INTÉGRATION CONTINENTALEINTÉGRATION RÉGIONALE

Migrations intracontinentales: Une manne ignorée !

Prise en otage par une vision pessimiste et fantasmée du phénomène migratoire venant de l’occident, l’Afrique échoue à capitaliser les opportunités du phénomène migratoire sur le continent. 

Graphique 1

Selon les chiffres du département des affaires économiques et sociales de l’Onu, on comptait environ 258 millions de migrants internationaux dans le monde en 2017, soit quelque 3,4% de la population mondiale. Les migrations Sud-Sud ont représenté 38% des flux migratoires soit un peu plus 98 millions de personnes. Et les migrations Sud-Nord, seulement 35 %, soit un tiers du total. Ce sont pourtant les mouvements Sud-Nord qui attirent le plus l’attention.

L’Afrique n’échappe pas à ce complexe mondial alors que ce sont les migrations intra-africaines qui sont les plus importantes. Selon le rapport 2018 de le Conférence des nations unies pour le commerce et le développement (Cnuced), 25 millions d’africains se sont déplacés à travers le continent en 2017 (voir graphique 1). Alors que les migrations extracontinentales (hors du continent) ne concernent que 13 millions d’Africains. Et 5,5 millions d’étrangers ont migré vers l’Afrique.

Main d’œuvre

L’étude de la Cnuced va clairement à contre-courant d’une vision pessimiste du phénomène migratoire, vision qui souligne habituellement des problèmes majoritairement fantasmés de non assimilation, de perte d’emplois, de lutte entre immigrants et nationaux pour les ressources publiques, de déséquilibres des systèmes de santé et de protection sociale, de frictions culturelles… Pour la Cnuced, les migrants économiques représentent 85% de la migration intra-africaine. Les réfugiés et les migrants climatiques constituant les 15% restant.

Dans l’Afrique d’aujourd’hui, les migrants économiques sont principalement des jeunes, dont un grand nombre de nouveaux arrivants sur le marché du travail. L’âge médian des migrants africains était de 31 ans en 2017. Les compétences sont un aspect très important de la migration économique contemporaine en Afrique. Par leurs qualifications d’origine ou de fortune, la ressource humaine issue de l’immigration, répond à l’appel des secteurs économiques phares de certains pays pour lesquels la main-d’œuvre se tarit (voir graphique 2).

Graphique 2

Les estimations montrent que les migrations intra-africaines sont bénéfiques à la transformation structurelle dans les pays de destination. A titre d’illustration, une augmentation de 1 % du nombre d’immigrants peut être associée à une hausse de 0,26 à 0,43 % de la valeur ajoutée manufacturière (Cnuced 2018). La hausse de leurs rémunérations les fait également contribuer à la hausse de la consommation locale, et à la contribution fiscale (taxes et impôts) à l’économie nationale. L’immigration joue un rôle prépondérant dans l’accroissement de la productivité à travers un impact dans les secteurs tels que l’agriculture, la construction, les industries extractives, l’industrie manufacturière, le commerce des services (Voir graphique 3).

Au-delà de tout, les migrations économiques contribuent à la hausse du pouvoir d’achat des ménages. Et en cela, elles sont un vecteur non négligeable de lutte contre la pauvreté. «Se pourrait-il que nous soyons passés à côté d’un phénomène de fond structurant les économies africaines ?», interroge à juste titre Ibrahim Mayaki. Le secrétaire exécutif de l’Agence de planification et de coordination du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), regrette qu’«à force de focaliser le débat sur les migrations extracontinentales et leurs incidences sur les relations entre les pays africains et leurs partenaires, nous en avons oublié que la majeure partie des migrations originaires d’Afrique sont des migrations intracontinentales».

Moteur du commerce

Le défi à relever est de la responsabilité des États. Certains ont déjà commencé à adapter leur législation pour accompagner ce mouvement. D’autres n’ont pas encore compris les bénéfices qu’ils pourraient en tirer. La Zone de libre-échange continentale (ZLEC), le protocole sur la libre circulation des personnes, du droit de résidence et d’établissement et le passeport panafricain vont dynamiser les effets positifs de cette mobilité par le truchement du marché unifié continental, grâce à l’harmonisation des normes, la disparition des barrières douanières, la libre circulation des personnes et des capitaux.

Ibrahim Mayaki pense d’ailleurs que «l’intégration par le travail est accélérée pour les migrants sur un marché qui leur permet de développer des compétences auxquelles ils n’auraient pas eu accès dans leurs pays d’origine. Les paysans burkinabè possédant de faibles compétences ont pu en gagner de nouvelles et accéder ainsi à des fonctions mieux rémunérées que s’ils étaient restés chez eux. C’est d’ailleurs grâce à cette montée en compétences que les équilibres macroéconomiques, loin d’être déstabilisés par l’arrivée de nouvelles populations, en sont renforcés dans le pays d’accueil, comme dans le pays d’origine. Ceci est une incitation et un message pour certains pays africains qui sont encore trop frileux dans leur gestion de la migration africaine».

Zacharie Roger Mbarga

Graphique 3

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *