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Bipindi: Radeaux de colère dans la forêt

Écrit par  Jean-René Meva’a Amougou à Bipindi

Le développement de cette localité enfouie dans les confins de la région du Sud Cameroun accuse un grand retard. Les populations crachent leur venin sur les ogres économiques, les organisations non gouvernementales, les élites et les hommes politiques.

Bipindi, des goulées d’air frais rappellent qu’on est en pleine forêt équatoriale. Sur la crête du minuscule marché, on découvre  Kabéné. Avec ses ruelles oubliées et quelques façades familières épargnées par le temps et la modernité, c’est le quartier d’ambiance. «Un melting-pot forgé par des cultures variées, contradictoires et mélangées», selon André Adjélé, son chef. Ici, les images montrent la vie d’antan et ses petits métiers tels que celui de vannier. Ce 05 juin 2016, quelques visages affichent des sourires fiers ou intimidés. Ce sont des pygmées, des Ngoumba, des Mabis, des Bassas, des Boulous, des Ewondos, des Fangs... En toile de fond, les montagnes et leurs portiques de pierres accrochent la lumière oblique du soleil. Promener le regard vers la sortie ouest de la ville, on peut comprendre ce qu’était Bipindi. On devine ici une ancienne boulangerie. Là, un vieux bureau de poste et le dispensaire. A côté, un comptoir commercial envahi par les ronces… Ce sont les vestiges d’un coin charmant, jadis régenté par Georg August Zinker. «C’était le blanc de Bipindihof», apprend-on. Avec la même curiosité avide, on contemple les ruines de son palais. Celui-ci côtoie désormais le building austère de la mairie où des caprins mastiquent lentement des bouchées d’herbes. Devant ce bâtiment construit il y a peu, des jeunes désœuvrés tanguent une grande fresque multicolore d’un parti politique. On pourrait résumer Bipindi à ça: un paradis pour amateurs d’histoire couplée à la modernité. 

Réalité

Et pourtant, ce n’est qu’un leurre. A Bipindi, c’est l’obscurité totale. Dans cette localité érigée en arrondissement en 1992, à la faveur d’un décret présidentiel, les explications fournies par chacun des habitants donnent une tout autre dimension à la situation. «On nous a oubliés ! Rien ne montre qu’ici, un avenir existe toujours». Le socle de ce constat, c’est un vieux scandale. «Le vrai-faux raccordement de l’arrondissement au réseau électrique», énonce André Adjélé. Depuis 2011, un marché pour la réalisation des travaux d’électrification (réhabilitation Ndlr) de l’axe Bibia-Bipindi centre avait été passé. Après avis de consultation de gré à gré avec d’une part l’entreprise Alpha Engineering de Buea (représentée par Toni Monagai) et d’autre part la délégation régionale des Marchés publics du Sud (représentée par Gaspard Valéry Samé). Le tout pour un montant de cent millions de francs CFA. Le délai d’exécution était fixé à trois mois. Mais jusqu'à ce jour l’arrondissement de Bipindi reste plongé dans le noir. Déjà, en 2010, Alpha Engineering avait gagné un marché de cinquante millions de francs CFA pour construire une bâche de traitement d’eau. Longtemps, le marché est resté non livré avant d’être attribué à une autre entreprise. «Manifestement, cette affaire n’attire pas la bienveillance des pouvoirs publics, ni des élites juchées sur des postes de décisions importants du pays», se désole André Adjélé. 

«On attend…»

Convaincus de tout perdre, la plupart des habitants sont partis, peu à peu, ces quinze dernières années. A peine 3000 personnes sont restées. Celles-là ont tout vu : «Bipindi est devenu bon pour les exploitants miniers et forestiers». Si les populations militent pour une cohabitation pacifique avec ces «ogres économiques», les choses ne sont pas faciles. Et cela n’est pas sans heurts. «Depuis nous sommes en justice», rappelle le chef. Quand on lui demande de  refaire la chronologie des procédures, le dignitaire rigole: «Vous avez le temps?» Cheveux blancs et regard pas commode, cet ancien professeur d’histoire de 73 ans est aux avant-postes de la résistance contre l’exploitation du fer, qui a essoré plus d’un. «Ça fait près de cinq ans qu’on se bat, avec ces gens», dit-il en haussant les épaules. «Ce ne sont pas seulement des habitants de Bipindi et ses environs, mais aussi des gens qui partagent la conviction que l’économie doit être au service de l’homme, et pas l’inverse. C’est toute une région, intéressante du point de vue du patrimoine naturel, historique, qu’on veut détruire. Plein de gens sont convaincus qu’ils doivent se battre, que ces plans sont ridicules». Régulièrement un collectif chef dépose des dizaines d’actions en justice devant tous types d’instances, en s’appuyant, grâce à leurs avocats bénévoles, sur des arguments économiques, juridiques, environnementaux (Bipindi étant un site de reproduction des calaos sauvages, les exploitants miniers doivent fournir des «compensations naturelles» suffisantes). Ils ont d’ailleurs remporté un recours devant la Cour suprême en novembre 2015. En février 2016, un prétendu collectif d’organisations non gouvernementales s’est s'aligné sur la position des populations. «On a compris que ces gens se servent de notre détresse pour alimenter leurs caisses chaque jour grâce aux fonds collectés auprès des organismes internationaux», balaie François Bikoundi, le chef de Bifoum. Ce matin, il remet une autre vieille histoire au goût du jour: l’affaire de 116 hectares de massif forestier envahis par Georg August Zinker depuis les temps coloniaux. «Nous sommes aussi en procès avec ses héritiers. Cela date du 02 avril 1957 !», peste-t-il. Cet autre cas vient d’inaugurer l’entrée en scène de la Société camerounaise de recouvrement (SRC) grâce à l’entregent de Francis Minyono, le nouveau sous-préfet. «On attend!»

Maquis

De même, on attend. un nouveau pont sur la Lokoundjé. «Bientôt, nous serons coupés de Kribi», annonce désespérément Paul Casimir Nzié, le chef de Maboungou. Pour contrer ce scénario, les jeunes de la ville ont couché des planches sur les trous béants de l’ouvrage. Ceux-ci sont davantage étendus chaque jour par des grumiers chargés d’énormes billes de bois et le ruissellement des eaux de pluie. Ce 05 juin 2016, difficile de rouler sur le pont. Une aubaine dans la contrée où le taux de chômage flirte les chiffres élevés chez les moins de 30 ans. «Pour bien replacer la planche et faire passer un véhicule, nous prélevons 500 francs CFA. Au bout de la journée, ça fait un petit pactole de 5000 francs Cfa au moins dans le cas où ce  sont les gros porteurs qui sollicitent nos services», se réjouit Armand Bipkwalo. A 26 ans, ce Ngoumba se détourne de la politique. Titulaire d’un master II est lettres bilingues, il trouve que «l’affaire de polique» est biaisée. «Irrégulièrement, dit-il, les élites se pavanent ici pour inciter les jeunes à prendre part à la vie politique, à se fédérer et s’engager. Mais il y a un total décalage entre l’élite politique et la réalité de la jeunesse locale. Elle ne se sent plus du tout écoutée ou prise en compte. A chaque fois qu’on parle d’elle, c’est toujours «fer de lance de la nation»… ou d’autres qualificatifs. Le fossé est creusé au quotidien et il y a une grosse inquiétude sur l’avenir. Depuis les dernières élections, sur deux cents jeunes qui avaient accompagné les caravanes politiques, seuls deux ont pu bénéficier de contrats d’avenir». Surprenant exposé valable sur les 1 700 km² de l’arrondissement. Et partout ici, la vie est ponctuée de jargon rebelle: «Plus jamais la politique ici ! Plus jamais de vieillards menteurs ici ! S’ils s’entêtent, ils nous trouveront».

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