Le jeune Ekang et la politique: hors du jeu et dans le jeu

De l’avis des spécialistes, en matière d’implication dans la vie de la cité, une réalité s’est structurée au sein de ce peuple, avec des «pour» peu nombreux et une pléthore des «contre».

Juste quelques participants au débat…

«Pouvez-vous nous donner votre définition du mot politique?» Réplique sèche d’un festivalier, dans une réponse aux allures de leçon de morale: «On n’est pas venu parler politique ici. Laissez les vrais Ekang débattre des vrais problèmes». Dans le modeste hangar censé abriter une discussion sur le thème «l’Ekang et la politique, grilles de lectures actuelles», il y a ceux qui claquent la porte. Ensuite, il y a ceux qui poussent des coups de gueule pour réclamer autre chose. Et puis, il y a juste une poignée d’hommes en costume qui vont au canon pour brandir tous les bénéfices induits par le débat à l’ordre du jour. On sent bien l’enjeu: «montrer comment l’Ekang se comporte face à la politique», explique le prof. Paul Essama Mbezele.

De ce propos qui sent l’élément de langage construit par la réalité, l’enseignant de l’Université protestante d’Afrique centrale déduit: «les baromètres tenus par des personnes s’intéressant au comportement politique Ekang font figurer avec constance la méfiance, le dégoût et l’ennui dans les sentiments que ces gens ressentent à l’égard de la politique». Juste pour livrer l’une des conclusions de son exposé tenu devant… quatre personnes, ce 20 juillet 2019 sur le site du Festival Mvet Oyeng ici à Ambam. Malgré l’absence du public, le sociopolitiste dresse une grille d’explications.

En première approche, le prof. Paul Essama Mbezele se sert de ce qui se déroule sous nos yeux, comme indicateur synthétique offrant une clef d’interprétation. Il montre que «c’est la scène politique politicienne qui a désolé le peuple Ekang». La réalité est la même partout, fait-il remarquer. «Au Cameroun, au Gabon, au Congo, à cause du bluff politique, c’est l’ère de l’augmentation de l’abstention, de la montée des comportements protestataires, de la perte de confiance des citoyens envers les gouvernants, de la crise de la représentation politique et l’affirmation des partis hors système partout en zone Ekang», révèle l’universitaire camerounais.
Griefs

À la vérité, il y a une logique mécanique et imparable. «Plus la politique devient l’apanage de quelques opportunistes, et se réduit à un simple divertissement “people” à l’égard du commun des Ekang, plus celui-ci s’en éloigne tous les jours», atteste le prof. Paul Essama Mbezele. Dans ce schéma, il y a des reproches implicites, mais clairement ciblés. «Chez ces gens, plusieurs élus locaux sont désormais perçus comme une traînée qui picole.

À propos d’eux, il n’est pas rare d’entendre la haine qui se vomit partout», soutient l’exposant. A priori, la culture protestataire n’apparaît donc pas isolée chez les Ekang. Elle s’est ressourcée auprès du comportement politique des «faux techniciens de la politique». Posé comme tel, le débat se passe des effets d’âge et de générations. Tout au moins, il rappelle la persistance, voire l’aggravation, d’une crise de la représentation politique qui creuse, au fil des scrutins, le désintérêt des jeunes Ekang envers la chose politique. Et à propos de ces derniers, ce que théorise le prof.

Paul Essama Mbezele révèle un relief supplémentaire. «Ils sont en train de forger leurs repères et les marqueurs idéologiques particuliers», croit-il savoir. C’est ce qu’il appelle l’«effet de cohorte». Traduction: «Ce n’est pas la même chose d’être adolescent Ekang dans les années 1940, 1960, 1980 ou 2000: politiquement, ce peuple n’est plus le même, les caractéristiques sociales des jeunes ne sont plus les mêmes, ils ne sont pas issus des mêmes milieux ni confrontés aux mêmes enjeux. Et tout cela aboutit à des cultures politiques elles-mêmes différentes».

Jean-René Meva’a Amougou, à Ambam

Prochain article: Les Ekang et la marche du monde

 

Professeur Paul Essama Mbezele

«Il y a un déficit d’élite politique crédible dans leur milieu»

Du point de vue de l’universitaire, le personnel politique n’entraîne pas suffisamment vers lui les masses juvéniles.

Pr Essama à droite

Peut-on dire que les jeunes Ekang sont aujourd’hui dépolitisés?
Non. Affirmer qu’ils sont dépolitisés, c’est refuser de voir ce qui est en train de se recomposer dans leur rapport à la politique. C’est éluder la façon dont ils se réapproprient les outils de l’expression politique pour intervenir et être présents dans le débat public. Si l’on considère le niveau d’intérêt porté à la politique, il n’y a pas d’écart probant avec les autres classes d’âges. Par rapport aux générations précédentes, les jeunes ont aussi accès à beaucoup plus d’informations, en particulier grâce à internet, qui suscite l’attente d’une plus grande transparence.

L’âge explique-t-il finalement leur rapport à la politique?
Ils sont à un moment de la vie où l’on est plus entier, plus disponible pour la protestation ou la dérision. Mais le contexte dans lequel les jeunes entrent en politique est aussi déterminant. Ils font aujourd’hui face à une crise tous azimuts et partagent le sentiment qu’ils auront moins bien que leurs aînés. Ce contexte donne une coloration très différente à ce que peut être un engagement politique. Il y a indéniablement une défiance qu’il ne faut pas confondre avec du désintérêt.

Les jeunes Ekang sont-ils donc dans le jeu ou hors du jeu?
Il faut davantage voir le problème comme provenant d’un déficit d’élite politique crédible dans leur milieu. On a surtout des acteurs opportunistes, jouant leurs gammes pour tirer à eux les applaudissements des médias. Tout cela écœure les jeunes. Ils sont donc tentés de se mettre en dehors du jeu politique dans ce cas. Dans l’autre, ils sont dans le jeu, mais désormais à très faible proportion. Et ceux qui y sont font des choix politiques tournés vers la sanction ou la non-reconduction du personnel politique en place.

Propos recueillis à Ambam par JRMA

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