Lom Pangar : Le bois aux abois

En zone pavillonnaire, la consommation des essences affiche une progression de 30% sur 12 mois avec désormais 30.000 stères livrés chaque année. Cela commence à faire un gros volume et beaucoup de pression sur le marché de poissons.

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On dirait que Madjabou n’a pas d’autre formule pour dire son bonjour à tous ceux qui arrivent au «Port de pêche de Ouami». Aux visiteurs ce 19 novembre 2018, le jeune Bororo présente sa main gauche amputée de son pouce. «J’ai eu ça à cause du sambi», dit-il, donnant du relief à ce dernier mot tiré du Pol, le dialecte courant dans cet endroit, situé en amont du barrage de retenue d’eau de Lom Pangar. Comme saisi par une impérieuse nécessité de traduction, Madjabou indique que «le samba, c’est le bois utilisé pour fumer le poisson». «Depuis peu, c’est la cause de bien des infortunes partout ici», relate l’adjudant-chef Placide Bossambo.

Pour le chef de poste de gendarmerie de Ouami, il ne se passe plus de semaine sans altercation entre les coupeurs de bois et les communautés riveraines. Selon des données compilées par le pandore depuis mi-octobre 2018, 26 violents accrochages entre les deux parties ont meublé la chronique locale. «Bien évidemment, il y a de nombreux drames hors champ qui sont rapportés à postériori à notre unité. Au quotidien, les autochtones accusent les chercheurs de sambi de braconner leur patrimoine», ajoute-t-il.

Sambi à tout prix
Par la grâce du barrage de Lom Pangar, Ouami se raconte par la pêche. Dans son rapport rendu public en décembre 2017, le Centre de recherches, d’études et d’appui au développement (Creadev) fait état de ce que depuis la mise en eau partielle de l’infrastructure énergétique (en 2015), l’activité s’est imposée. On parle en effet d’un chiffre d’affaires annuel estimé à 40 milliards de francs CFA, pour un stock de poisson de l’ordre de 1500 tonnes par an. «Dans ce volume, évalue, Jean-Pierre Yapele, les ¾ sont vendus fumés». À en croire ce cadre à la délégation régionale de l’Environnement, de la Protection de la nature et du Développement durable (Minepded) de l’Est, le fumage du poisson dévore une importante quantité de combustible.

La demande est régulière et croissante. «En zone pavillonnaire de Lom Pangar, la consommation du bois affiche une progression de 30 % sur 12 mois, avec désormais 30.000 stères livrés chaque année. Cela commence à faire un gros volume et beaucoup de pression», indique Jean-Pierre Yapele, mentionnant qu’«ici au Port de pêche», c’est le «sambi» qui est prisé.
D’après les «barons» du fumage du poisson, le «sambi» est très utile. Ils estiment que la qualité des produits fumés dépend de la composition de la fumée, qui dépend elle-même, principalement de la nature du bois. «Tout ça, le sambi nous donne facilement ; il donne une belle couleur au poisson et l’aromatise», se réjouit Denké. Plus cartésien, Jean-Pierre Yapele explique que par ses propriétés, le sambi exerce sur le poisson une triple action: antioxydante, bactériostatique et organoleptique.

Créneau
De fait, cette espèce ligneuse est devenue le catalyseur d’une course économique. Son exploitation engendre une industrie modelée par les intérêts conjoints des fumeurs de poissons et de leur clientèle. «Plus aucune tige de sambi dans un rayon de 20 km à partir d’ici ; on a tout coupé !» se désole Jean-Pierre Yapele. Il explique que désormais, la rareté de ce bois dans la zone de Lom Pangar favorise les stratégies de sa recherche aux dépens des autochtones. «Entre les propriétaires terriens et les coupeurs de bois, la guerre froide a muté en une guerre pour le sambi», renchérit Placide Bossambo.

Business
Dans la foulée, les ventes galopent. Un «coupeur» rapporte que le «Port de pêche» est presque à court de «sambi». Hier, 18 novembre 2018, notre interlocuteur dit avoir vendu le filet de 6 bûches à 1.500 francs CFA. Les petits allumes (réputés très pratiques) sont livrés à 1.000 francs CFA le filet. «Avant, ce n’était pas comme ça !», s’excuse un homme, «coupeur» lui aussi. Il renseigne qu’au début du marché de poisson, le cours du filet papillonnait entre 200 et 250 francs CFA.

Au moment où la demande en poissons fumés ouvre un gigantesque marché à leurs ambitions, ses collègues n’excluent pas de braconner le sambi, encore disponible dans le parc de Deng Deng. D’une superficie de plus de 50 hectares, cette zone forestière exclusive regorgerait encore plus de 10 millions de m3 de sambi, selon les statistiques de la délégation régionale du Minepded. Depuis que le manque du sambi est avéré, cette institution raisonne sur l’hypothèse d’une irréversibilité possible du changement climatique. «Il est possible qu’on atteigne, d’ici 5 ans, un seuil tel que le système climatique d’une bonne partie de la région de l’Est dérape vers un désordre irréversible.

Tenter d’ignorer cette réalité ou reporter la réflexion sur ses conséquences, pour ne pas affoler ou tuer le marché de poisson de Lom Pangar, constitue l’équivalent moderne du déluge», craint Jean-Pierre Yapele. Déjà, selon une rumeur que ce dernier refuse de confirmer, le sambi en provenance de Deng Deng est sous les claies ici au «Port de pêche». L’on rapporte que d’importantes quantités sortent du parc par divers interstices.

Jean-René Meva’a Amougou,

de retour de Lom Pangar

 

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