Maurice Kamto : La bête…noire

Depuis sa sortie du gouvernement en novembre 2011, l’universitaire se dit la cible d’abus et d’attaques. La violence verbale se serait accentuée avec son investiture comme candidat du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun à l’élection présidentielle du 7 octobre 2018.

13 août 2012. Hilton hôtel de Yaoundé. Après avoir autorisé une conférence de presse, le sous-préfet du 3e arrondissement se rétracte et veut interdire l’évènement. Face à la ténacité des organisateurs, Albert Mekondane Obounou bloque les portes de la salle, coupe la climatisation et l’électricité. La conférence de presse de lancement du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC) se déroule dans l’obscurité. Quelques mois auparavant, Maurice Kamto, que ses partisans appellent affectueusement MK ou Prof, avait déjà été interdit de conférence. Il souhaitait expliquer les raisons de son départ du gouvernement. C’est dans ce contexte hostile (manifestations interdites ou réprimées à la matraque et aux canons à eau, militants molestés…) que le MRC et son président essayent de faire, depuis six ans, la politique «autrement». Objectif : offrir aux Camerounais «l’alternance dans la paix et par les urnes».

L’universitaire connait bien les méthodes du régime Biya. Il l’a servi comme ministre délégué auprès du ministre de la Justice de 2004 à 2011. Il semble s’être préparé à une telle adversité. «La guerre a commencé», lâche-t-il d’ailleurs, en échangeant une accolade avec le philosophe Sindjoun Pokam, lors du lancement agité du MRC. Ce jour-là, une fois à l’estrade, Kamto, qui dit vouloir être pour le Cameroun ce que De Gaulle a été pour la France et Mandela pour l’Afrique du Sud, a ces mots : «la nuit précède le jour».

Globetrotteur

«Le jour se lèvera le 7 octobre», lance l’enseignant de droit, sourire en coin, ce 10 août 2018 en prenant congé après une trentaine de minute d’échange avec le reporter dans l’un de ses quartiers généraux de campagne situé dans le 3e arrondissement de Yaoundé. «J’ai un autre rendez-vous», s’excuse-t-il. Depuis la naissance du MRC, cet avocat qui a fait ses classes dans les universités de Yaoundé et de Nice en France, a des journées longues. Il doit gérer son emploi de temps entre ses activités d’enseignant, d’agent, de conseil et d’avocat et ses fonctions de chef de parti.

Les choses se sont encore accélérées avec son investiture comme candidat du MRC à l’élection présidentielle, lors de la convention de son parti, le 14 avril. Entre réunions en petit comité, rendez-vous médias, meetings politiques… l’ancien ministre a désormais des «journées de 24 heures». Le 19 août par exemple, il revendiquait «44 grands meetings effectués depuis le mois d’avril 2018». «J’ai un plaisir absolument indescriptible à être dans le Cameroun profond», confesse le candidat. Entre le 5 et le 15 septembre, MK a encore parcouru une vingtaine de localités situées dans les régions de l’Adamaoua, de l’Est et du Centre.

Appareil

Ce déploiement est facilité par l’implantation du MRC à travers le territoire national. «Les visites du Pr. Maurice Kamto sur le terrain sont organisées par des unités du parti dont il est le président. A la fin de cette tournée de campagne, quasiment tous les 58 départements du Cameroun auront été parcourus. C’est un exploit qui n’a pas été accompli par plusieurs candidats à cette élection présidentielle», évalue Bibou Nissack. L’acteur de la société civile a rejoint l’équipe de campagne de Maurice Kamto à la fin du mois d’août, avant d’être nommé responsable de la communication et porte-parole du candidat du MRC. A ce jour, le parti revendique une présence dans 330 arrondissements sur les 360 que compte le pays.

«Kamto pèse 20 élus présents dans 5 communes (Douala 1er, 3e, 4e, 5e et Bafoussam 1er). En nombre d’élus, le RDPC vaut 446.05 fois MRC», claironne Elimbi Lobé depuis plusieurs semaines sur les plateaux de télévision à l’effet de relativiser ce travail de terrain. Pour cet ancien militant du Social Democratic Front (SDF), le salut de l’opposition à cette présidentielle passe par une candidature unique. Au MRC où on annonce la présentation ce 17 septembre de «la coalition constituée» autour de MK, on indique que présenter les choses ainsi, «c’est préparer l’opinion à une victoire de Paul Biya. Ce qui est loin d’être acquis». «Si non, comment expliquer autrement cette fébrilité qu’on observe dans le camp d’en face?», interroge-t-on.

Le signe de fébrilité le plus frappant du RDPC, parti au pouvoir, est l’autodafé des T-shirts et pancartes aux couleurs du MRC. Les faits sont imputés à Cavaye Yeguie Dibril, président de l’Assemblée nationale. Ils ont été commis le 14 juillet dernier à Maroua, capitale régionale de l’Extrême-nord. La compétition dans cette partie du pays s’annonce plus rude que par le passé. Et parce que la région compte plus d’un millions d’inscrits sur les listes électorales, Paul Biya, le président-candidat, devrait d’ailleurs y lancer sa campagne. «Sa crédibilité [de Maurice Kamto] s’est affirmée lors de la deuxième convention du MRC… Le MRC avait fait salle comble, et les diplomates invités se sont dits impressionnés. C’est ce qui a réellement mis la puce à l’oreille des autorités et les a rendues fébriles», analyse Christian Penda Ekoka dans les colonnes de Jeune Afrique édition du 9 au 15 septembre. Ce conseiller technique du chef de l’Etat est depuis en dissidence.

Kamto bashing

A en croire l’entourage de MK, l’autre visage de ce déficit de sérénité, «ce sont les boules puantes» lancées contre le «tireur de penalty». Après l’affaire du marché de l’élaboration du Code pénal camerounais qui a fait long feu, l’originaire de Baham, dans la région de l’Ouest du pays, est aujourd’hui présenté comme un ethno-fasciste notamment par le politologue Mathias Owona Nguini et des acteurs du G20, un groupe de partis politiques qui soutiennent la candidature de Paul Biya. A chaque fois que les responsables du MRC essayent de dénoncer ces «attaques», on leur rétorque que leurs sympathisants font pareil.

Loin de nier les faits, Kamto plaide l’excuse de la provocation: «Qui est-ce qui a d’abord commencé par parler de tribalisme pour qu’il ait une réaction ?», rétorque l’universitaire. «Mais, on n’a jamais produit un seul fait de tribalisme me concernant», se défend-il avant d’accuser: «Nous savons qu’il y a des gens qui sont payés par l’Etat du Cameroun dont le travail est de créer la confusion sur la scène politique. De façon à ce que le débat soit flou, illisible et surtout qu’on ne parle pas du bilan du candidat sortant».

Mais cette propension à critiquer le prof a fini par révolter certains. «Dans un pays ou la compétence est devenue un problème, le mérité un crime, c’était choquant de rester impassible devant un lynchage orchestré sur la base de la calomnie, du mensonge et visant à salir quelqu’un qui a une réputation de probité», indique Bibou Nissack pour justifier son ralliement au candidat du MRC. «Ils seraient nombreux dans ce cas notamment dans l’aire géographique de Maurice Kamto», observe un analyste politique. Le Kamto Bashing bonne ou mauvaise stratégie ? Réponse le 7 octobre.

Aboudi Ottou

Revoir l’APE pour sauver l’intégration régionale

Maurice Kamto dévoile son programme politique ce 17 septembre 2018. On saura alors dans les détails ce que le candidat du MRC propose pour « moderniser le Cameroun dans une République nouvelle ». Il est cependant déjà connu que, s’inspirant du projet de société du parti vieux de six ans, ce programme va se décliner en cinq chantiers : politique et institutionnel, jeunesse et éducation, économie et production, social et solidarité, politique internationale et diaspora. Si Maurice Kamto est porté à la tête du pays à l’issue de l’élection du 7 octobre, l’intégration régionale ne sera donc pas une des priorités du septennat. Mais plusieurs actions annoncées devraient avoir un pacte sur le processus de construction d’un destin régional.

«Nous allons rediscuter les APE [Accord de partenariat économique] pour voir si nous pouvons les adapter. Sinon, nous allons en sortir», assure l’universitaire. Pour ce dernier, les APE ne peuvent pas permettre le développement industriel du pays : «Plus vous abaissez les tarifs douaniers, plus vous créez un appel d’air pour les produits importés qui viendront faire concurrence à notre jeune tissu industriel», se justifie-t-il. Mais l’autre enjeu de cette démarche est de préserver et booster les échanges commerciaux régionaux que tous les experts disent menacés par l’APE bilatéral Cameroun – Union européenne. Car pour le candidat du MRC, les entreprises camerounaises devraient d’abord faire leur preuve dans ce marché avant de s’ouvrir à la concurrence internationale.

Tout cela pourrait se faire sans francs CFA. Maurice Kamto, disciple de la première heure de Tchuindjang Pouémi, promet d’en sortir. Cependant, il ignore, pour l’instant, si cela se fera en restant dans la Cemac ou en créant une monnaie souveraine : « Je mettrai une équipe d’experts en place pour nous aider à choisir la meilleure option», indique-t-il. Mais cela a suffi à convaincre un anti-franc CFA comme Bibou Nissack. Celui qui a été fait porte-parole du candidat après son ralliement, se dit aussi séduit par l’engagement de l’agrégé des facultés françaises à la pacification des relations entre les Etats africains. Agissant tantôt comme agent, conseil ou avocat, Maurice Kamto a contribué à la résolution pacifique de certains conflits territoriaux entre pays africains comme il l’a fait dans le différent de Bakassi opposant son pays au Nigéria.

AO

Bio-Express

• Nom : Maurice Kamto.
• Age : 64 ans.
• Expérience professionnelle: entre autres, agent, conseil et avocat devant la Cour internationale de justice (depuis 1994), ministre délégué auprès du vice-Premier ministre, ministre de la Justice, Garde des Sceaux (déc. 2004 – nov. 2011), doyen de la faculté des sciences juridiques et politiques, université de Yaoundé II (1999-2004).
• Distinctions honorifiques : entre autres, Commandeur de l’Ordre de la Valeur (Cameroun); Commandeur de l’Ordre de la Valeur (Niger); Chevalier des Palmes académiques (CAMES).
• Niveau académique : agrégé des facultés françaises de droit.
• Publications : auteurs d’une dizaine d’ouvrages dont L’urgence de la pensée, Presses universitaires d’Afrique, 1993, Gouvernance mondiale et droit international, Bruxelles, Bruylant, 2015 ; Droit international de la gouvernance, Paris, A. Pedone, 2013.
• Situation matrimoniale : marié et père de plusieurs enfants.
• Trait particulier : parle couramment français et anglais.

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