Hommage à N’DONGA Célestin, artisan de l’édification d’un Etat industriel au Cameroun

Très cher grand frère, après plusieurs mois de maladie, tu as été rappelé auprès de notre Seigneur le 29 novembre 2019, dans l’espérance confiante de la résurrection. Nous nous sommes rencontrés fortuitement pour la première fois à la Cité Verte à Yaoundé en 1998, chez ton camarade centralien Joseph Henga qui avait bien voulu m’introduire comme un profil d’expertise intéressant. A notre première réunion d’affaires tu m’avais décliné ta signature : « Je suis Célestin N’Donga, né à Douala le 11 avril 1952, maître ès-sciences mathématiques de l’Université de Rouen, ingénieur des arts et manufactures de l’Ecole Centrale de Paris, ingénieur général des mines, certifié en philosophie scholastique de l’Institut Catholique de Paris ».

En déclinant toutes les offres attractives d’emploi qui t’avaient été faites en France, tu décidas de rentrer au Cameroun où tu te mis au service de l’Etat du Cameroun depuis 1985. C’est dans ce contexte que tu as été un haut fonctionnaire, successivement, Directeur de l’Industrie du Cameroun pendant quinze ans, administrateur de plusieurs entreprises publiques et parapubliques, puis Conseiller Technique auprès du Ministre de l’Industrie, des Mines et du Développement Technologique et ensuite le premier Directeur Général d’Electricity Development Corporation (EDC). En plus de ces fonctions, ta plus grande qualité a été mis en exergue par tes capacités entrepreneuriales solides qui se sont traduites par deux firmes d’intelligence, partenaires d’affaires, que tu as successivement fondées et dirigées : Premium Consulting Agency S.A. et BASICS International.

Dans le contexte de tes obsèques prévues les 9 et 10 janvier 2020, mon devoir le plus exigeant est de te rendre un dernier hommage en rappelant certaines de tes qualités, vertus et leçons qui ont été créatrices d’un actif distinctif et stratégique pour la communauté camerounaise et africaine : la technologie d’édification d’un Etat industriel, riche et prospère. Il s’agit bien de la formulation et la mise en œuvre de la politique industrielle, c’est-à-dire l’action de l’Etat pour l’industrialisation accélérée et transformatrice de l’économie et la société camerounaise et donc africaine. Trois repères sont présentés ci-après pour démontrer que tu es un artisan immortel de l’édification d’un Etat industriel au Cameroun.

 

  1. Loi n° 2002/004 du 19 avril 2002 portant charte des investissements en République du Cameroun

Dans le contexte des plans d’ajustement structurel (PAS), le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale avaient requis en 1999 un réaménagement du système institutionnel des incitations à l’investissement avec en amont une évaluation systématique du Code des Investissements (ordonnance n° 90/007 du 08/11/1990) et du Régime des Zones Franches (ordonnance n° 90/001 du 29/01/1990) en vigueur. Ce travail de réforme fondamentale du cadre incitatif des investissement a été réalisé dans l’optique de l’élaboration de la nouvelle politique industrielle du Cameroun en anticipation à la sortie des PAS, sous la conduite active et même offensive de N’Donga Célestin. Il a ainsi mobilisé un collège de trente-cinq (35) d’experts camerounais via la firme Premium Consulting Agency SA pour réaliser cette mission en deux mois. Du 30 septembre 1999 date de la première réunion au 30 novembre 1999, le projet de loi portant charte des investissements en République du Cameroun était formulé. Les présentations, discussions, explications, démonstrations et consultations au tour du projet de loi auront durées de décembre 1999 à son adoption et sa promulgation en avril 2002.

La densité et la robustesse des réformes introduites par cette loi (article 26 notamment) ont été si profondes qu’à ce jour, à l’exception de l’Agence des Normes et de la Qualité, toutes les autres institutions prévues pour la promotion de l’initiative privée et donc du secteur privé, repositionné comme le moteur du développement, n’ont malheureusement pas encore été mises en place par l’exécutif camerounais malgré leur caractère critique. Il s’agit : (i) du Conseil de Partenariat Industriel ; (ii) de l’Institut de l’Entrepreneurship ; (iii) de l’Observatoire de l’Industrie et du Commerce et (iv) du Centre de Propriété Industrielle.

Etant le père de la Charte des investissements au Cameroun, N’Donga Célestin a été sévèrement malmené par l’impossibilité de Premium Consulting Agency à payer les honoraires des experts ayant travaillés pour la formulation du projet de loi. Même après 2002, le règlement de la facture par l’Etat restera un serpent de mer. Les experts participants, comme cela a été mon cas, très remontés contre Célestin, se sont résolus à enregistrer ces honoraires en pertes sèches. Mais en fait, en contrepartie des prestations fournies, la créance reste certaine, liquide et exigible sur l’Etat du Cameroun. Le non-paiement de cette créance démontre bien que certains dirigeants publics travaillent pour eux-mêmes et pour l’injustice c’est-à-dire contre l’Etat du Cameroun.

  1. Projet pilote de construction de 10 000 logements à Yaoundé et ses environs

 Après l’échec lamentable du programme gouvernemental de construction de 10 000 logements sociaux dont la première phase était constituée de 2500 logements à Yaoundé et à Douala, financé par l’Etat à travers le Crédit Foncier du Cameroun et la Caisse Autonome d’Amortissement, la firme BASICS International, créée et dirigée par Célestin N’Donga depuis  2009, a proposé au Gouvernement en janvier 2011 une solution de production industrielle de logements permettant de tirer avantage de la grande échelle et de la baisse conséquente des coûts de revient induisant ainsi des prix accessibles aux ménages de la classe moyenne.

Dans ce cadre, en mobilisant une entreprise industrielle spécialisée de classe mondiale (PIZZAROTTI S.A.), le groupement PIZZAROTTI-BASICS International a proposé un projet pilote de construction de 10 000 logements sociaux à Yaoundé et ses environs. Le concept du projet intègre trois (3) options techniques requises pour sa viabilité technique, économique, sociale et environnementale : (i) la construction des 10 000 logements et des 61 équipements collectifs associés par des procédés industrialisés avec la mise en place d’une usine de préfabrication (base industrielle) sur un site de 20 ha à Mbankomo ; (ii) l’intégration économique, industrielle et environnementale optimale du projet dans l’économie camerounaise et (iii) la modélisation du projet pour le rendre reproductible par une approche de ville nouvelle, intelligente et durable.

Après la signature du protocole d’entente (MOU) le 8 novembre 2012, la signature du contrat commercial du projet avec le Gouvernement (Ministre de l’Habitat et du Développement Urbain -MINDUH et Ministre des Domaines du Cadastre et Affaires Foncières-MINCAF) a été faite le 17 mars 2016 pour un coût global de 359 milliards de FCFA lors du forum économique Cameroun-Italie tenu à Yaoundé. Adossé sur la convention de financement signé le 1er mars 2017, le montage financier prévoyait un financement du groupe bancaire italien Intesa Sanpaolo couvert par une garantie de la SACE, agence italienne de crédit d’exportation et un apport de l’Etat camerounais. Le marché n° 000079/PR/MINMAP/DGMI/DMBEC/2017 a été signé le 22 mars 2017.

Plus de deux ans après le closing financier, Celestin N’Donga laisse son projet phare d’industrialisation du BTP et de modélisation de la construction industrielle de logements à des prix abordables, sans une réelle avancée dans sa réalisation effective, du fait d’une déficience radicale et systématique de la maitrise d’ouvrage tel qu’exercée par le MINDUH et induisant des surcoûts démesurés pour l’Etat du Cameroun et ses citoyens. La mauvaise gouvernance du projet par le MINDUH s’est alors traduite en l’occurrence par la mise à l’écart du père du projet, Célestin N’Donga, à travers la résiliation pour le moins abusive du contrat de BASICS International le 23 juillet 2018. Dans cet autre cas, l’on a une confirmation : certains mandataires publics agissent pour leurs intérêts privés et contre l’industrialisation du pays. Mais, la créance de BASICS International sur l’Etat est également certaine.

  1. Plan Directeur d’Industrialisation du Cameroun

 Dans le cadre de « l’élaboration et de la mise en œuvre du plan d’industrialisation du pays », attribution spécifique incombant au Ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement Technologique (MINMIDT) depuis 2011, le marché n° 000438/M/PR/MINMAP/DGMAS/DMSPI/CE4/2014 du 17 octobre 2014 d’un montant TTC de 491 638 529 FCFA a été passé de gré à gré avec la firme BASICS International, dirigée par Célestin N’Donga, pour l’élaboration du Plan Directeur d’Industrialisation du Cameroun. L’ordre de service prescrivant le démarrage du travail a été notifié le 27 octobre 2014. Le rapport final du Plan Directeur d’Industrialisation du Cameroun (PDI) a été réceptionné par le gouvernement le 21 décembre 2016.

Le PDI du Cameroun c’est un rapport global de 588 pages décomposé en un rapport de synthèse public de 128 pages et onze (11) raports spécialisés confidentiels totalisant 460 pages. Il trace le cheminement d’une forte dynamique d’industrialisation du pays permettant de faire du Cameroun « l’Usine de la Nouvelle Afrique Industrielle » à l’horizon 2050, ceci en cohérence avec l’ambition continentale de la Renaissance Panafricaine aujourd’hui prônée par l’Union Africaine avec l’Agenda 2063. Le PDI intègre précisément la vision de l’émergence en 2035 qui est en fait de devenir un Nouveau Pays Industrialisé.

Il affiche comme objectif global majeur de réaliser un taux de croissance soutenue du PIB d’au moins 10% sur une décennie, marquée par une large diversification des sources de création de richesse, une intégration plus dense et complexifiée des différentes branches d’activités, avec pour effet l’accroissement des produits issus de l’industrie manufacturière dans le PIB (de l’ordre de 25% du PIB) et une augmentation substantielle des exportations des biens issus de l’industrie manufacturière (de l’ordre de 50% du total des exportations), la transformation du secteur financier pour le rendre capable de mobiliser et d’allouer les ressources nécessaires en interne et à l’international.

Le PDI a été validée par le Président de la République, Paul BIYA, en référence à deux actes publics. (i) Dans la nouvelle édition son livre « Pour le libéralisme communautaire » publié en 2018, page 74 : « Nous devons dès à présent jeter les bases d’une industrie industrialisante. Cela ne peut se faire qu’en programmant à moyen et long terme le développement d’une industrie lourde. C’est tout le sens à donner au Plan directeur d’industrialisation récemment élaboré et dont la mise en œuvre nous permettra d’aller vers une plus grande transformation de nos matières premières jusqu’ici vendues à l’état brut, et, plus généralement, vers une mutation en profondeur de notre système productif. ». (ii) Dans son discours de prestation de serment le 6 novembre 2018, page 5 : « Une économie moderne ne saurait se concevoir sans l’existence d’un secteur industriel performant. Nous disposons d’un Plan Directeur d’Industrialisation qui définit les contours et le contenu d’un projet d’envergure dans ce domaine. Sa réalisation sera une des tâches prioritaires du septennat. »

Même si le père du PDI, Célestin N’Donga, est très satisfait et fier de cette adoption et cette orientation d’implémentation prioritaire de ce produit d’intelligence au plus haut niveau de l’Etat, il n’en demeure pas moins qu’il a, comme d’habitude, souffert gravement du retard de paiement prolongé et même du non-règlement des factures de prestation de BASICS International par l’Etat : le décompte n° 2 émis en 2016 n’a été payé qu’en 2018 ; le dernier décompte n’est toujours pas payé à ce jour ! Pourtant, en comparaison aux bonnes pratiques internationales en la matière, c’est un marché public à un coût sous-évalué. Ici également, la créance sur l’Etat est certaine, liquide et exigible.

 Cher Célestin, j’observe depuis plusieurs années que ton amour pour un Etat industriel au Cameroun, n’a pas fléchi malgré l’expérience très amère et douloureuse que tu as vécu de ta fonction de DG d’Electricity Development Corporation (EDC) ainsi que son impact sur ta vie sur terre. 

Pour relever le défi de l’accroissement substantiel et durable de l’offre d’électricité au Cameroun, en rupture avec les PAS et en cohérence avec la charte des investissements, la société à capital public Electricity Developmement Corporation (EDC) a été créée le 29 novembre 2006. Convaincu de l’adéquation de ton profil au poste, le Président Paul BIYA t’avait nommé par décret n° 2008/049 du 25 janvier 2008 comme premier directeur général d’EDC. Mais, dix-huit (18) mois seulement après, le conseil d’administration d’EDC mettait bruyamment et violemment fin à cette fonction le 24 juillet 2009. S’en est suivi depuis lors une batterie de contrôles des services spécialisés de l’Etat, suivi d’un feuilleton judiciaire dont l’issue n’est pas encore connue ce jour.

Suivant le journal spécialisé Kalara n° 239 du 26 février 2018 en page 5, Celestin N’Donga répond dans un procès en cours au TCS de deux accusations principales. D’abord, un présumé détournement de fonds public à titre individuel de la somme totale de 341,312 millions de FCFA. Ensuite, il est accusé en coaction avec certains de ses anciens collaborateurs pour un autre présumé détournement de 58,637 millions de FCFA, soit une somme globale de 399,949 millions de FCFA. Du fait de ces accusations, interdiction lui a été faite de sortir du pays depuis plusieurs années. Malgré sa requête à qui de droit pour des besoins de santé à l’étranger, l’interdiction n’a pas été levée.

En fin de compte, entre les créances certaines de N’Donga Célestin et ses firmes d’intelligence sur l’Etat et les créances présumées du même Etat sur lui, chacun peut faire aisément le calcul et en tirer les conclusions.

L’Etat industriel est un Etat basé ontologiquement sur l’excellence et la qualité totale. C’est un Etat de droit qui veille sur l’équité et la justice, lutte fermement contre l’arbitraire et les abus. C’est un Etat qui paye diligemment les prestations qui lui sont faites. C’est un Etat qui combine les technologies du marché et de la démocratie pour être stratège, régulateur, stabilisateur et solidaire pour ne laisser aucun de ses citoyens en marge.

Mon cher N’Donga Célestin, par un engagement personnel, la charte des investissements en République du Cameroun et le Plan directeur d’industrialisation du Cameroun existent même si les prestations ne sont pas payées. Les fondations d’un Etat industriel ne sont qu’à peine amorcées. Le chemin de son édification reste long et difficile. A nous tes partenaires d’affaires, aux dirigeants publics et aux autres camerounais de poursuivre cette œuvre collective.

Le Juge Suprême dans sa perfection et sa miséricorde a prononcé le jugement en dernier ressort en ta faveur.

Cher grand frère Célestin, tu dois être dans la joie. Va et repose en paix. Tu n’es pas mort, tu es bien vivant.

Babissakana

Ingénieur Financier, Laïc Associé CSSp

Yaoundé, Cameroun, le 6 janvier 2020

 

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