Kyé Ossi et environs: L’argent se fait rare

La fermeture de la frontière et la crise économique dans la sous-région induisent une disette de liquidités dans au moins trois villes frontalières à la Guinée Equatoriale.

 

A partir de Kyé Ossi au Cameroun, le visiteur promène son visage sur un bout de la Guinée Equatoriale, à Ebebiyin. Les buildings parés de faux marbre ne respirent plus l’opulence générée par la manne pétrolière avec laquelle ce pays s’est extasié pendant près d’une décennie. Désormais, les lampadaires qui les éclairaient toute la journée, ne fonctionnent plus qu’à partir de 20 heures. D’autres sont tombés et n’ont pas été remplacés. Parodiant un humoriste local, quelqu’un, ici à Kyé Ossi, estime que « le pétrole ne coule plus avec l’argent comme avant ». Selon un courant ancré dans la ville, la Guinée Equatoriale avait beaucoup d’argent, et cela se voyait et se ressentait à partir d’ici jusqu’au Gabon. «Tous les trois cousins nageaient dans le pétrole», blague  Blaise Emana Assoumou, le premier adjoint au maire de Kyé Ossi.

Aujourd’hui, la quasi-totalité des personnes que nous rencontrons, puissants hommes et femmes d’affaires compris, confessent se contenter régulièrement d’un repas par jour. A la gare routière, les «tournées alcooliques » régulièrement organisées par des jeunes sont devenues rares. Chacun se débrouille avec ce qu’il a pu obtenir dans les boutiques aux rayons clairsemés ou au marché noir, à un prix élevé. Conséquence : le spectacle de Kyé Ossi qui se couche à la tombée de la nuit est redevenu familier. Il y a quelques années, les rues frémissaient d’argent et l’on avait appris à voir cette ville frontalière comme un phare dans la sous-région.

 

Blocus

Ce 11 février 2018, jour de la fête de la jeunesse au Cameroun, l’incompréhension le dispute à l’incrédulité. Les commerçants, les paysans, les passeurs, les gendarmes, les douaniers, les agents des firmes de transferts d’argent et les transporteurs qui tentent de promener leur regard à la fois au Gabon, au Cameroun et en Guinée Equatoriale, n’ont plus qu’un sujet à la bouche : l’argent manque.

Dans cette ambiance,  des personnes venues de Bitam ou de Libreville (Gabon) disent que dans les marchés de ces villes-là, vendeurs et clients broient du noir. «L’argent ne circule pas assez depuis qu’on nous dit que le pétrole ne se vend pas», débite Marcien Ogouma. Venu à Kyé Ossi dans l’espoir d’y acheter quelques liqueurs, ce commerçant basé dans la capitale gabonaise se désole de ce qu’ici aussi, les affaires ne se portent pas bien.  Il dit s’être rendu compte que, dans les circuits d’approvisionnement, rareté des marchandises et manque d’argent se donnent la main dans un contexte où l’«Operacion Seguridad» n’en finit pas de souffler sur les braises de la crise économique. Lancée par les autorités équato-guinéennes, au lendemain de la tentative de putsch survenue en fin  d’année dernière, cette opération « sécurité tous azimuts » a débouché sur la fermeture unilatérale de la frontière avec le Cameroun.

 

Catastrophe

A un ancien fonctionnaire de l’administration fiscale camerounaise, cela évoque une image : «Dopé à la rente pétrolière, la Guinée Equatoriale est montée sur le ring pour distribuer les uppercuts à ses voisins. Maintenant, le pétrole se vend mal. D’un seul coup, elle craint que le peu d’argent dont elle peut disposer ne sorte». Là se trouve probablement l’une des grilles de lecture de la fermeture de la frontière. En voyage d’études dans la ville, Ali Yaméo, élève ingénieur statisticien-économiste à l’Institut sous régional de statistique et d’économie appliquée (Issea) de Yaoundé, estime que du fait du blocus à la frontière avec le Cameroun, «la Guinée Equatoriale se trouve dans une dramatique situation bancale». L’explication qu’en donne le jeune Tchadien montre que  ce pays veut les avantages d’une participation à la Cemac sans en subir les inconvénients. «C’est le type de pays qui, par ses actes, n’est plus tout à fait dans l’ensemble sans en être encore sorti ;  l’urgence de se libérer des affres de la disette s’estompe devant l’orgueil déguisé en sécurité ; de leur côté, ils doivent imaginer des bricolages pour se nourrir», dit-il.

Autrement dit, ajoute Gladys Ngobo Belle (sa camarade), ici au niveau de la frontière, l’argent ne circule pas  parce que «Malabo a verrouillé les portes du commerce avec ses voisins». De fait, les échanges entre  ces parties ont chuté. A en croire Tobie Amougou Mbarga, le chef de secteur des douanes de Kyé Ossi, cette chute n’est pas inscrite dans l’amorce, mais dans l’incapacité du «voisin» à corriger les conséquences néfastes de ses choix.

Or, il y a quelque temps, tous les espoirs de fructification des capitaux des «trois cousins» étaient aiguillonnés par le trafic avec la Guinée Equatoriale. La situation n’est pas allée d’un coup. L’analyse qu’en font les pensionnaires de l’Issea, est formelle: depuis au moins deux ans, au pays d’Obiang Nguema Mbasogo, la croissance ne cesse de s’anémier. S’appuyant sur une note du FMI (Fonds monétaire international), en 2015, le PIB (produit intérieur brut) de la Guinée Equatoriale a reculé de -7,4% et de  -9,9% en 2016.  Et avec la fermeture de la frontière, les indicateurs macroéconomiques de ce pays n’augurent pas, de leur point de vue, de brillantes perspectives d’ici l’an prochain.

Tout pour faire valoir la «théorie des catastrophes». « Selon cette théorie, dit Gladys Ngobo Belle, les catastrophes apparaissent de manière progressive, quand, dans un système donné, se manifeste une petite perturbation qui ne rencontre aucune capacité de régulation, une toute petite perturbation qui n’appelait qu’une toute petite correction. En l’absence de capacité et de volonté d’agir, la première perturbation en rencontre une autre, tout aussi petite, qui ne trouve non plus de réponse. Et les petites perturbations s’accumulent, jusqu’à ce que le système perde la capacité de les réguler. C’est généralement le cas pour les économies frontalières comme celle d’ici».

 

Cercle vicieux

L’avalanche de mesures restrictives, la colère des populations éreintées dans la crise et pour finir, le souci de Malabo de renflouer les caisses sont en train d’entretenir la donne. A ce sujet, des sources soulignent l’élan politique des autorités équato-guinéennes va s’amplifier dans les semaines qui viennent.  «Ce qui se passe dévoile que l’argent va davantage se faire rare dans cette zone, eu égard à un probable tassement des indices. Puisque le climat des affaires s’annonce plus défavorable que ces jours-ci», présage amèrement Ali Yaméo.

Il n’espère pas un réglage macroéconomique «correct» d’ici peu dans les localités de  l’espace Cemac frontalières à la Guinée Equatoriale. «Déjà que l’argent manque, cela témoigne de l’échec de la fermeture de la frontière», établit Frank Mbossou, un autre élève ingénieur statisticien-économiste.  Son regard juge cette tentative de réglage conjoncturel en réponse au putsch manqué de «perturbatrice des mouvements des capitaux dans trois pays  pris dans un tourbillon inédit».

 

«Ce qui se passe dévoile que l’argent va davantage se faire rare dans cette zone, eu égard à un probable tassement des indices. Puisque le climat des affaires s’annonce plus défavorable que ces jours-ci»

 

« Dopé à la rente pétrolière, la Guinée Equatoriale est montée sur le ring pour distribuer les uppercuts à ses voisins. Maintenant, le pétrole se vend mal. D’un seul coup, elle craint que le peu d’argent dont elle peut disposer ne sorte»

 

Jean-René Meva’a Amougou de retour de Kye-Ossi

 

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