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“La carte d’identité” de Jean-Marie Adiaffi

Si, dans le premier roman d’Adiaffi, le commandant Kakatika s’excuse d’avoir humilié le prince agni Mélédouman, il n’en va pas de même dans la réalité car la France est la seule ancienne puissance coloniale qui refuse de reconnaître et de regretter ses massacres et exactions pendant la colonisation. Au lieu de demander pardon pour les crimes commis dans ses ex-colonies depuis 1960, année où elle fit semblant de partir, elle s’obstine à parler du “rôle positif de la présence française outre-mer” (article 4 de la loi du 23 février 2005). Or, selon Alain Gresh, si “des routes et des chemins de fer ont été construits, ce n’était pas d’abord dans l’intérêt des colonisés mais pour “permettre l’exploitation des richesses au profit de la métropole”.*

Jean-Marie Adiaffi

“ L’intellectuel n’est rien s’il ne vit pas entièrement dévoué à la cause de son peuple, s’il n’est pas une part de ce peuple, rien qu’une part, une part embrasée, mais une part tout de même, une part intégrée puisqu’au centre, mais une part sans privilège, sans honneur particulier. C’est cela être un intellectuel pour un peuple soumis, humilié, bafoué, exploité, asservi : se fondre au sein de son peuple au risque de s’y perdre”.

C’est précisément pour servir la cause de son peuple (les Agni de Bettié en Côte d’Ivoire et les Africains en général) qu’Adiaffi, l’auteur de cette citation, décida d’écrire « La carte d’identité », roman dont le héros, Mélédouman, est sommé par Kakatika, le commandant blanc, de trouver en une semaine sa carte d’identité, après avoir été arrêté et humilié devant les siens (sa famille et son peuple) et après avoir été torturé en prison. Mais le prince agni, qui a perdu la vue suite aux mauvais traitements subis en prison, pourra-t-il honorer la requête de Kakatika ? Il lui faut un guide pour cela. Ce sera sa petite fille Ebah Ya âgée de 7 ans. C’est avec elle qu’il ira à la recherche de sa carte d’identité. Le génie d’Adiaffi a consisté à transformer la quête d’un papier en une quête identitaire en utilisant le calendrier traditionnel akan.

Avant de commencer le voyage de sept jours, Mélédouman va demander à ses ancêtres de “soutenir ses pas chancelants sur cette route jonchée d’invisibles embuscades” (p. 60). Au cours de ce voyage, le héros découvre les symboles, les arts et les croyances religieuses, bref tout ce qui fait l’originalité et la force de la civilisation agni.

À travers le voyage de Mélédouman, c’est l’Afrique en perte de repères qui est invitée à revisiter et à valoriser sa culture. Pour Adiaffi, les langues africaines, qui sont un élément important de cette culture, méritent la même considération que celles du Blanc parce qu’elles sont « le support et le véhicule de la culture, du maintien des valeurs ancestrales et de la mémoire collective ». Adiaffi rejoint ici Fanon pour qui seul « un complexe d’infériorité peut expliquer la mise en tombeau de l’originalité culturelle locale et la valorisation de la langue du colonisateur ».

Sans prôner un repli sur soi, l’auteur met les Africains en garde contre une détestation de leurs langues car, “si nous enterrons nos langues, dans le même cercueil, nous enfouissons à jamais nos valeurs culturelles, toutes nos valeurs culturelles d’autant plus profondément que n’ayant pas d’écriture, la langue reste l’unique archive. La même pelle qui jettera la dernière pierre sur la tombe de nos langues, fera une croix sur nos valeurs » (p. 107). Il rappelle à chaque Africain la nécessité de se retourner et de regarder d’où il vient quand il ne sait plus où il va. Lorsque Mélédouman déclare à l’instituteur Ablé qu’aujourd’hui “nous n’avons plus rien, nous ne sommes plus rien”, c’est Adiaffi qui parle aux Africains et s’insurge contre l’assimilation qui contribue à la perte de leur identité.

Mais, en parlant aux Africains, l’auteur s’adresse aussi aux Occidentaux imbus d’eux-mêmes, se croyant supérieurs à ceux qui sont différents d’eux et pensant comme le commandant Kakatika que le Noir n’a ni culture ni civilisation et qu’il doit adopter celles du Blanc. Kakatika osera même soutenir que les Noirs sont « de grands enfants paresseux, fainéants, stupides et n’ayant aucune qualité morale ni intellectuelle tandis que le Blanc est la perfection de la vertu, l’essence secrète qui dévoile toute chose ». Avant Kakatika, Hegel, Gobineau et d’autres intellectuels occidentaux de la deuxième moitié du 19e siècle avaient intoxiqué et trompé leurs compatriotes avec ce genre de clichés et de sornettes.

Le père Joseph ne se distingue pas de Kakatika puisqu’il profane l’île sacrée, “pille statuettes, tambours parleurs et masques sacrés pour orner son salon” (p. 86).

À la fin du voyage de sept jours, Mélédouman annonce au commandant de cercle qu’il n’a pas trouvé sa carte d’identité. Non seulement le commandant ne le fait pas arrêter mais il le «vouvoie», puis tous les gardes se mettent au garde-à-vous pour le saluer. On peut affirmer ici que le commandant reconnaît enfin l’identité du prince en lui rendant les honneurs. Mieux encore, Kakatika va lui présenter les excuses de l’administration pour « cet incident regrettable » (p. 151).

Si, dans le premier roman d’Adiaffi, le commandant Kakatika s’excuse d’avoir humilié le prince agni Mélédouman, il n’en va pas de même dans la réalité car la France est la seule ancienne puissance coloniale qui refuse de reconnaître et de regretter ses massacres et exactions pendant la colonisation. Au lieu de demander pardon pour les crimes commis dans ses ex-colonies depuis 1960, année où elle fit semblant de partir, elle s’obstine à parler du “rôle positif de la présence française outre-mer” (article 4 de la loi du 23 février 2005). Or, selon Alain Gresh, si “des routes et des chemins de fer ont été construits, ce n’était pas d’abord dans l’intérêt des colonisés mais pour “permettre l’exploitation des richesses au profit de la métropole”.

Le journaliste français poursuit : “Aucun historien ne prétendra que le nazisme a joué un « rôle positif » parce qu’il a bâti un important réseau d’autoroutes. L’entreprise coloniale est condamnable car elle est fondée sur l’idée de l’inégalité des êtres humains, sur l’existence de « races inférieures » et le droit des « races supérieures » à les civiliser.” (A. Gresh, ‘Idée reçue : la colonisation a aussi eu des effets positifs’ , dans “Le Monde diplomatique”, septembre 2014).

Publié en 1980 par Hatier, le roman “La carte d’identité” reçoit le Grand prix littéraire d’Afrique noire l’année suivante. Ici, comme ailleurs (“Galerie infernale”, “D’éclairs et de foudres”, “Silence, on développe”), les mots de l’enfant de Bettié ressemblent à “des coups de pilon dans la gueule des oppresseurs”. Cinéaste et enseignant de philosophie, Adiaffi est décédé le 15 novembre 1999 à l’âge de 58 ans.

 

Jean-Claude DJEREKE

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