Libération de la France : L’Afrique centrale et le butin de guerre

Devoir de mémoire

Le 3 septembre 1939, il y a 80 ans, l’Angleterre et la France déclaraient la guerre à l’Allemagne.

Les causes sont connues : les invasions successives de l’Autriche, des Sudètes en Tchécoslovaquie et de la Pologne, le 1er septembre par les troupes d’Hitler. Souvent oubliée lors des commémorations, l’Afrique a participé activement au conflit. Selon l’historien Raffael Scheck, «l’armée britannique a recruté dans pratiquement toutes ses colonies en Afrique».

Pour Karl Rössel, un autre historien, «le fait est que les soldats africains ont vu pour la première fois les Européens, qu’ils croyaient supérieurs, dans la boue, la saleté, la douleur et la mort. Ça leur a montré qu’il n’y avait pas de différences entre les hommes. Ce qui a mené ensuite un certain nombre d’entre eux à soutenir les mouvements indépendantistes de leur pays et tout ça c’est donc une conséquence de la guerre ». L’écrivain et réalisateur sénégalais Ousmane Sembène a dit: «Pendant la guerre, nous avons vu les Blancs nus et nous n’avons pas oublié cette image». Jeune Afrique du 14 mai 2013 a appelé cela «la force africaine, le sang des Africains». 

À Verquin (Pas-de-Calais, France), une stèle en hommage aux soldats africains se dresse depuis 2019. Cette stèle en métal de 3,50 m de hauteur et 25 m², découpée au laser en trois parties, représente le général de Gaulle passant en revue les troupes africaines à Brazzaville, «capitale» de la France libre, en 1940. Elle «commémore Brazzaville, capitale de la France libre, sous De Gaulle et le sacrifice de tous les peuples africains qui sont venus pendant la Seconde Guerre mondiale pour lutter contre le nazisme. Toute une Histoire. C’est elle qui est revisitée dans le présent zoom.

Félix Éboué, premier gouverneur à rallier la France libre, et Charles de Gaulle, au Tchad

 

Un colloque international sur le sujet réunira à Brazzaville (Congo), ce mois d’octobre, des chefs d’État et de gouvernement africains, des hommes politiques et des intellectuels. Le but est d’évaluer les retombées obtenues par la sous – région suite à sa contribution décisive à la libération de la France sous occupation nazie.

«Brazzaville, capitale de la France libre: une mémoire partagée». Tel est le thème du colloque international que le président de la République du Congo, Denis Sassou Nguesso, organise à Brazzaville du 24 au 26 octobre 2020. À Brazzaville, le chef d’État congolais veut faire commémorer les 60 ans des indépendances des pays africains francophones et les 80 ans de la participation des troupes africaines à la libération de la France en 1940.

France Libre grâce à l’Afrique centrale
Évoquant les objectifs du colloque international devant la presse camerounaise le 12 septembre dernier, le ministre congolais des Affaires étrangères, Jean-Claude Gakosso, indique que «lorsque la puissance tutélaire qui était la France a été vaincue par les nazis, elle a en quelque sorte réfugié son honneur en Afrique-Équatoriale française. Brazzaville est devenue la capitale de la France libre. Et c’est de Brazzaville que des légions entières de Congolais, Camerounais, Gabonais, Centrafricains, Tchadien, etc. vont partir avec le général de Gaulle, le général Leclerc et d’autres généraux pour prendre part aux grandes batailles de la Deuxième Guerre mondiale».

Et si l’honneur de la France occupée par les nazis se redonne une santé à Brazzaville, c’est bien parce que, «un mois après son appel de juin à partir de Londres, le général de Gaulle était presque seul. Et pourtant, des milliers de Français résidaient à Londres. Son appel était donc largement ignoré par les Français. Il ne s’agit donc pas de vue de l’esprit, mais de la pure vérité. C’est à partir de Douala, le 27 août 1940, que renaissent l’espoir et la matérialisation de la France libre. C’est à partir de Douala que se feront les ralliements de Bangui, Brazzaville et Libreville.

Ce sont nos pays qui ont supporté humainement, matériellement et financièrement cette guerre jusqu’en 1943 où l’Afrique occidentale et le Maghreb sont entrés en guerre», à en croire Daniel Yagnye Tom, représentant de l’Union des populations du Cameroun (UPC) en Afrique australe et centrale. L’homme politique estime que la «reconnaissance infinie de la République française pour la ville de Londres, berceau de la France libre!» que le président français Emmanuel Macron a déclaré à Londres le 18 juin 2020 est une «ingratitude de la France. Il n’est pas venu à Douala, Brazzaville ou Dakar, alors que Douala a fait de loin plus que Londres pour la France», assène Daniel Yagnye Tom.

60 ans d’indépendance
Quelle Afrique, 60 ans après les indépendances? C’est un des enjeux de ce colloque. La place de l’Afrique francophone, qui s’est investie jusqu’au sacrifice de ses enfants pour la paix dans le monde à travers l’appui aux puissances alliées, sera profondément examinée. Jean Claude Gakosso affirme qu’à Brazzaville «nous n’acceptons plus la domination, nous n’acceptons plus l’humiliation. Nos chefs d’État vont porter cette parole forte devant le monde, devant l’Afrique, devant notre jeunesse». L’émissaire du président Denis Sassou Nguesso auprès du chef de l’État camerounais Paul Biya en profite pour tacler un ancien président français. Pour lui, «lorsque quelques-uns prétendent que l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire, ça nous fait rigoler». Il poursuit en affirmant que «le colloque de Brazzaville est certes un colloque universitaire, mais un colloque au cours duquel les chefs d’État vont s’adresser à la jeunesse africaine et au monde avec des messages d’espoir, surtout par ces temps où ressurgissent des phénomènes comme le racisme».

 

Brazzaville-Yaoundé

L’interconnexion du courage et du leadeurship

Dix ans après la conférence Africa 21 de Yaoundé sur la place de l’Afrique dans la gouvernance mondiale, le colloque de Brazzaville questionne l’évolution des pays francophones indépendants en 1960.

 

60 ans après les indépendances, quelle est la trajectoire des pays d’Afrique francophone ? C’est une fois de plus en Afrique centrale que la réflexion existentielle sur le devenir de l’Afrique sera menée. À Brazzaville, du 24 au 26 octobre 2020, un des centres d’intérêt du colloque international sera le contenu des 6 décennies d’indépendance des pays francophones. Les participants au colloque tenteront d’évaluer le chemin parcouru par les pays d’Afrique francophone et le statut acquis dans un monde en perpétuelle mutation.

Un moment qui n’est pas sans rappeler la conférence internationale de Yaoundé, organisée par le chef de l’État camerounais et dénommée Africa 21, du 17 au 19 mai 2010 sur le thème : «L’Afrique, une chance pour le monde: réalités et défis». Au moment où la plupart des peuples africains franchissaient le cinquantenaire de leur réalité à disposer d’eux-mêmes, Yaoundé interrogeait la portée de cette réalité. En présence des premiers citoyens africains, des grands esprits du continent et des grandes puissances, Yaoundé interrogeait les consciences sur ce que représente l’Afrique dans la conduite du monde. Une décennie plus tard, l’interrogation reste entière !

Plaidoyer
Pour le président camerounais, les institutions de Bretton Woods (qui concentrent l’essentiel de la gouvernance mondiale), le Conseil de paix de l’ONU et bien d’autres sont dépassés. Pour lui, l’équilibre du monde passe par la prise en compte des évolutions (démographique, économique, technologique, démocratique), etc. Cela passe par une gouvernance inclusive et partagée du monde. Il l’a réitéré à de nombreuses reprises et même lors du forum de la paix de Paris (France), le 12 novembre 2019.

Dans le même sillage, Brazzaville pourrait rafraichir le plaidoyer de l’Afrique en s’appuyant sur le lourd tribut que l’Afrique francophone a payé, au titre de la contribution à la paix dans le monde durant la Deuxième Guerre mondiale. Cet héritage ne lui a jamais été reconnu à juste titre. En témoigne, l’acte du 18 juin 2020: à l’occasion de la commémoration des 80 ans de l’appel du général de Gaulle face à l’occupation nazie, Emmanuel Macron a décerné la croix de la Légion d’honneur à la ville de Londres. Une des plus hautes distinctions honorifiques des ordres nationaux français.

Non à la polémique d’États
Le colloque de Brazzaville sera-t-il un moment de polémique pour des chefs d’État africains ou alors un de ces rares moments forts sur les initiatives d’affirmation de l’indépendance des pays d’Afrique ? On a le droit de s’interroger, de rêver !
Clôturant la conférence internationale Africa 21 de Yaoundé, le 19 mai 2010, Paul Biya déclare : «il est temps de dire aux Africains que le moment est venu de se défaire de l’image misérabiliste qui, depuis trop longtemps, est la sienne. Qu’ils ont les moyens d’une véritable renaissance et qu’ils sont dignes de rejoindre le reste du monde sur un pied d’égalité».

Le 12 septembre dernier, Paul Biya a reçu son carton d’invitation pour le colloque de Brazzaville. La «mémoire de notre sous-région», le «grand patriarche» a la «parole très attendue» à Brazzaville, selon les expressions recoupées auprès du ministre des Affaires étrangères du Congo, Jean-Claude Gakosso.

Bobo Ousmanou

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