Levée de fonds sur le marché des titres publics : 2020, un bon millésime

Le marché des valeurs du Trésor est sur une bonne dynamique depuis trois ans. Si l’on s’en tient aux données contenues dans les deux derniers bulletins du marché monétaire du mois d’octobre et de novembre disponibles depuis le 12 février dernier, cette tendance s’est confirmée, et même, s’est consolidée en 2020. Puisqu’en termes de volume et de valeur des émissions des titres publics émis par adjudication, par exemple, la Banque des Etats de l’Afrique centrale (Beac) a observé un progrès de 298,9 milliards FCFA à 337,6 milliards FCFA d’un mois à l’autre.

Ainsi, grâce à la dernière publication des données y relatives par la Banque centrale, il est désormais possible d’avoir une idée encore plus précise du comportement du marché des titres publics au cours du précédent exercice. Etant entendu que ces dernières données viennent seulement compléter celles du Rapport de politique monétaire de décembre 2020 disponible depuis le 24 décembre de l’année écoulée, et qui permettait déjà de faire un autre constat.

Pour tout dire, il est loisible de se rendre compte de ce que la plateforme monétaire de la Beac fait de plus en plus courir. Et que depuis son lancement en 2011, elle est devenue un recours quasi incontournable pour les Etats de la zone Cémac. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à considérer à titre illustratif, qu’entre octobre 2019 et octobre 2020, les acteurs étatiques se sont tournés vers les investisseurs actifs sur ce marché 202 fois contre 193 fois un an plus tôt, selon les indications du rapport susmentionné (Tableau 11, page 51).

À ce stade cependant, le plus surprenant est que le marché des titres publics réalise ces bonnes performances alors que l’année 2020 a été particulièrement difficile, parce que marquée, pour les Etats de l’Afrique centrale comme pour le reste du monde, par une crise sanitaire dont les effets se font encore d’ailleurs sentir. Mais au vu des derniers indicateurs, force est de reconnaitre qu’en tous points, 2020 a été pour le marché monétaire de la Beac un bon cru.

Contre toute attente, le contexte de crise sanitaire a servi de carburant à cette plateforme en faisant flamber non seulement le nombre de sollicitations des investisseurs, mais également les fonds mobilisés qui se situaient à 3.085,1 milliards FCFA entre janvier et novembre 2020.

«3.592,1 milliards FCFA mobilisés sur la période allant d’octobre 2019 à octobre 2020». Voilà en un cliché saisissant ce que présente, dans son Rapport de politique monétaire pour le compte de décembre 2020, la Banque des Etats de l’Afrique centrale (Beac). Par rapport à ce qu’ils étaient un an plus tôt, les montants mobilisés par les Trésors ont progressé de 10,55%, puisque d’une période à une autre, d’octobre 2018 à octobre 2019 plus exactement, ils se situaient à 3249,3 milliards FCFA, ce qui était déjà un record selon l’appréciation faite par les autorités monétaires.
Mais depuis la publication le 12 février dernier des bulletins du marché monétaire d’octobre et de novembre 2020, on peut légitimement penser que ce montant s’est consolidé. Etant donné qu’en termes de valeur des émissions des titres publics émis par adjudication au cours du mois de novembre, par exemple, les Etats de la Cemac ont, en effet, sollicité des investisseurs une enveloppe de 337,6 milliards FCFA. Ce qui a par ailleurs porté à 3085,1 milliards FCFA les fonds levés entre le 1er janvier et le 30 novembre 2020.

Volume des émissions
Pour pouvoir lever entre octobre 2019 et octobre 2020 la somme de 3592,1 milliards FCFA sur le marché des titres publics de la Beac, les pays membres de la Cemac ont dû recourir 202 fois contre 193 fois un an auparavant aux investisseurs actifs sur ledit marché. Selon les indications fournies aussi bien par les bulletins du marché monétaire que par le Rapport de politique monétaire de la Banque centrale, les sollicitations se sont notamment traduites par des émissions, d’une part, de 150 Bons du Trésor assimilables (BTA) d’une maturité comprise entre 13 et 52 semaines, et d’autre part, de 52 Obligations du Trésor assimilables (OTA) d’une maturité oscillant entre deux et dix ans. Au total, c’est une valeur et un volume cumulés de 2.328,85 milliards FCFA qui ont été émis sur le segment des BTA, tandis que 1.263,2 milliards FCFA l’ont été sur le segment des OTA.
Toutefois, sans qu’on ait plus de précisions et sans ce que cela ne remette en cause la tendance générale d’un bon niveau de mobilisation sur le marché des valeurs du Trésor, l’année 2020 s’est également caractérisée par «une baisse des taux de couverture des émissions et un accroissement de leurs coûts», ont résumé les autorités monétaires de la Banque centrale sous-régionale.

Contexte
L’année 2020 ne s’annonçait pas pourtant aussi prometteuse sur le marché des valeurs du Trésor. Entre octobre 2019 et octobre 2020, période sous revue du dernier Rapport de politique monétaire, le contexte était, pour tout dire, marqué par un niveau bas des cours du pétrole sur le marché international, ainsi que par une crise sanitaire sans précédent liée à la survenue de la pandémie de Covid-19. La situation a même été encore plus critique pour certains pays, à l’instar du Cameroun, du Tchad et surtout de la République Centrafricaine (RCA), qui ont en plus dû faire face à des tensions sociopolitiques et à une crise sécuritaire. Et d’après le bulletin du marché monétaire consacré au mois de novembre 2020, la situation n’a pas véritablement évolué au cours de ce mois, même si, étonnamment, la plateforme monétaire, elle, a continué de séduire.

Cote d’amour
Parmi les raisons alors évoquées pour justifier cette côte d’amour, il y a d’abord le fait que ce sont les nombreuses difficultés rencontrées et les réticences des autres bailleurs de fonds à élargir leur portefeuille de crédits, qui ont contraint les Etats à se tourner vers les investisseurs actifs sur le marché monétaire de la Beac. Ensuite, la confiance entre les différents acteurs aidant, les Etats ont pu augmenter non seulement la fréquence de leurs sollicitations, mais aussi le volume des émissions. Ce qui a, enfin, été facilité par la politique accommodante de la Banque des Etats de l’Afrique centrale qui a décidé le 27 mars 2020, au travers de son Comité de politique monétaire (CPM), de faire passer le Taux d’intérêt des appels d’offres (TIAO) de 3,50% à 3,25%.

Théodore Ayissi Ayissi

Animation de la plateforme monétaire

La locomotive Cameroun à plein régime

Le pays pivot de la zone Cemac a rempli tous les critères de fréquence, de volumes des émissions et de taux de couverture pour apparaître comme le meilleur élève sur le marché des titres publics en 2020.

Les pays de la Cemac n’ont pas contribué dans les mêmes proportions au rayonnement en 2020 du marché des valeurs du Trésor. Ils n’ont pas non plus eu le même succès auprès des investisseurs. Au cours des deux périodes d’observation que sont octobre 2019 – octobre 2020 et janvier-novembre 2020, c’est le Cameroun qui émerge comme la locomotive de la sous-région, et comme le principal détenteur des créances des investisseurs actifs sur le marché des titres publics de la Beac.

En effet, même si elle n’a pas été exceptionnelle, soit seulement 26 apparitions sur la plateforme monétaire, la fréquence des sollicitations du Cameroun a tout de même permis d’émettre au 30 novembre 2020, environ 55321508 titres pour une valeur des émissions de 800,636 milliards FCFA. Ce qui représente 25,95% de l’encours des titres publics émis par adjudication en zone Cemac.

Pour parvenir à ce résultat, le Cameroun a surtout eu recours à des Obligations du Trésor assimilables (OTA) d’une valeur de 570,918 milliards, soit 18,51% des émissions des pays de la sous-région et plus du double de son propre volume des émissions de Bons du Trésor assimilables (BTA). A ce sujet d’ailleurs, on peut lire dans le Rapport de politique monétaire de décembre 2020 de la Beac que «s’agissant du segment des OTA, il a été animé par le Cameroun (445 milliards), le Gabon (429,5 milliards), le Congo (340 milliards) et le Tchad (48,7 milliards), qui ont mobilisé 1263,2 milliards FCFA à la suite de 52 adjudications».

Ce sont en effet le Gabon et le Congo qui complètent le podium. Ils sont suivis de près par la Guinée Équatoriale et le Tchad, tandis que la RCA ferme la marche. C’est une configuration que confirme, du reste, la Banque centrale dans son rapport déjà mentionné, en affirmant qu’à fin octobre 2020, «les Trésors publics du Cameroun (787,1 milliards), du Gabon (660,7 milliards), du Congo (558,4 milliards), et de la Guinée Equatoriale (500,2 milliards) constituent les principaux débiteurs du marché des titres publics, avec près de 87,85% de la dette émise sur ce marché».

TAA

«Un véritable marché secondaire augmenterait la durée de vie des titres publics»

Pour les investisseurs, la pression de la demande des pays membres de la Cemac pour les ressources du marché des capitaux de la sous-région a eu pour conséquence une hausse des taux moyens qui sont passés de 4,48% pour les huit premiers mois de l’année 2018, à 4,61%.

Malgré le Covid-19, les pays de la Cemac ont sollicité, en valeur des émissions sur le marché des titres publics de la Beac, plus de 3000 milliards FCFA, de janvier à novembre 2020. Quelle appréciation générale faites-vous du potentiel de cette plateforme monétaire?
Pour les pays émetteurs, elle permet notamment de réduire les coûts liés à l’emprunt et à la promotion de l’opération, ainsi que les délais de collecte des fonds. Dans le cas de la Cemac, la crise sanitaire mondiale a fait chuter la demande de pétrole ainsi que le secteur mondial du transport. Ce qui a créé de lourdes conséquences sur les recettes et les rentrées de ces pays. Le baril de Brent de la Mer du nord se négociait à 57 euros en moyenne en juin 2019 contre 35,8 euros à la même période en 2020. Dans les pays pétroliers, les recettes publiques comprennent également des revenus issus du secteur extractif, qui sont très dépendants des cours mondiaux du pétrole relativement instables. Ce qui explique en partie la volatilité des recettes dans ces pays. Cette instabilité des recettes en proportion du PIB entraîne une instabilité des dépenses publiques en capital (Ebekeet Ehrhart, 2012). La chute des ressources publiques qui s’en est suivie a contraint les Etats à recourir aux emprunts internationaux. Selon une étude de la Banque africaine de développement (BAD), les pays les moins impactés par la crise du Covid-19 sont le Cameroun: croissance de 1% à 2% selon l’INS, le Gabon: 4,8% de perte de croissance. Le troisième pays est le Tchad avec 4,9% de perte de croissance.

Ensuite vient le Congo avec 7,3%. Les croissances les plus gravement touchées sont celles de la Guinée Équatoriale (-8,9%) et de la République Centrafricaine (-7,9%). Or, le bulletin du marché des titres publics de la Cemac indique que les pays les plus actifs sur ce marché sont le Cameroun, le Congo et le Gabon. Tous trois producteurs de pétrole. Pour les investisseurs, la pression de la demande des pays membres de la Cemac pour les ressources du marché des capitaux de la sous-région a eu pour conséquence une hausse des taux moyens qui sont passés de 4,48% pour les huit premiers mois de l’année 2018 à 4,61%. Pour les banques commerciales participant à ces différentes opérations, c’est une chose positive. Car pour celles qui mobilisent leurs ressources via les appels d’offres de la Banque centrale, elles ne payent à cette dernière qu’un taux de 3, 25% (depuis le 27 mars 2020, Ndlr). Mais en l’absence d’un véritable marché secondaire permettant un gap pour les obligations high yield ou obligations à haut rendement qui s’adressent à des investisseurs chevronnés, l’attrait reste minime. L’ouverture d’un marché secondaire augmenterait la durée de vie des titres publics émis sur la plateforme de la Beac.

On a également pu se rendre compte, au cours de cette même période, que les Etats se sont tournés 153 fois vers les investisseurs actifs sur ce marché plutôt que vers ceux de la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (Bvmac). Comment expliquer cette réalité?
D’un côté, si on peut définir aujourd’hui, de façon très générale, la Banque des Etats de l’Afrique centrale (Beac) comme une institution chargée de définir la politique monétaire et d’assurer sa mise en œuvre, elle se retrouve donc en première ligne dans la gestion de crises de cette ampleur. De l’autre côté, on peut désigner la Bourse des valeurs mobilières d’Afrique centrale (Bvmac) comme l’entreprise de marché ayant reçu le pouvoir d’organiser et d’animer le fonctionnement du service public du marché central de la Cemac. Or, la problématique de la dynamisation du marché unifié de la Cemac et de l’introduction des entreprises en bourse n’est pas encore résolue. Ça donne à penser que le projet est encore au stade embryonnaire. Ce qui est un vrai manque à gagner pour l’économie de la zone. En effet, les mesures de confinement appliquées rigoureusement dans les économies tertiaires ont débouché sur des apports en liquidités énormes en bourse, voire les dépassements presque quotidiens des plus hauts historiques des principaux indices des grandes places boursières. Ce qui aurait pu être un tremplin énorme pour la Bvmac.

L’actualité montre chaque jour ou presque la complémentarité du rôle des banques, des marchés obligataires et de la Banque centrale. Un système financier, qui est capable d’irriguer l’économie, est essentiel pour apporter des ressources aux entrepreneurs, les créateurs de richesses.

Comment alors procéder pour rendre les produits financiers de la Bourse de Douala plus attractifs pour les acteurs étatiques et institutionnels?
La Bourse est un marché où sont négociés des instruments financiers tels que les actions, les fonds mutuels, les devises, les obligations, etc. Comme tout autre marché, il est dominé par la loi de l’offre et de la demande. L’offre est constituée par les différents produits que la bourse propose à ses clients. Comme toute entreprise, la création de produits qui correspondent au besoin d’un marché est la base sur laquelle le projet est construit. Pour le cas spécifique des produits financiers en bourse, contrairement à une croyance erronée, on ne peut pas acheter tout au même endroit, en tout cas, pour les spécialistes. Il existe différentes bourses de par le monde, avec chacune sa ou ses spécificités. Exemple: la Bourse de New-York (NYSE: est spécialisée dans les indices, actions, obligations, les certificats et produits dérivés).Ce qui n’est pas le cas de la Bourse de Chicago (CBOT: produit dérivé sur les matières premières). Donc, sachant cela, j’en viens à identifier deux sources possibles de problèmes (sans prendre en compte les problèmes internes, ce n’est pas mon rôle):

•Soit les produits proposés ne satisfont pas la demande des investisseurs potentiels,

•Soit les sous-jacents à laquelle les produits sont adossés ne sont pas adéquats et créent une inertie de taux de par le manque d’attractivité.
Est- ce que l’on peut également considérer le marché des titres publics de la Beac et la Bvmac comme des alternatives crédibles aux bailleurs de fonds étrangers et aux institutions de Bretton woods?

Je répondrais à cette question par une question: est- ce le but recherché? Si oui, dans le temps, à eux seuls, le marché des titres publics de la Beac et la Bvmac ne suffiront pas. Il reste beaucoup d’innovations à apporter dans cette branche de la finance. La créativité et la pro-activité seront les mots d’ordre si c’est le chemin voulu.

La coexistence de ces deux plateformes se justifie-elle au moment où la Bvmac est sur le point d’achever son processus d’unification?
La coexistence se justifie par les différences et complémentarités évidentes des deux entités. La Bourse apporte la vigueur dans l’économie et l’administration financière appuie cette vigueur et la protège. Les institutions, les banques, marchés obligataires et bourses ont un lien essentiel pour la compétitivité de l’Etat et de la zone Cemac. L’actualité montre chaque jour ou presque la complémentarité du rôle des banques, des marchés obligataires et de la Banque centrale. Un système financier, qui est capable d’irriguer l’économie, est essentiel pour apporter des ressources aux entrepreneurs, les créateurs de richesses.

Propos recueillis par
Théodore Ayissi Ayissi

Quelques dates clés

11 janvier 2008: le Comité de politique monétaire de la Banque des États de l’Afrique centrale se réunit en séance inaugurale à Yaoundé, sous la présidence de Philibert Andzembe, alors gouverneur de la Beac, son président statutaire.

20 mars 2008: le Comité de politique monétaire, lors de sa première réunion ordinaire, approuve le schéma transitoire du mécanisme d’émission des titres publics émis par adjudication dans la Cemac, ainsi que son chronogramme de mise en œuvre, avec comme objectif, le lancement des adjudications des valeurs du Trésor en 2009.

2 juillet 2008: le Comité de politique monétaire approuve le Projet de Règlement Cemac sur les titres publics émis par adjudication et autorise le gouverneur à le transmettre au Conseil d’administration de la Beac (pour avis conforme) et au Comité ministériel de l’UMAC (pour adoption définitive).

3 juillet 2008: le Conseil d’administration délivre son avis conforme pour l’adoption par le Comité ministériel du Règlement Cemac sur l’émission des titres publics suite à son approbation par le Comité de politique monétaire.

6 août 2008: le Comité ministériel adopte définitivement le règlement Cemac relatif à l’émission des titres publics émis par adjudication.

27 février 2009: le Comité de politique monétaire approuve les cinq projets de textes réglementaires et conventionnels suivants portant réglementation, organisation et fonctionnement du mécanisme d’émission des titres publics émis par adjudication.

29 juin 2009: le Comité de politique monétaire examine les modalités pratiques de mise en œuvre du projet d’émission des titres publics émis par adjudication.

Novembre 2011: lancement du marché des titres publics de la Beac.

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