Laurent Gbagbo: encore un long chemin vers la liberté

Le boulanger d’Abidjan s’est-il mué en héros ? Avec l’acquittement et la libération immédiate décidés par les juges de la Cour pénale internationale (CPI), Laurent Gbagbo est devenu la figure, le symbole du triomphe d’une Afrique sur le paternalisme et l’impérialisme rénovés des puissances occidentales.

Acquitté, mais…
Gare toutefois au triomphalisme. Laurent Gbagbo est acquitté, mais pas encore libre. Rien n’est non plus acquis sur son retour en Côte d’Ivoire. Mercredi dernier, le procureur de la CPI a fait appel de la décision des juges de procéder à la libération immédiate de l’ancien président ivoirien et de son ministre de la Jeunesse, Charles Blé Goudé. Le feuilleton a donc encore plusieurs épisodes avant l’épilogue. Disons-le, si d’aventure Laurent Gbagbo avait gain de cause à la CPI, la note demeure salée dans sa Côte d’Ivoire natale. 20 ans de prison et 329 milliards d’amendes par contumace. Voilà l’ardoise judiciaire retenue à l’encontre du fils de Yopougon. Une peine qu’il doit à une complicité supposée dans le braquage de la représentation ivoirienne de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) lors des violences postélectorales de 2011. Dans cette énième affaire, Laurent Gbagbo est toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Et l’amnistie décrétée il y a six mois par Alassane Ouattara n’incombe pas à ce dernier, les plaignants étant de plusieurs États de la sous-région ouest-africaine.

Volontés conflictuelles
À moins d’embrasser ce combat de plus pour sa liberté, Laurent Koudou Gbagbo ne verra pas Abidjan d’aussitôt. Dans son ouvrage « Libre », l’homme a pour ambition de « revenir à la maison ». Pour preuve, il le dit en anglais « I go back home ». Une petite maison a été rénovée et équipée par ses soins pour l’accueillir.

Ce happy end est pourtant très loin, aussi loin que pouvait l’être sa libération au moment de son incarcération à La Haye en 2011. C’est dire que ce n’est pas non plus impossible. Les volontés sont très opposées sur la question. À Yamoussoukro, l’establishment politique y est antinomique. Ce retour est vu comme l’entrée du Christ à Jérusalem au milieu des pharisiens et en plein règne de Ponce Pilate. Toutefois, dans le périmètre politique de la Côte d’Ivoire, les volontés du pouvoir sont mises en minorité. Les défections au sein du RHDP dans la perspective de l’élection présidentielle de 2020 sont passées par là. Guillaume Soro, Henry Konan Bédié et bien d’autres, ajoutées à cela sa famille politique et sa famille biologique avec à la tête Simone, sa brave et vaillante épouse, désormais amnistiée. En Afrique de l’Ouest, plusieurs États voisins redoutent un retour de Gbagbo. Cette crainte est partagée par certains alliés internationaux de l’ordre gouvernant de ce pays.

Opération de charme
En ordonnant la libération de Laurent Gbagbo, la CPI acte la faiblesse du dossier du procureur qui conduisait l’accusation. Cette dernière n’a jamais pu démontrer la culpabilité des accusés, et ce, pendant 8 ans pour le cas de l’ex-président Gbagbo. Si tant est que la justice et le droit aient triomphé, la vigilance demeure de mise. Après les cas Bemba, Kenyatta et Gbagbo, il faut craindre une offensive de séduction de la part d’une organisation qui voit son capital sympathique mourir.

Plus loin, c’est la pertinence de son existence qui est de plus en plus interrogée. Comment comprendre que le continent sur lequel elle a le plus popularisé son action publique internationale a entamé sa décrédibilisation ? Il y a 15 ans, l’opinion africaine (société civile, opposition politique, médias, universitaire) fertilisait le discours occidental et appelait la CPI à agir. Aujourd’hui, la même opinion a réussi à construire la répulsion et le dédain des Africains envers cette institution. L’estocade étant le sommet de l’Union africaine de janvier 2016 où les chefs d’État ont adopté une feuille de route pour la dénonciation du Statut de Rome par les États africains. Toutefois, en attendant la sortie de Laurent Gbagbo d’un avion à l’aéroport d’Abidjan, la question de fond pendante est « Si ce n’est lui, qui est don coupable?»

Zacharie Roger Mbarga

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