Kyé-Ossi, Abang-Minko’o (Vallée du Ntem) : Qui vit de la frontière?

Profils et pratiques des acteurs qui profitent directement ou indirectement de l’articulation entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée Équatoriale.

 

Ce 2 décembre 2023, au poste-frontalier de Kyé-Ossi, côté camerounais ou côté équato-guinéen, l’ambiance rappelle celle d’une place boursière. «C’est samedi aujourd’hui; c’est normal qu’il en soit ainsi», blague un connaisseur des lieux. Au milieu de la grande frénésie et du stress qui semblent agiter les usagers, policiers, gendarmes, douaniers et agents phytosanitaires camerounais et équato-guinéens s’affairent. Véhicules et motos sont arrêtés. Leurs occupants et contenus inspectés. À certains, on permet de continuer librement vers la Guinée Équatoriale. À d’autres, on refuse systématiquement l’entrée au Cameroun. De temps à autres, des marchandises à problèmes sont saisies et leurs propriétaires arrêtés. Coté camerounais et côté équato-guinéen, la situation génère une surcharge des services et engendre une longue file d’attente. Autour de celle-ci, déambulent fraudeurs, contrebandiers, pisteurs, passeurs, chauffeurs, indicateurs, hors-la-loi et opportunistes en tout genre. «Ils attendent la nuit; la nuit, ce sont les grosses affaires», précise un passeur.
Pour les uns et les autres, c’est un symbole de succès que de dire «je travaille à la frontière le samedi», puisque cela signifie que vous avez de l’argent ou que vous avez au moins l’opportunité d’en avoir. Cela semble d’autant plus vrai que la condition et le mode de fonctionnement de cet espace se résument en: «le samedi, chacun mange, et chacun essuie sa bouche, et chacun reste comme un affamé et attend».

Frontière Cameroun -Guinée Équatoriale : ambiance de bourse immobilière ce 1 er décembre 2023

Affairisme
Cette boutade, on la récite également à la frontière Cameroun-Gabon. En faction ici, des agents des deux pays désignent le samedi par le mot «finale». Pour peu que l’on s’attache à sa signification, le mot résonne comme un écho à la tenue du «Marché mondial» à Abang-Minko’o. À en croire de nombreux récits, gendarmes, policiers, douaniers et agents phytosanitaires considèrent le samedi comme une journée décisive. «Ils savent que le trafic entre les deux pays est très intense ce jour-là; voilà pourquoi ils créent sciemment des goulots d’étranglement. C’est pénible!», peste une Gabonaise.

À considérer les mots et leurs sens, la référence à la pénibilité exprime combien des pratiques lugubres deviennent astreignantes pour les usagers. «Outre les prétextes classiques de passeports, de visas ou de laisser-passer, ces gens, Camerounais et Gabonais, disposent de plusieurs atouts pour prendre en otage le temps des usagers, et offrir ensuite une accélération personnalisée et payante du service», fulmine un Camerounais qui se présente comme un «transitaire ambulant».

À y regarder de près, c’est surtout observer l’obscénité de certaines pratiques. Au quotidien des dizaines d’usagers sont soumis à de longs interrogatoires, sans mandats, et sans qu’il ne présentent nécessairement des signes de culpabilité apparente. En toute autorité, les hommes en tenue brandissent la menace d’appliquer certaines dispositions de leur arsenal réglementaire. Parfois, même les passagers se cotisent pour que leur véhicule puisse repartir immédiatement, afin de ne pas subir les désagréments de l’attente occasionnée par les déchargements et les fouilles systématiques. Conscients de cela, les agents abusent de leur autorité pour obliger les chauffeurs à «donner quelque chose». «S’il vous est donnée l’occasion d’entrer au Cameroun, au Gabon ou en Guinée Equatoriale, il est possible que vous viviez toutes les formes de corruption, de la grande à la petite en passant par les différentes étapes intermédiaires», étale un commerçant Congolais.

«Guardias»
À Petit-Bonanjo (village situé à environ 2 kilomètres à l’ouest de la ville de Kyé-Ossi), il est banal de présenter ce mot comme un fleuron du langage commun. «Les sans papier qui partent de la Guinée Équatoriale pour le Cameroun et vice-versa …Personne n’ignore ce mot ici», certifie un jeune riverain rencontré ce 1er décembre 2023. Sur ces bases, notre interlocuteur nous permet de mieux comprendre. À l’écouter, il est entendu que l’animation de cette piste clandestine n’est pas uniquement le fait du passage de voitures ou de motos chargées de marchandises. «Coté Cameroun, il y a des civils, des gendarmes, des policiers et des douaniers qui font le contrôle. Coté équato-guinéen, jusqu’à Ebibeyin, à 5 kilomètres d’ici, c’est pareil», explique-t-il.
Dans sa globalité, le propos donne une utile synthèse sur les profils de ceux qui «contrôlent» sur les pistes boueuses et les axes goudronnés. «Si vous partez d’ici vers la Guinée Équatoriale, vous verrez que chaque village a son poste de péage», renseigne Joseph Essono Abessolo, le chef de Petit-Bonanjo. Dans les détails qu’il propose, le dignitaire fait savoir que, comme celui qu’abrite son village, les points de contrôle intérieurs sont des équivalents fonctionnels des postes légaux. Par conséquent, avise-t-il, les agents peuvent y recourir de la même façon à la détention, à l’interrogatoire, à la fouille des compartiments des véhicules. Ainsi, lorsque les agents sont pressés par le temps, la sélection entre légalité et illégalité se limite à un jugement de confiance rapide, sur la base d’indicateurs sociaux superficiels et d’un entretien succinct avec la personne. En fait, ces agents permettent à Petit-Bonanjo de percevoir une «taxe» sur tous les transporteurs passant à sa portée pour ne pas faire procéder au déchargement total à des fins de contrôle du véhicule. Lorsqu’un transporteur qui n’est pas en règle est intercepté par les «brigadiers» et qu’il verse le «péage» de 10 000 FCFA, comme tout transporteur, pour éviter un contrôle, ces 10 000 FCFA peuvent tout autant être considérés comme une «commission» versée au chef du village pour «fermer les yeux». En fait, à Petit-Bonanjo, on peut dessiner deux axes: celui qui va de la légalité à l’illégalité, et celui qui va de la forte légitimité à la forte illégitimité. Ici, chaque pratique est perçue par chacun des acteurs comme située à un point quelconque de ces deux axes, sans qu’il y ait nécessairement stabilité de cette perception.

Jean-René Meva’a Amougou

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *