Libre circulation: Aux calendes… équato-guinéennes

 

Traversée de la frontière Cameroun-Guinée Equatoriale, après l’adhésion de Malabo au principe de la libre circulation.

 

Selon des témoignages, la sécurité tous azimuts charrie de nouveau la xénophobie, reléguant les bonnes intentions d’hier aux oubliettes.

 

Timothée Dooh Elamé est rentré, de fraîche date, de Guinée Equatoriale. A 26 ans, ce Camerounais déballe difficilement son carnet de route ici à Kyé Ossi (Cameroun). «Il est épais et les choses qui y sont consignées sont bouleversantes», confesse-t-il d’un ton pathétique. Dans le vrac, le jeune homme pioche quelques faits avant de conclure : «Désabusés, cela ne nous étonne plus. Chaque jour là-bas, on attend juste effarés et maris la volte-face suivante ou le renoncement suivant». A la question de savoir de quel thème découle ce propos, Timothée Dooh Elamé qui revendique 03 mois à Mongomo (ville natale du président T. Obiang Nguema Mbasogo), répond sans hésiter: «Je parle de la libre circulation».  Dans ce phrasé obtenu de justesse, toutes les confusions sont au rendez-vous. Heureusement, notre interlocuteur s’en aperçoit. «Libre circulation des biens et des personnes, c’est çà !», recadre-t-il.

 

Discours

Les développements fendent l’âme. Selon lui, la tragédie commence dès le poste frontière, côté équato-guinéen. Là, un discours développant une ligne de danger est entré en vigueur et s’est érigé en vérité absolue. «La libre circulation n’est pas la circulation libre», répète le Camerounais, rapportant au mot près, ce que disent souvent en boucle les agents. La boutade, défend Timothée Dooh Elamé, montre comment la Guinée Equatoriale torture, à sa guise, ce principe pourtant accepté par ses autorités vers la fin d’année 2017. «Tout étranger est forcé de mémoriser cette théorie enfantée par la formule «Equato primero» (Equato d’abord), destinée à donner la priorité aux travailleurs nationaux. La marge de manœuvre de l’étranger est très réduite», persiste le jeune Camerounais.

Selon des indiscrétions, le poste frontalier équato-guinéen sert d’entrée dans cette ingénierie morale. Cela tient à une raison : l’insécurité et son assimilation à un complot contre le pouvoir en place sont plus anciennes.  Aussi, parler de libre circulation des biens et des personnes est quasiment inopérant dans cette entité. Certains pensent qu’ici,  on évite de prendre la mesure de l’ampleur du sujet. Conséquence : les enjeux sont profondément sectorisés. Les acteurs en charge des questions de police et de passage à la frontière mettent l’accent uniquement ou presque sur le franchissement irrégulier. Aux dires de quelques usagers rencontrés à Kyé Ossi, discuter des entrées régulières et du dépassement des dates de validité du visa semble trop complexe pour les agents équato-guinéens en service à la frontière.

D’aucuns signalent que, plus que par le passé, ces derniers hurlent des imprécations xénophobes que l’on pensait refoulées dans les égouts. A ce sujet, un ancien «passeur» expose qu’à l’intérieur du pays, une nouvelle panoplie de mesures destinées à créer un «environnement hostile» aux étrangers (notamment des sanctions contre les propriétaires qui les logent et les patrons qui les emploient) sera mise en œuvre contre les citoyens qui s’y maintiendraient irrégulièrement. Sur la foi de quelques anecdotes, l’on apprend que ces dernières semaines ont été sans cesse scandées par de nombreuses expulsions.

 

Pris au piège

Et depuis que l’«Operacion Seguridad» est en marche, les bonnes intentions volent en éclats avec de nouvelles mesures qui mettent à mal les « Equato » eux-mêmes et, par extension, leurs deux «cousins» gabonais et camerounais.  Le «Marché Mondial» à Abang-Minko’o qui,  il y a peu,  revendiquait une ambiance toute à la sérénité et à la joie de vivre fonctionne presqu’au ralenti. «C’était l’épicentre le plus réjouissant de  la sous-région avec les ressortissants du Cameroun, du Gabon et de la Guinée Equatoriale qui s’y retrouvaient tous les samedis». Aujourd’hui, son décor montre que l’«Operacion Seguridad »  ne l’a pas aidé à consolider son  image de vrai tableau commercial d’Afrique centrale. Tant la muraille restrictive côté équato-guinéen met au supplice clients et vendeurs de trois pays. Aujourd’hui les articles venus de Guinée Equatoriale ne peuvent qu’emprunter des pistes tortueuses. A l’inverse, pas facile pour les commerçants camerounais et gabonais de faire des affaires. Même les riverains qui, jadis, payaient juste 2 000 francs CFA et présentaient une pièce d’identité valide (parce qu’ils étaient formellement connus), ne peuvent plus « traverser ». Sa Majesté Luc Bessomo, chef de 3ème degré de «Kyé Ossi 2000», trouve que l’«Operacion Seguridad» est davantage venu écorner les apanages des autochtones des deux côtés. «Elle a mis la libre circulation aux calendes équato-guinéennes», ironise le dignitaire traditionnel.

 

Mauvais concert

Au rythme où s’affichent les désagréments, on peut rester songeur en voyant ce qu’est devenu le rêve de la libre circulation des personnes ou celui, tout autant noble, d’une entrée sans tracasserie en Guinée Equatoriale. Par un excès de formalisme à la frontière, ce rêve suffoque dans la tête des autres citoyens de la Cemac. Leurs avis sont encore plus profonds, remplis de traits noirs épais et de spirales de mots dont la signification débouche sur une juxtaposition d’une chose et son contraire. La mésaventure d’un Centrafricain, expulsé d’Ebebiyin dans la nuit du 31 décembre 2017 au 1er janvier 2018, dégage à cet effet un monstrueux détail. «Un million et demi, toutes mes économies réalisées en Guinée, on me les a retirées à la frontière», avance-t-il mollement. Cet homme qui confesse une quarantaine d’années de vie (dont 3 passées successivement à Malabo et Ebebiyin), évoque le fait que « certains équato veulent que les étrangers restent en Guinée Equatoriale, d’autres non ».

Dans ce concert dissonant, les «citoyens non équato» peuvent entendre dix orchestres à la fois. « On vous dit que les papiers seuls ne suffisent pas ici, là-bas on vous brandit autre chose. On vous dit que vous pouvez circuler librement si vous avez un conjoint équato ici, là-bas, on vous dit que cela ne suffit pas. On vous dit ici que seuls les contrôles de l’armée sont valables ici, là-bas on vous dit que tout équato peut effectuer le contrôle», récite un Gabonais.

Dès lors, il se tisse alors des voisinages insolites, des constellations, prétendument mises au service de la sécurité. «Parfois, à Ebebiyin, les étrangers sont chargés de traquer les étrangers…», signale un Congolais. Bien que située dans les marges de l’esprit communautaire, la réalité qu’il décrit est animée par une «générosité». «On donne souvent 10 à 20 mille francs pour trois étrangers livrés à la police ou à l’armée», dévoile un autre Congolais, signalant que les motifs des interpellations sont travaillés diversement, selon qu’on « livre » des non équato résidant clandestinement ou non à Malabo, à Bata ou dans d’autres villes. Pour ce qui est de la capitale économique, quelques témoins étalent un dispositif zonal à action spéciale : «empêcher que les étrangers sortent avec de l’argent».

 

L’Afrique centrale et l’Afrique tout entière s’étaient lancées dans des processions de joie quand, au cours du dernier trimestre de l’année dernière, Malabo avait annoncé son adhésion au principe de la libre-circulation des personnes et des biens. Dans un concert d’éloges arborescent, on s’était alors félicité de ce que tout soit enfin mis en place pour parachever l’idéal communautaire dans une sous-région en proie aux balbutiements sécuritaires et économiques. Une jolie ligne d’horizon allait se dessiner tant, sur le papier, la musique était belle.

Maintenant, il faut la jouer. Il faut surtout la jouer avec les voisins, après concertation avec eux. Quand arrive le moment, l’un des musiciens se souvient qu’il n’a pas arrangé ses instruments qui ne marchent pas bien et ceux qui marchent mal. A l’entrée de l’une des salles de concert, on signale pêle-mêle, des arrestations injustifiées, des expulsions, des bastonnades et des basses filouteries. Et blocus. Au finish le pactole que devaient se partager les musiciens est gelé.

L’image sert à comprendre la position actuelle  de la Guinée Equatoriale par rapport à la libre circulation. A sa frontière avec le Cameroun, le pays multiplie, au nom de la sécurité, des gestes d’incivilité, sur un mode aléatoire parfois. Un détour sur le terrain vous est raconté dans le présent zoom.

Jean-René Meva’a Amougou de retour de Kye-Ossi

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