Luc Magloire Mbarga Atangana : « l’avènement de la Zone de libre échange continentale ne nous laisse pas le choix »

Au cours du Conseil de cabinet du mois de janvier, le ministre camerounais du Commerce a dressé un état des lieux du « Made in Cameroon » ; alors que la Zone de Libre Echange Continental (ZLEC) est annoncée pour le mois de juillet.
Luc Magloire Mbarga Atangana, le ministre du Commerce.

Ma présentation s’articulera, si vous en avez convenance, en deux parties, à savoir :

Première partie : L’état des lieux, entendu comme la structure de nos importations ;

Deuxième partie : La stratégie de promotion des produits camerounais.

 

L’état des lieux

 

Nous avons tous en mémoire ce constat, sous forme d’alerte et d’appel à une prise de conscience, du Président de la République dans son discours d’ouverture du Comice Agropastoral d’Ebolowa, au cours duquel il déclarait : « … L’insuffisance de certaines productions, comme le riz, le maïs, le sucre, le poisson, nous oblige à en importer d’importantes quantités, ce qui déséquilibre gravement notre commerce extérieur. Or, nous pourrions sans difficultés produire davantage de ces denrées ou leur substituer des produits locaux, comme le plantain, le manioc ou d’autres tubercules……..Pour les céréales, il est clair que nous devrions en produire beaucoup plus pour éviter… d’avoir à en importer… Nous devons absolument nous libérer de cette dépendance……L’Afrique ne doit plus importer pour manger. »

 

Plus qu’un constat, il s’agit d’une triste réalité, qui détonne au regard notamment de notre agro-pédologie riche, diverse et variée, ainsi que de notre potentiel industriel.

A titre d’illustration, il y a lieu de relever qu’au cours du triennat 2015-2017, la valeur globale de nos importations a été de 9 634 milliards de FCFA, ventilée ainsi qu’il suit :

 

Hydrocarbures : 1652,1 milliards de FCFA ;

Véhicules automobiles et tracteurs : 653,6 milliards de FCFA ;

Riz : 508,5 milliards de FCFA

Poissons et crustacés : 448 milliards de FCFA ;

Produits pharmaceutiques : 372 milliards de FCFA ;

Matières plastiques : 306,2 milliards de FCFA ;

Autres froments et méteil : 296,6 milliards de FCFA ;

Appareils téléphoniques : 288 milliards de FCFA ;

Ouvrages en fonte, fer ou acier : 264,1 milliards de FCFA ;

Clinkers : 225,1 milliards de FCFA ;

Friperie : 126, 4 milliards de FCFA ;

Parfums et produits de beauté : 114, 1 milliards de FCFA ;

Boissons et liqueurs : 94, 3 milliards de FCFA ;

Verres et ouvrages en verre : 34, 4 milliards de FCFA ;

Tabac : 32, 2 milliards de FCFA.

 

 

 

En d’autres termes, notre pays importe des produits alimentaires ainsi que des produits manufacturés pouvant pourtant être fabriqués localement pour la satisfaction, non seulement du marché intérieur, mais également du marché régional. Ces importations, on s’en doute bien, ont un coût élevé pour notre économie.

 

Tableau : Evolution des 40 principaux produits importés par le Cameroun entre 2015 et 2017 (en millions de FCFA)

  Produits 2015 2016 2017 Total
1 Hydrocarbures 723 267 497 858 431 029 1 652 154
2 Véhicules automobiles et tracteurs 239 512 212 910 201 190 653 612
3 Riz 181 127 143 636 183 726 508 489
4 Poissons et crustacées 166 823 166 835 114 294 447 952
5 Produits pharmaceutiques 130 469 109 960 131 617 372 046
6 Matières plastiques 106 798 101 787 97 633 306 218
7 Autres froments et méteil 102 024 90 848 103 735 296 607
8 Téléphone 81 387 146 217 60 452 288 056
9 Ouvrages en fontes, fer et acier 93 927 88 955 81 241 264 123
10 Clinkers 62 907 81 395 80 854 225 156
11 Papiers et cartons 68 938 59 791 52 329 181 058
12 Produits chimiques inorganiques 73 875 47 982 56 681 178 538
13 Insecticides, fongicides et herbicides 46 774 35 436 45 548 127 758
14 Friperie 43 859 42 082 40 554 126 495
15 Parfums et produits de beauté 41 846 38 481 33 849 114 176
16 Appareils d’optique et de photographie 44 175 35 948 31 164 111 287
17 Produits de la minoterie et malt 36 294 38 424 33 766 108 484
18 Engrais 40 639 31 695 32 191 104 525
19 Boissons et liqueurs 30 992 29 446 33 935 94 373
20 Pneumatiques neufs 32 466 28 559 28 337 89 362
21 Meubles et mobiliers médicaux 34 028 27 319 24 905 86 252
22 Préparations alimentaires diverses 29 938 25 462 25 639 81 039
23 Lait en poudre ou concentré 31 171 19 709 24 012 74 892
24 Carreaux (produits céramiques) 20 691 22 263 30 300 73 254
25 Préparations alimentaires pour enfants 22 497 22 962 22 796 68 255
26 Sucre raffinés de canne 11 338 17 623 35 519 64 480
27 Huiles brutes raffinées 7 786 18 250 31 499 57 535
28 Aluminium et ouvrages en aluminium 16 253 23 620 17 479 57 352
29 Articles de robinetterie 19 694 13 417 14 309 47 420
30 Accessoires de véhicules 16 781 13 985 13 131 43 897
31 Chaussures 14 474 14 171 11 544 40 189
32 Savons et lessives 14 441 13 386 11 666 39 493
33 Produits chimiques organiques 13 489 10 458 14 832 38 779
34 Produits de l’imprimerie et de l’édition 13 433 11 477 11 090 36 000
35 Verres et ouvrages en verre 13 196 10 563 10 657 34 416
36 Véhicules et matériels pour voies ferrées 21 613 5 493 5 511 32 617
37 Tabac 12 660 8 867 10 756 32 283
38 Peintures, vernis, mastics et encres 10 786 10 499 9 879 31 164
39 Ordinateurs et accessoires 10 072 10 365 6 974 27 411
40 Sel 7 400 6 682 7 251 21 333

Source : INS

La stratégie de promotion des produits camerounais en vue de la réduction des importations

 

Sans prétendre à l’autarcie, notre pays doit pouvoir contenir le volume de ses importations en les circonscrivant à l’essentiel, c’est-à-dire, aux produits nécessaires à la croissance de son économie et indispensables à sa compétitivité.

 

A la question de savoir comment, je vois une réponse obéissant au tryptique: disponibilité/accessibilité/ attractivité, synonyme de compétitivité du « Made in Cameroon ».

De la disponibilité des produits estampillés « Made in Cameroon »

Pour qu’un produit soit demandé, et donc consommé, il faut avant toute chose en assurer la disponibilité, une disponibilité en continu, 365 jours/365, par opposition au spot. C’est la condition sine qua non pour intéresser le consommateur et le fidéliser.

A ce niveau, la situation dans notre pays est contrastée, avec d’un côté des filières, peu nombreuses hélas, de référence et de l’autre, celles qui se cherchent.

 

Dans le premier cas de figure, et s’il m’était donné de dresser un tableau d’honneur, je citerais :

 

Les huiles végétales raffinées et autres produits dérivés, notamment le savon : alors que jusqu’à une période récente, les huiles de table consommées au Cameroun étaient essentiellement issues de l’importation, la tendance s’est renversée depuis lors, grâce à une capacité installée conséquente, en dépit de l’insuffisance de la matière première qu’est l’huile de palme brute.

L’on enregistre à cet égard une production de 18 000 tonnes / mois, pour une consommation domestique de 15 000 tonnes.

 

Il en est de même pour le savon, dont la production s’élève à 33 000 tonnes/mois, pour une demande nationale mensuelle de 15 000 tonnes.

 

Cette filière à fort potentiel de croissance et à forte valeur ajoutée, qui a investi à ce jour un peu plus de 630 milliards de FCFA et emploie en direct près de 60.000 salariés, montre véritablement la voie à suivre ;

Le ciment : jusqu’à la crise des années 2008, notre pays ne produisait qu’environ 1,1 million de tonnes de ciment par an. Depuis 2010, avec la création de nouvelles cimenteries, la capacité installée est passée à un peu plus de 4 millions de tonnes, couvrant ainsi l’intégralité des besoins du marché national, le surplus étant, au même titre que pour les huiles raffinées et le savon, exporté vers les marchés de la Sous-Région, voire au–delà. Cette tendance va aller crescendo, avec la construction en cours de deux nouvelles unités à Nomayos, à la lisière de Yaoundé.

Dans cette filière, non seulement l’offre s’est accrue, mais également la qualité des produits offerts s’est diversifiée, pour le plus grand bonheur des utilisateurs. Il reste bien sûr que notre pays demeure importateur de la matière première qu’est le clinker ;

La volaille : les mesures de restructuration de la filière avicole, en dépit des aléas liés particulièrement à la crise aviaire, font qu’aujourd’hui le poulet importé congelé a disparu de nos marchés, au bénéfice du bon poulet de chair bien de chez nous.

 

La situation de ces filières justifie les mesures de protection prises par le Gouvernement, qui consistent soit en l’interdiction pure et simple ou alors la restriction des importations, soit en l’instauration des valeurs mercuriales dissuasives à l’importation. Il s’agit là de ce qu’on appelle dans le jargon de ce corps de métier les obstacles non tarifaires à l’importation, l’une des techniques les plus régulièrement utilisées par les Etats pour protéger un segment donné de leur marché et promouvoir concomitamment la production nationale.

Ces exemples contrastent malheureusement avec des filières comme le riz ou le poisson.

 

De l’accessibilité des produits « Made in Cameroon »

 

La disponibilité du produit est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Il faut encore qu’il soit accessible, mieux, accessible au plus grand nombre. C’est le sens des importants efforts faits au cours des dernières années par le Ministère Commerce, avec le concours de certains acteurs publics et privés, tendant à la modernisation des réseaux de distribution des produits camerounais et à la multiplication des manifestations foraines dédiées.

L’intensification de la création des grandes surfaces, assortie d’un maillage territorial intégrant non seulement le cœur des grandes villes et les quartiers huppés, mais

Également la périphérie et certaines agglomérations populaires ou populeuses, a permis d’en vulgariser et d’en démocratiser l’accès. Entre 2015 et 2016, le nombre d’hypermarchés (05) dans notre pays s’est accru de 150%, celui des supermarchés (133) de 44,56% et celui des superettes (443) de 5,88%.

 

Les gens d’une certaine génération se souviennent qu’il y a une vingtaine d’années, le Cameroun ne comptait que 2 superettes, réparties entre Yaoundé (PRINTANIA) et Douala (MONOPRIX), dont l’accès était réservé à la seule élite, expatriée pour l’essentiel, et qui ne commercialisaient que des produits importés. C’était la belle époque des « pommes de France ».

 

Aujourd’hui, les grandes surfaces sont l’un des meilleurs canaux de promotion du « Made in Cameroon », les produits locaux représentant a minima 18% des références, avec un objectif de moyen terme de passer à 50%. Cette politique d’exposition à tout vent a permis l’éclosion des produits dont on n’aurait jamais imaginé qu’ils pouvaient être commercialisés et consommés à une telle échelle, à l’exemple du poisson d’eau douce, du foléré, du tapioca, du njansang, de la farine de manioc, de la farine de maïs, du haricot, du koki, du poisson et du poulet fumé, de la viande boucanée, du macabo, de l’igname, de la patate, du ndolé, du kpwem, et j’en passe.

 

Les exemples vivants étant d’un autre pouvoir, pour reprendre un grand auteur français, j’invite tout simplement les Membres du Gouvernement qui le souhaitent à faire un tour chez DOVV Bastos par exemple, où un rayon entier est réservé à ce genre de produits, typiquement  de chez nous.

 

S’agissant des manifestations promotionnelles et autres fêtes foraines dédiées aux produits locaux, dont l’initiative appartient en partage au Ministère du Commerce et à certaines Collectivités Territoriales Décentralisées ou à des organisations interprofessionnelles, on peut signaler la Foire Gastronomique du Ndé (NDE’LICES), portée dans ses fonts baptismaux il y a 7 ans avec une Collègue ici présente, FESTI KANGA, la Fête du Plantain, le Festival du Cacao (FESTICACAO), le Festival du Café (FESTICOFFEE), ou encore la Journée Mensuelle de Consommation du Café, organisée à l’esplanade du Ministère du Commerce tous  les derniers mercredi du mois et qui draine à chaque occasion du très beau monde. Exit donc de nos tasses le café de la marque NESCAFE, c’est-à-dire du café importé, et bonjour aux cafés PIERRE ANDRE, BIMELA INTERNATIONAL, BRULERIES NOUVELLES, CAFE D’OR, NWCA, UCCAO, CAFES MONT MANENGOUBA et autres CAFE GOLDEN, tous estampillés « Made in Cameroon ».

De l’attractivité des produits « Made in Cameroon »

 

Un certain nombre d’actions ont été réalisées, ainsi que je viens d’en faire la présentation, en faveur de la disponibilité et de l’accessibilité de nos produits.

Il reste à en améliorer l’attractivité, dans un monde où le consommateur se veut de plus en plus exigeant et la compétition rude. C’est dans cette optique que le Ministère du Commerce a initié la création d’un label « Origine Cameroun certifiée » et la mise en place d’une plateforme publique d’e-commerce.

 

Du label « Origine Cameroun certifiée »

 

La labellisation des produits constitue un instrument privilégié de promotion et de protection des produits locaux.  Il est question ici d’attribuer à ces produits un label de qualité ou un signe d’authentification, qui apportent des garanties spécifiques aux consommateurs, à la fois sur le respect des normes de qualité et sur la provenance et l’origine des produits.

A titre de comparaison, la France a développé depuis 2010 une démarche de labellisation dénommée « Origine France Garantie » (OFG), avec pour objectif de favoriser la compétitivité des entreprises produisant en France, en leur proposant une démarche professionnelle, structurée et crédible, pour leur permettre de démontrer les vertus de leurs produits sur le marché intérieur, comme à l’exportation, et de fournir au consommateur une information fiable et sincère sur l’origine et la fabrication desdits produits. Constat a été fait que le label OFG a permis la croissance des exportations françaises de 5,36% et le recul du déficit du solde commercial de 13,74% en moyenne par an entre 2010 et 2015.

 

Par rapport au processus d’Indication Géographique (IG), dont bénéficient le miel d’Oku et le poivre de Penja, la démarche labélisation se démarque en ce qu’elle s’étend au-delà des produits naturels  et agricoles et qu’elle emporte une dimension intégration des chaînes de valeurs nationales, puisque les composantes d’un produit labellisé  peuvent provenir de plusieurs localités dans un même pays, alors que dans le cas de l’Indication Géographique, l’organisme en charge, dans le cas d’espèce, l’Organisation Africaine  de la Propriété Intellectuelle (OAPI), doit s’assurer en préalable à toute homologation que les composantes du produit  proviennent exclusivement d’une seule et même localité.

 

De la plateforme publique d’e-commerce

 

Dans le cadre de la promotion de l’économie numérique, notre Gouvernement a bénéficié de l’appui technique du Secrétariat du Commonwealth pour l’élaboration de la Stratégie de Développement de l’e-commerce au Cameroun. Ce document, en attente de validation, a formulé quelques recommandations à l’endroit du Ministère du Commerce, notamment la révision de la Loi sur le Commerce Electronique et la mise en place d’une plateforme publique d’e-commerce destinée à la promotion des produits « Made in Cameroon ».

 

Cette plateforme a vocation à contribuer gratuitement à la promotion des produits agroalimentaires, des biens manufacturés et des services « Made in Cameroon », en permettant aux entreprises locales (i) de rivaliser avec les produits importés et d’étendre leur portée géographique au-delà des frontières nationales, (ii) d’améliorer leur expérience client, (iii) de recueillir auprès de leurs clients une masse critique d’informations et (iv) de réduire leurs coûts d’exploitation.

 

Certes, les activités d’e-commerce connaissent une évolution notable dans notre pays, avec la présence de nombreuses plateformes privées, à l’instar de JUMIA et AFRIMARKET, mais celles-ci exposent majoritairement les produits importés.

 

Sous ce registre des innovations, on peut enfin citer, à l’initiative conjointe de la Chambre d’Agriculture, des Pêches, de l’Elevage et des Forêts (CAPEF) d’une part, et des opérateurs privés d’autre part, la création, au sein de la Délégation Régionale de la CAPEF du Littoral, d’un espace permanent d’exposition et de vente des produits « Made in Cameroon ». J’ai sollicité le haut accord de Monsieur le Premier Ministre, Chef du Gouvernement, pour un déplacement à Douala, demain 1er février 2019, afin de procéder à l’ouverture officielle de ce Centre dénommé « Espace Madika ».

On peut dire, en conclusion, que le Président de la République n’a pas prêché dans le désert. Son Message Subliminal a été reçu 5 sur 5 par les acteurs économiques, spectres public et privé confondus. Le Gouvernement travaille à accélérer et à renforcer le processus ainsi engagé, dont il convient de reconnaître qu’il enregistre déjà quelques success stories.

L’avènement, dans les mois à venir, du grand marché unique africain, avec l’entrée en vigueur, probablement au courant du mois de juillet 2019, de la Zone de Libre Echange Continentale Africaine, avec pour slogan « Produire pour l’Afrique, Consommer africain », ne nous laisse guère de choix.

 

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