Le livre écrit sous la plume des affairistes

Il se trouve que dans quelques écoles et collèges privés, le marché du manuel scolaire a ouvert une autre page mafieuse.

FCPE Vosges

«Seuls les livres figurant sur les listes officielles seront exigibles dans les établissements scolaires publics et privés du Cameroun». En le martelant lors d’une conférence de presse donnée à Yaoundé le 17 juillet 2019, Jean-Paul Komon trahit le sentiment d’avoir un problème. Selon des informations du président du Conseil national d’agrément des manuels scolaires et des matériels didactiques (CNAMSMD), un sérieux péril plane sur la respectabilité des listes officielles des manuels scolaires et des différents prix y afférents pour l’année 2019/2020. «Certains établissements continuent de violer l’obligation de respecter les listes officielles», confie-t-il aux journalistes.

Business
Si cette affirmation ne localise pas clairement lesdits établissements, la réalité du terrain souligne néanmoins un business animé par les promoteurs privés et agents commerciaux de certaines maisons d’édition locales ou étrangères. «Il se trouve que dans quelques écoles et collèges privés, le marché du livre scolaire a ouvert une autre page mafieuse», s’alarmait le Syndicat national des librairies et papeteries du Cameroun, au cours de son assemblée générale tenue à Yaoundé le 11 juillet 2019. À cette occasion, Apollinaire Ngassa, le président de ladite instance, décrivait une force de vente de plusieurs commerciaux et des équipes logistiques chargées de gérer les commandes. «Ce dispositif humain constitue une rente de situation pour certains éditeurs : il leur assure la présence d’au moins un de leurs titres dans les programmes scolaires», affirme Natacha Ngakou. «Grâce à cette redoutable équipe qui échappe à toute traçabilité fiscale, ajoute la libraire basée à Yaoundé, les éditeurs malveillants veillent à alimenter le tuyau et trouvent continuellement de nouveaux prétextes pour convaincre les chefs d’établissements privés à inscrire des ouvrages non homologués à leurs programmes».

« Justif »
À percer un peu chez quelques responsables d’établissements à Yaoundé et ses environs, ce business a l’avantage de mettre des «livres faciles» à la disposition des parents et élèves. Un certain nombre d’avis glanés mettent en avant la nécessité de proposer des «ouvrages soft». «Ceux qui permettent de réfléchir, de mémoriser rapidement et de progresser avec le monde», selon la formule d’un fondateur de collège basé à Kondengui (Yaoundé IV). Selon ce dernier, «c’est le ressort secret du succès des établissements privés aux examens officiels».

Ailleurs, une directrice d’un collège privé bilingue avoue qu’à hauteur de 10 % seulement, les livres du programme officiel sont imposés à ses apprenants et enseignants. Notre interlocutrice montre d’ailleurs comment «depuis les années 90, les contenus des programmes retenus chaque année par le gouvernement mettent en évidence la coexistence de deux objectifs contradictoires : une formation égalitaire d’une part, et de l’autre, des emplois inégaux à la sortie».

Pour dire les choses très autrement, Grégoire Alima, préfet des études dans un collège privé à Nkoabang (banlieue de Yaoundé), voit «des schémas didactiques difficiles» dans les livres homologués par les pouvoirs publics. «Nos manuels ne permettent ni à l’élève ni à l’enseignant d’acquérir facilement les savoirs», dit-il. Plus loin, il confesse avoir compris l’intérêt de développer des relations privilégiées avec les éditeurs, «pour un enseignement de qualité». Bien absente ici, l’idée d’un quelconque quota de retours négocié à l’amiable.

Jean-René Meva’a Amougou

 

Livre scolaire au Cameroun: Chapitre 2019/2020

Dans un mois, au Cameroun, les cloches de la rentrée retentiront à nouveau dans les établissements relevant des enseignements de base et des enseignements secondaires. Avant même le chahut des élèves et le fracas de la récré, le monde du livre scolaire a déjà fait sa rentrée au sein de l’espace public national. Et comme toujours, la chronique fait la part belle à la disponibilité, aux contenus et aux prix des manuels homologués. Pour l’année scolaire 2019/2020, on n’a visiblement pas fait table rase du passé. L’acte II qu’on dit avoir inauguré, comme dans une pièce sans intrigue, prolonge en fait l’acte I. Le «nouveau monde» n’est plus nouveau. En fait, on l’a bien compris : le grotesque a refait surface, plongeant dans l’embarras parents et élèves.

Avec la publication, à temps des listes des manuels homologués, on croyait avoir touché le fond du problème. Pourtant, l’affaire est plus complexe qu’on pourrait le croire. D’un côté, celle-ci met en scène des hommes attachés à démontrer que toute la faute retombe sur les ennemis de la bonne gouvernance. De l’autre s’activent des Ponce Pilate militant tantôt pour un changement radical, tantôt pour des réformes prudentes du marché. On n’oublie pas quelques tigres dont le rôle est d’ajouter une bonne part d’irrationnel à des pratiques scandaleuses, contestables, illicites. Le marché est tellement concurrentiel que le casier d’un seul enseignant est souvent submergé par une dizaine d’ouvrages différents pour chaque niveau scolaire.

C’est que l’enjeu n’est pas mince. Comme tous les marchés, celui du livre scolaire au Cameroun raisonne en termes strictement comptables et non humains. « En réalité, le vrai challenge dans cette affaire, c’est premièrement celui de la transparence », établit Marcellin Vounda Etoa, le secrétaire permanent du Conseil de l’agrément du Manuel scolaire. Et là, des voix s’élèvent pour dire non. À côté, un embrouillamini diablement entretenu.

Le présent dossier s’emploie donc, à la lumière des dernières actualités, à décrire les rapports de force et les acteurs en présence.

 

Livre unique

Un dessein abîmé

Malgré ses attrayants atours, l’idée d’un manuel par matière ne contente pas tout le monde.

Le livre unique: pas si simple à adopter

«Dans le respect des spécificités de chaque sous-système éducatif, toute discipline inscrite au programme officiel doit être dispensée sur toute l’étendue du territoire national, au moyen d’un seul manuel scolaire pour chaque matière. Seul cet ouvrage doit être utilisé par les apprenants pour la matière considérée». On peut aisément le lire sur la circulaire du 10 juillet 2017, rédigée sous la plume de Jean Ernest Ngalle Bibehe Massena. Alors ministre des Enseignements secondaires (Minesec), ce dernier avait marqué l’opinion publique nationale.

Pour une raison : avoir contenté les parents d’élèves et autres membres de la communauté éducative par rapport à la réduction des frais d’achat de plusieurs livres dans une même discipline. «C’est important, car cela a un enjeu pédagogique. Il faut avoir, dans les programmes, des livres de qualité pour garantir la formation des élèves, de la maternelle à la fin du secondaire. Avoir des livres en quantité suffisante, parce que ce sera un seul livre sur l’ensemble du territoire national. L’enjeu est donc économique, tant pour les éditeurs que pour les parents», vantait Marcellin Vounda Etoa sur le site internet de la CRTV, le 10 avril 2018.

« Saccage »
Malheureusement, malgré ses attrayants atours, la circulaire du Minesec ne convient pas à tous, dans les établissements publics ou privés. «L’idée d’un manuel unique ou d’un petit nombre de manuels adoptés par l’État est une chimère», clame Aloys Essokè. L’explication qu’en donne cet enseignant de français à la retraite tient sur une phrase : «Tant que les intérêts des uns et des autres ne sont pas assouvis, la guerre des manuels aura toujours ses lieutenants».

Le tout est à comprendre en termes de bataille entre les partisans d’un livre par discipline et les dévots de la liberté pédagogique et de la prise en compte des intérêts des marchands de manuels scolaires au Cameroun. À ce jour, la polémique est loin d’être dissipée. À Yaoundé, le 11 juillet 2019, le Syndicat national des librairies et papeteries du Cameroun s’indignait des lourdes pertes. En clair, «le portefeuille financier des libraires est affecté par une mesure qui ne couvre pas grand-chose, car de nombreux exemplaires n’ont pas trouvé preneur», à en croire Apollinaire Ngassa. «Et dans ce cas, le marché est en train de foncer dans le mur», renchérit Natacha Ngakou.

S’ils prennent en compte l’impact social de l’instauration du «livre unique», des enseignants continuent de penser qu’«une offre diversifiée des manuels participe de l’ouverture au monde». À l’interprétation, cette situation donne la réponse à une interrogation : pourquoi certains établissements tiennent-ils leurs listes de livres, en marge des directives gouvernementales ? Pour l’année scolaire 2019/2020, un chef d’établissement à Yaoundé dit assumer «deux livres par matière». «Certains enseignants donnent des cours avec des manuels anciens et les élèves s’en sortent bien», fait-il remarquer.

Ongoung Zong Bella

Polémiques

Quand les contenus lèvent de mauvais lièvres

En cette veille de rentrée scolaire, les controverses autour du contenu de certains livres scolaires se multiplient. Preuves d’enjeux idéologiques lourds.

Le Pr. Kum’a Ndumbé III

On dirait qu’à chaque page des manuels se nichent bien des controverses. Portée par le Pr Kum’a Ndumbé III, la dernière en date passe sous son scalpel une séquence de l’histoire du Cameroun. «Que ceux qui écrivent dans les livres scolaires « traité germano-douala » m’apportent le document, que ce soient ces inspecteurs pédagogiques, que ce soient les professeurs d’université, qu’ils m’apportent où c’est écrit « Deutsche-duala Vertrag », fulmine l’historien émérite sur les antennes de Radio Balafon (émettant sur 90,3 FM à Douala) ce 12 juillet 2019. On l’imagine, le prince du canton Bele Bele (Douala IV) suggère le retrait pur et simple de cette « aberration » des livres d’histoire utilisés dans les écoles, lycées et collèges camerounais.

«Cela peut sembler anodin, mais vu à partir d’un autre angle, tout montre que le livre scolaire au Cameroun est devenu le terrain de batailles idéologiques et intellectuelles», murmure Dimitri Tagne. De l’avis de ce spécialiste camerounais de l’histoire des manuels, il devient possible de dégager une tendance de fond, tant les soubresauts commencent à se faire sentir. L’année dernière, le livre de Sciences de 5e, édité par la maison bilingue «Nmi Education», avait défrayé la chronique. Ses coauteurs (Charles Ebang Ehole, Joseph Hessel, Patrick Yves Ango et Martin Ndzana Bella) avaient été pilonnés par l’opinion.

Les parents, les syndicats et certains groupes comme la communauté musulmane leur reprochaient d’avoir imposé «un livre contenant des enseignements trop poussés en sexualité et trop crus pour les enfants des classes de 5e». Il faut dire qu’en effet, dans son module 4 portant sur la santé de reproduction, des comportements émergents néfastes à la santé de reproduction tels que la zoophilie, la fellation, et la sodomie y étaient présentés. Pour 2019/2020, cet ouvrage est de retour. Mieux, il n’a pas été retiré du programme, parce que Nalova Lyonga, la ministre des Enseignements secondaires, n’a pas donné son accord pour cela, insiste Jean Paul Komon.

Ailleurs, il est validé que parce qu’ils ont une autre visée. Peu d’enseignants s’appuient sur ces «livres à problèmes». Leur utilisation n’étant pas obligatoire, certains d’entre eux font même parfois l’impasse. Delphine, professeur de sciences dans un lycée yaoundéen, estime que «les manuels sont pour les fainéants». «Il y a tout dedans, les questions, les réponses, et il est très difficile d’intéresser les élèves en suivant le livre uniquement tel qu’il a été validé». De là à comprendre pourquoi «Les génies en Allemand», des éditions ACIPEC, ont été remplacés par «Ihr und Wir», des éditions Hueber. Ce changement est dû aux «imperfections relevées dans le livre», reconnait Jean Paul Komon.

 

Prix des manuels scolaires

Un brin de sourire

Avant d’aborder l’année scolaire 2019-2020, les parents d’élèves saluent l’initiative et la vision des pouvoirs publics.

 

Au niveau du secondaire général, «aucun manuel ni aucun prix ne change de la 6e en terminale francophone et anglophone, à l’exception des classes de Seconde de l’enseignement général et la Terminale A», clame Jean Paul Komon. Il poursuit : «Aucun manuel ni aucun prix de manuel des cycles primaire et maternel ne change. Le coût du cartable, en ce qui concerne l’achat des manuels scolaires, demeure donc le même». De quoi rassurer les parents en cette veille de rentrée scolaire 2019/2020. Dans la ville de Yaoundé, beaucoup saluent l’initiative du Conseil national d’agrément du manuel scolaire qui a reconduit les programmes de l’année antérieure, à l’exception de quelques-uns, notamment ceux des classes de Seconde et de Terminale du sous-système francophone de l’enseignement général.

Tendances
Un tour dans quelques librairies de la capitale justifie la satisfaction observée. Le livre de physique de la classe de Seconde C est passé de 7 000 FCFA à 5 000 FCFA cette année. Pour la même classe (séries A), le livre de mathématique passe de 5 000 FCFA à 3 500 FCFA. Le livre d’allemand de Terminale A («Ihr und wir») coûte quant à lui 6 000 FCFA, contre 8000 FCFA l’année passée.

«C’est avantageux pour nous parce qu’avant on était contraint d’acheter de nouveaux manuels chaque année. On pourra faire des économies parce que l’on connait les prix des livres», indique Blandine O. Version confirmée par Julie, mère de deux élèves en classes de CE1 et CE2, section francophone. «Cette année, je dois par exemple dépenser 14 000 F pour acheter les manuels du CE2 à ma fille ainée. L’année prochaine, je sais que je devrais dépenser presque la même somme pour les manuels du CM1 et 14 400 F pour le CM2», explique-t-elle.

Les parents d’élèves du secondaire ne s’en réjouissent pas moins. Pour Éric G., la politique du tarif unique est la plus adaptée au contexte économique difficile. Pour ce chef de famille, la situation n’était guère facile à gérer. «Avec trois enfants, dont deux au secondaire et un à l’école primaire, les charges devenaient presque insupportables», confesse-t-il. Faute de moyens, ses enfants n’avaient pas parfois tous les livres. Il se contentait de leur offrir l’essentiel des livres, lorsque ceux vendus «au poteau» (lieu de vente des livres usés au prix de pacotille) n’étaient pas disponibles.

Joseph Julien Ondoua Owona, stagiaire

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