Pour l’homme du 6 novembre, l’Histoire ou la poubelle

M. Paul Biya prête serment ce 6 novembre 2018. Pour un nouveau bail de sept ans à la tête de l’Etat. Le président réélu inaugure son septième mandat dans un contexte de morosité, en contraste avec sa prise de pouvoir le 6 novembre 1982.

En effet, l’homme du 6 novembre est désormais loin de la quasi unanimité et de l’enthousiasme autour de sa personne, après le discours de démission du président Amadou Ahidjo. Au soir du 4 novembre 1982, Paul Biya hérite, dans une ferveur populaire inédite, d’un pays bien portant. Presque tous les indicateurs sont au vert. Une économie des plus florissantes. Un pays pacifié des démons de la guerre d’indépendance. L’autosuffisance alimentaire palpable. L’éducation de qualité pour tous. Évidemment, le Cameroun de 1982 n’est pas un paradis. «La rigueur et la moralisation», dont se prévaut le chantre du Renouveau national, suggère à souhait la crise de gouvernance qui travaille le pays en début des années 80.

Aujourd’hui, après 36 années de «Renouveau», la plupart des indicateurs du pays sont longtemps passés au rouge. La crise économique secoue le pays depuis deux décennies, malgré les remèdes (inopérants) des institutions de Bretton Woods. Le pays est exsangue et lessivé par des plans d’ajustements structurels ayant détruit toute la politique sociale du Gouvernement. Le chômage des jeunes atteint des pics effroyables. L’éducation et l’enseignement sont sinistrés. Il faut désormais payer le prix fort pour envoyer les enfants à la bonne école. Le panier de la ménagère n’arrête pas de maigrir, conséquence de l’érosion continue du pouvoir d’achat des populations. La classe moyenne de la population a totalement disparu. La pauvreté a pris ses quartiers partout. Selon des statistiques fiables, environ 32% de la population vit sous le seuil de la pauvreté.

Sur le plan politique, le multipartisme imposé par les vents d’Est dans les années 1990 n’a pas entraîné l’alternance démocratique souhaitée. Il y a comme un verrouillage du jeu électoral par Paul Biya, qui a réussi à concentrer l’essentiel des pouvoirs en ses mains. Ce qui met tout le monde politique à ses pieds. L’opposition, les syndicats et la société civile sont atones. La moindre contestation dans la rue est réprimée par les forces de sécurité, à défaut d’être interdite par une administration publique aux ordres. Grosso modo, le Cameroun de 2018 est comme une dictature douce parée des atours démocratiques.

Pas d’état de grâce
Autant l’accession de Paul Biya à la magistrature suprême en 1982 a suscité espoir et engouement ; autant l’inauguration de son nouveau mandat ce 6 novembre 2018 suscite inquiétude et scepticisme. Et pour cause, Paul Biya entame son nouveau septennat avec des handicaps préjudiciables à la bonne conduite de ses promesses de campagnes. Le malaise né d’une réélection aux résultats contestés par ses deux principaux challengers (Maurice Kamto et Cabral Libii) a laissé une population divisée. Mobiliser et remettre au travail tout le monde n’est pas gagné d’avance. La fracture sociale sans cesse grandissante, dans un environnement économique incertain, est également un facteur défavorable à l’élu aux 85 printemps. La confiance des populations au processus démocratique reste à (re) conquérir.

En attendant d’y parvenir, les investisseurs resteront sur leurs gardes. Ils le seront d’autant plus que le président réélu doit adresser efficacement les problématiques sécuritaires qui secouent de toutes parts le pays: la crise dite anglophone, le débordement de la guerre civile centrafricaine sur la frontière Est du Cameroun ; les coupeurs de route dans la région de l’Adamaoua, la secte terroriste Boko Haram dans l’extrême – nord du pays… À coup sûr, des éclaircies sur le ciel ombrageux du pays sont attendues du président de la République. De quelle baguette magique va-t-il se servir pour réussir ?
À n’en point douter, Paul Biya est à un virage décisif de sa longue carrière de chef de l’État. En négociant bien ce virage, il rentrerait dans l’histoire comme «celui qui a apporté la démocratie et la prospérité au Cameroun». À défaut, il rentrera dans les poubelles de l’histoire du pays. À l’évidence, Paul Biya commence un septennat de tous les dangers. Certainement le mandat le plus compliqué de son «règne». «To be or not to be, that’s the question», lui murmure Shakespeare.

Thierry Ndong Owona

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