Le clergé africain sera-t-il solidaire des peuples africains en lutte pour la vraie indépendance ?

Le 14 janvier 2020, à l’occasion de la 114e session pléenière de la Conférence des évêques catholiques de Côte d’Ivoire, Mgr Ignace Bessi Dogbo, président de cette Conférence, justifiait l’engagement de l’Église dans la Cité en ces termes : “L’évêque ne peut cautionner l’hypothèque de la vie des peuples dans les calculs d’intérêts particuliers. 

 

L’Église ne peut faire la politique de l’autruche, ignorant les épreuves que vivent les populations. Elle doit affronter les situations sociopolitiques dans la vérité”. À la fin des années 50, des prêtres africains ont affronté ces situations socio-politiques dans un coude à coude fraternel avec les intellectuels, artistes et écrivains noirs qui se battaient pour la fin de la colonisation en Afrique. Ils étaient présents aux deux colloques organisés à la Sorbonne en 1956 et à Rome en 1959 par la Société africaine de culture (SAC) du Sénégalais Alioune Diop. Pour défendre la vérité et la justice, Fabien Eboussi Boulaga, Pierre Meinrad Hebga, Engelbert Mveng, Jean-Marc Ela (Cameroun), Joseph Malula, Bakole Wa Ilunga, Eugène Kabanga (Zaïre), Bernard Yago (Côte d’Ivoire), Raymond-Marie Tchidimbo (Guinée), Robert Sastre, Isidore de Souza, Alphonse Quenum (Bénin), Luc Sangaré (Mali) et d’autres n’hésitèrent pas à prendre la parole ou la plume.

Au moment où la jeunesse africaine dit partout “non” à la France néocolonialiste et esclavagiste, la nouvelle génération de prêtres, religieux et pasteurs africains semble regarder ailleurs. Muette sur les questions qui ont trait au franc CFA, à la présence des bases militaires françaises sur le continent, à l’immixtion intempestive de la France dans nos affaires internes, cette génération donne l’impression que seuls comptent pour elle la carrière, le pouvoir et l’enrichissement personnel dans les diocèses et congrégations. N’entend-elle pas la colère qui gronde contre la France à Bamako mais aussi à Ouaga, Dakar, Abidjan, Lomé, Cotonou, Niamey, Yaoundé, Bangui, Brazzaville et N’Djamena ? Bref, ceux qui prétendent servir le Dieu de justice et de liberté et parler en son nom, qu’attendent-ils pour prendre position ? Hormis Mamadou Karambiri (Burkina Faso) qui plaide ouvertement pour une Afrique libre et souveraine, on observe immobilisme et silence chez les nouveaux “hommes de Dieu”. Et pourtant, le pasteur noir-américain Martin Luther King ne se contenta pas de prier pour la justice et la liberté. Il descendit aussi dans la rue avec les Noirs qui ne supportaient pas la discrimination dont ils étaient victimes aux États-Unis.

 

Idem pour Mgr Desmond Tutu en Afrique du Sud quand l’apartheid discriminait et persécutait les Noirs. Concernant justement les marches de protestation, le clergé catholique de France (le 24 juin 1984 contre le projet de loi Savary), des Philippines (en février 1986 contre Ferdinand Marcos qui refusait de reconnaître sa défaite face à Corazon Aquino) et du Nigeria (le 1er mars 2020 contre Boko Haram) a démontré que les manifestations pacifiques ne sont pas uniquement l’affaire des fidèles laïcs. Le 15 février 2022, l’archevêque de N’Djamena, Edmond Jitangar était dans la marche organisée pour condamner la tuerie de Sandana.

 

Critiquer les marionnettes n’est plus suffisant. Il est nécessaire et urgent, aujourd’hui, d’affronter le grand marionnettiste qui pourrit la vie aux Africains depuis 6 décennies. En avril 2011, lorsque celui-ci bombarda et détruisit la résidence du chef de l’État ivoirien, tuant des centaines de jeunes entourant cette résidence à la suite d’un contentieux électoral opposant deux partis politiques ivoiriens, seul le cardinal camerounais Christian Tumi éleva une vive protestation sur RFI. Pour l’ancien archevêque de Douala, les Ivoiriens pouvaient régler leur différend tout seuls et la France a empiré la situation en s’ingérant dans les affaires de son ex-colonie. La plupart des cardinaux, évêques, religieux, prêtres et pasteurs africains ne condamnèrent pas cette grave injustice, probablement parce qu’ils ne voulaient pas provoquer la colère de la France et du Vatican, deux États qui étaient bien représentés à l’investiture de Ouattara.

 

On connaît la demande du centurion de Capharnaüm à Jésus : “Dis seulement une parole et mon serviteur sera guéri” (Lc 7, 7). De nos jours, les clercs (pasteurs et prêtres) sont la bouche de Jésus. C’est à eux qu’il revient de dénoncer tout ce qui bafoue la dignité de l’Africain. Ce que nous leur demandons, ce n’est pas de prendre les armes, mais de parler (haut et fort) des souffrances du continent, de se prononcer sur la manière dont l’Afrique dite francophone est traitée par la France depuis le temps de l’esclavage, de soutenir ouvertement l’Afrique combattante.

 

Je n’ai pas évoqué les prêtres et religieux français pour la simple raison qu’ils n’ont jamais condamné les crimes commis par leur pays. On peut penser que, s’ils se taisent, c’est parce que ces crimes leur profitent. En 1974 déjà, Fabien Eboussi avait demandé qu’on organise en bon ordre leur départ d’Afrique. Dommage qu’il n’ait pas été écouté car ces “missionnaires” auraient été plus utiles dans leur pays qui a fini par adopter le mariage entre les personnes de même sexe. Les Africains ne doivent rien attendre de ces vrais espions qui font passer le rayonnement de leur pays avant le combat pour la justice et la liberté.

 

Le clergé africain est à la croisée des chemins aujourd’hui : prendre fait et cause pour les peuples africains en lutte pour la vraie indépendance ou être complices de ceux qui les martyrisent. Que décidera-t-il ? Une chose est sûre : il ne peut espérer mener tranquillement ses activités ni percevoir la dîme et les offrandes des fidèles dans un continent continuellement pillé et dominé par l’Occident. S’il refuse de s’engager aux côtés des opprimés et des exploités, il donnera raison à ceux qui estiment que “la foi comme la vie religieuse ne sont plus, hélas, que des moyens au service des intérêts purement humains” (Valentin-Yves Mudimbe, “Entre les eaux. Dieu, un prêtre, la révolution”, Paris, Présence Africaine, 1973).

Jean-Claude DJEREKE

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *