la CNPS qui traitent des données personnelles très sensibles des Camerounais allant des données de santé aux opportunités d’investissement.

Le monde se relève progressivement de la pandémie de COVID-19 avec des modèles opérationnels désormais tournés largement vers les communications électroniques (vidéo conférences, télétravail, distance learning). Dans ces nouveaux modèles opérationnels, les entreprises technologiques qui parviennent à se positionner au centre de l’interconnectivité et du partage de l’information ont tendance à exercer un grand pouvoir.

L’énorme pouvoir que Google, Facebook, Twitter, TikTok et bien d’autres plateformes de réseaux sociaux, qui exercent aujourd’hui dans presque tous les marchés du monde, nous rappelle malgré nous que celui qui détient l’information et la contrôle est le véritable détenteur du pouvoir. Ce n’est un secret pour personne que grâce à ces plateformes, de nombreux gouvernements dans le monde ont été déstabilisés, des populations radicalisées et mises en opposition contre leurs propres gouvernements, des élections trafiquées à plusieurs centaines de kilomètres de leur lieu de déroulement, et le mode de vie des peuples à travers le monde fondamentalement modifié et orienté vers des idéologies en déphasage avec le monde moderne.

Au regard de cet état de choses, il est logique de penser qu’une entreprise technologique qui se positionne au cœur de l’interconnexion entre les administrations publiques, les forces de sécurité et les grandes entreprises ce, sans contrôle et vérifications préalable des équipements, soit un véritable monstre en gestation.

 

Le Positionnement de Huawei dans l’écosystème des TIC au Cameroun doit-il inquiéter ? Ou alors n’est-il qu’une contribution philanthropique au développement de notre pays ?

Selon HUAWEI, la société fait don de 20 unités d’une nouvelle génération d’équipements de visioconférence appelée « IdeaHub ». Cet équipement associe l’intelligence artificielle, la vidéoconférence haute définition (HD), ainsi que la plateforme AppGallery, offrant des applications de bureau polyvalentes. Ils ont été distribués aux différents service de l’administration camerounaise, allant de la présidence de la République, la Primature jusqu’aux ministères clés de notre administration, sans oublier les services de la Défense et de la sécurité publique. Ces plateformes, une fois interconnectés, permettraient à tous les utilisateurs de tenir des réunions en ligne. Le risque étant l’infection par des spywares ou des backdoors, laissant la possibilité d’être écouté et enregistré par un tiers. Si cela devait arriver, la souveraineté de notre pays serait sérieusement compromise.

Huawei est le principal acteur sur le marché des télécommunications et TIC sur le continent africain. Les activités de Huawei s’étendent de la connectivité internationale par des câbles sous-marins, en passant par réseaux terrestres à fibre optique aux cœurs de réseau des opérateurs de télécommunications mobiles.

Près de 70% des infrastructures réseaux installées et gérées sur le continent le sont par cette seule entreprise.  Si nous ajoutons la part de marché d’autres opérateurs technologiques chinois tels que ZTE et China Telecom Global, nous pouvons facilement conclure que le marché africain est largement sous le contrôle des Chinois.

Considérée comme une entreprise suspecte par l’administration américaine, Huawei, connu pour ses téléphones mais qui fournit également des équipements de pointe pour les réseaux, a depuis quelques temps perdu le droit de proposer le système Android de Google, équipant l’immense majorité des smartphones dans le monde. Au cœur de la guerre commerciale sino-américaine, le géant technologique chinois, soupçonné d’espionnage par Washington, est dans le collimateur de plusieurs gouvernements occidentaux.

Les entreprises technologiques chinoises déploient des réseaux et des services au cœur même des mécanismes de prise de décision et des gouvernements de nombreux pays du continent. En l’absence de contrôles adéquats et au vu des accusations croissantes et continues d’espionnage et de violation des protocoles de données par Huawei, la souveraineté de nombreux pays africains peut être sérieusement compromise.

Au Cameroun, comme dans de nombreux pays africains, l’empreinte de Huawei sur le marché s’étend de la connectivité internationale par câble sous-marin en passant par les réseaux métropolitains à fibre optique aux cœurs de réseaux des opérateurs de la téléphonie mobile.  Cette société chinoise déploie également des datacenters et d’importantes plateformes de services qui font tourner notre économie. A travers ses différents projets NBN (National Broadband Network) au Cameroun, l’entreprise est le principal constructeur de l’infrastructure nationale large bande. Le NBN comprend en effet plusieurs volets dont la diversification des réseaux de fibre optique, le développement de l’Internet mobile à large bande et l’introduction du réseau mobile de la nouvelle génération.

Huawei Technologies, engagé au Cameroun depuis plusieurs années, est actuellement impliqué dans presque toutes les stratégies de transition digitale des administrations. On peut citer entre autres le projet e-Post, destiné à moderniser le réseau de Campost, l’opérateur postal national (à travers un data center, il est prévu de connecter 235 bureaux à la fibre optique et au V-SAT), les projets d’e-Transport et d’e-Custom pour la douane.

En effet, ses rapports très privilégiés avec les autorités de Yaoundé lui donnent accès dans la mise en œuvre des stratégies de développement et de transformation numérique du pays, qu’on se demanderait si lesdites autorités se soucient des problématiques de souveraineté numérique et de défense, dont les Etats aujourd’hui se prémunissent depuis que l’on a compris que le développement des services et des applications par les géants du numérique a révélé la fragilité au sens de la souveraineté.

Au Cameroun, la transformation digitale est quasi dépendante du chinois Huawei que, si du jour au lendemain, il décide de supprimer ces fondations, c’est toute la stratégie de transformation digitale du Cameroun qui est en danger.

Parce que Huawei a une large empreinte sur le marché camerounais via de multiples activités, ils ont accès à des données nationales critiques. Si les accusations portées contre Huawei dans différents pays, en particulier les Américains, devaient être vraies, alors l’accès à ces données devrait préoccuper sérieusement les autorités. Par exemple, le Centre national de cybersécurité de Papouasie-Nouvelle-Guinée a affirmé qu’en 2019, un datacenter construit par Huawei pour le gouvernement contenait des failles de sécurité exploitables qui pouvaient permettre à l’entreprise d’intercepter facilement le flux de données.

 

Y a-t-il des raisons de s’inquiéter de cette  » générosité »?

L’inquiétude est présente. En admettant que des failles de sécurité existent, ce qui nous pousse à le croire puisque visiblement aucune inspection n’a été faite sur ces équipements, Huawei peut participer virtuellement à toutes les visioconférences organisées par le gouvernement ou les forces de sécurité sans y être invité.

Il faut savoir que les entreprises technologiques chinoises Huawei inclut, déploient des réseaux et des services au cœur même des mécanismes de prise de décision et des gouvernements de nombreux pays du continent. En l’absence de contrôles adéquats et au vu des accusations croissantes et continues d’espionnage et de violation des protocoles de données par Huawei, la souveraineté de nombreux pays africains peut être sérieusement compromise.

On se rappelle du bâtiment de l’Union africaine qui contenait tous les équipements du data center de cette institution, offert gracieusement par la Chine à l’organisation africaine et inauguré en 2012, et qui était truffé de micros et ses serveurs trafiqués. Une faille majeure de sécurité avait été constatée et a duré de janvier 2012 à janvier 2017, jusqu’à ce que la cellule informatique de l’UA s’inquiète de l’étrange saturation des serveurs information entre minuit et 2 heures du matin, alors que les bâtiments de l’institution sont vides. Une enquête approfondie lui avait permis de découvrir que les données internes de l’UA étaient massivement détournées chaque nuit et stockées dans un endroit mystérieux quelque part à Shanghai.

Huawei a fait l’objet de nombreuses critiques pour divers aspects de ses activités, notamment en matière de cybersécurité, de propriété intellectuelle et de violations des droits de l’homme. Ces préoccupations se sont intensifiées avec le développement des réseaux 5G.  Ces préoccupations ont conduit certains pays à bloquer ou à envisager des restrictions sur l’utilisation de matériel de fabrication chinoise dans leurs réseaux. En 2019, Huawei a fait face à des allégations d’espionnage d’entreprise visant à voler la propriété intellectuelle de nombreuses entreprises concurrentes, allant des fabricants de matériel comme CISCO à des fournisseurs des services réseaux comme T-Mobile aux États-Unis. En février 2003, Cisco Systems a poursuivi Huawei Technologies pour avoir prétendument enfreint ses brevets et copié illégalement le code source utilisé dans ses routeurs et commutateurs et en septembre 2014, T-Mobile US a engagé un procès contre Huawei pour le vol présumé de sa technologie de « testing robot ».

En 2010, le Bureau central d’enquête (CBI) indien a bloqué la fourniture d’équipements Huawei à un opérateur de téléphonie mobile indien, en précisant que les équipements de télécommunications fabriqués en Chine ne peuvent être autorisés en Inde que s’ils ont été préalablement certifiés par des agences de sécurité internationales.  À plusieurs kilomètres de l’Inde, le gouvernement canadien a invoqué une exception de sécurité nationale pour exclure Huawei de ses projets de construction d’un réseau de communication gouvernemental sécurisé en 2012.

Il est également rapporté en Allemagne qu’une société de logiciels de données a allégué que les téléphones de Huawei et de plusieurs autres fabricants chinois avaient été livrés avec des logiciels malveillants infectant les versions légitimes des applications, qui pouvaient enregistrer les appels téléphoniques, accéder aux données des utilisateurs et envoyer des SMS surtaxés.

Plus important encore au Cameroun, et dans le cadre de ses activités de sécurité publique renforcée par l’usage des technologies de l’information et de la communication, la police camerounaise et la gendarmerie se sont dotés d’un centre national de commandement de vidéosurveillance. L’infrastructure, fruit de la collaboration entre le Cameroun et Huawei, a été officiellement inaugurée le 22 août 2019.

Grâce au déploiement de technologies chinoises produites par Huawei, l’espace public à Yaoundé est devenu un espace surveillé à distance. Les individus qui s’y trouvent, les objets en circulation et les scènes qui s’y produisent sont filmés par des caméras de surveillance des services de police. Lorsqu’on sait que dans des dizaines de pays d’Afrique, des caméras intelligentes de reconnaissance faciale sont en train d’être installées par l’entreprise chinoise Huawei, alors que le groupe technologique est accusé d’espionnage. En effet plus de 200 villes, dans 50 pays dont le Cameroun, ont opté pour ces systèmes de surveillance par intelligence artificielle (IA). Les systèmes de surveillance par caméras de rue de Huawei, couplés à des logiciels de détection de comportements et de reconnaissance faciale, séduisent malgré tout de plus en plus.

Ces algorithmes de reconnaissance vérifient quels vêtements vous portez, quelles chaussures sont à vos pieds.

La question est de savoir si des mesures ont été prises pour une vérification de ce que recouvrent les systèmes de surveillance automatisés de rue qu’installe Huawei au Cameroun ? Sachant que ces algorithmes de reconnaissance sont capables de renseigner sur tous les aspects relevant de votre vie quotidienne.

La vidéosurveillance en soi n’est pas le problème. Le problème réside dans le fait que notre cadre juridique et institutionnel n’a pas défini de lois sur la gestion des données, ce qui signifie que les données collectées par les caméras de vidéosurveillance publiques peuvent être utilisées à mauvais escient par des acteurs nationaux et, surtout, par les Chinois. Huawei peut surveiller les déplacements de nos dignitaires, tracer leurs mouvements ou collecter des données qui peuvent être utilisées à des fins commerciales ou de chantage.

Ce point est très important car en 2021, Huawei a également été accusée d’avoir fait pression sur une entreprise américaine pour qu’elle installe une porte dérobée de données pour un projet de renforcement de la sécurité des villes de Lahore, au Pakistan. Le système aurait donné à Huawei l’accès à une base de données qui l’a aidé à collecter des données sensibles sur les citoyens et les gouvernements. Des accusations similaires ont également été portées à l’encontre de Huawei aux États-Unis pour avoir exploité des portes dérobées présentes sur des équipements de télécommunications tels que des antennes et des routeurs d’agents des forces de l’ordre.

 

Quels enseignements en tirer pour/par le Cameroun ?

Dans les pays qui prennent la sécurité des données au sérieux, des plateformes centralisées telles que l’intranet et les datacenters sont souvent déployées par le gouvernement pour protéger les données critiques et souveraineté. De plus, tous les déploiements de projets numériques sont préalablement soumis au contrôle et à la vérification en matière de sécurité ou à des agences spécialisées telle que ANTIC. Nous constatons que cette bonne pratique est totalement ignorée au Cameroun. Bien que cela puisse passer inaperçu, le pays deviendra de plus en plus vulnérable au fur et à mesure que nous accentuons la numérisation de nos services publics et que les entreprises clés deviennent plus actives en ligne.

Il est urgent que nos politiques de transformation numérique de notre société s’accompagnent d’une vraie réflexion sur notre souveraineté. La pandémie nous a montré à quel point le numérique était un enjeu vital pour la résilience de notre économie, mais également à quel point nous en étions dépendants.

Alors que l’accélération de la transformation numérique est en enjeu vital pour notre économie, nous observons une absence de la souveraineté dans un contexte où les outils au Cameroun sont à tr

Sans gouvernance robuste de la donnée, sans mesures de protection juridique du contribuable en cas de vol de ces données, en cas de piratage des bases de données constitutives des différentes applications installées par Huawei, on ne fera qu’accroître notre dépendance au détriment d’une véritable souveraineté digitale gage de développement de l’économie numérique dans notre pays. Il convient de noter que le problème ne concerne pas une seule entreprise comme Huawei, mais l’absence d’une stratégie solide qui doit être adoptée à l’égard de tous les projets et entreprises TIC dans notre pays.

Le pays doit prendre au sérieux la sécurité de ses données car si les accusations de piratage présumé du siège de l’Union africaine en Éthiopie de 2012 à 2017 sont confirmées, alors nous devons être très vigilants. Car, c’est une entreprise chinoise qui construit actuellement notre assemblée nationale. À l’achèvement des travaux, le gouvernement doit recruter des cabinets d’experts pour vérifier que le bâtiment ne comporte pas de mouchards ou de portes dérobées.

Nous recommandons également au gouvernement camerounais de chercher à mettre en œuvre des directives clés en matière de cybersécurité afin de protéger ses citoyens. Il est d’autant plus important de le faire lorsque d’énormes quantités de données nationales critiques sont entre les mains d’une entreprise qui a fait face à des poursuites judiciaires pour avoir enfreint les lois sur la protection des données ainsi que pour espionnage à travers le monde. Le Cameroun devrait mettre en œuvre la Convention sur la cybersécurité et la protection des données personnelles adoptée par l’Union africaine en 2014. Le Cameroun a très récemment ratifié la convention de Budapest, qui est un cadre permettant à des centaines de praticiens et d’agences de cybersécurité du monde entier de partager leurs expériences et de créer des relations qui facilitent la coopération dans la lutte conjointe contre la cybercriminalité. Le Cameroun doit maintenant travailler à la mise en œuvre des principes de base de cette convention en mettant en œuvre toutes les normes communes en matière de cybercriminalité. D’autres pays comme le Ghana, le Nigeria, l’Afrique du Sud, le Bénin, la Côte d’Ivoire et la Tunisie appliquent déjà ces normes et ont été « invités à adhérer » à la convention.

Il n’est pas exagéré de dire que le Cameroun est sérieusement vulnérable et doit prendre les mesures appropriées pour s’assurer que sa souveraineté n’est pas compromise sous ses propres yeux. Le gouvernement ne dira pas à l’avenir que nous ne l’avons jamais prévenu.

Ahmadou Coumba Sosso, ahmadousosso@gmail.com

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