Frontière Cameroun–Guinée-Équatoriale : Bienvenue aux abords du mur !

Aujourd’hui, un long tracé traduit un chantier où des engins lourds et des centaines de mains additionnent leurs efforts pour donner corps à la forteresse qui, désormais, matérialise la frontière entre le Cameroun et la Guinée-Équatoriale.

Chantier du «Pared de integracion» au fond

«Pared de integracion». Le nom fait du visiteur qui débarque à Kyé Ossi un témoin voyeur et intrigué d’une image à part. Pour parler du «Mur de l’intégration» qu’elles construisent depuis mars 2019, les autorités équato-guinéennes ont choisi de sortir des sentiers battus. «Il y a fort à parier que Malabo ait osé une paradoxale image pour nommer leur mur», avance Bernard Enganga, le chef de 3e degré de « Petit Bonanjo », le dernier quartier camerounais, à un pouce de la frontière Cameroun–Guinée-Équatoriale. Hormis le dignitaire traditionnel, personne ne complète le tableau visible à partir de Kyé-Ossi. C’est que, le sujet manifestement sensible, est vite éludé sur l’air entendu du «on ne sait pas à quoi cela renvoie».

Au moins, le panorama invite, même les âmes les moins mélancoliques, à une réponse immédiate. «C’est un chantier dont la vocation contraste avec la vie normale», souffle François-Xavier Ndong Oba’a. Parce que son terrain talonne le «Pared de integracion», ce notable de «Petit Bonanjo» tague invariablement son propos des mots «séparation, honte et mépris», sans compter les mots-clés de la même famille. Il y a trois mois, la bordure nord du verger de ce cinquantenaire n’était encore qu’un simple chemin qu’empruntaient de nombreux passeurs et contrebandiers. C’est aujourd’hui un chantier où engins lourds et mains additionnent leurs efforts pour donner corps au mur qui, désormais, matérialise la frontière entre le Cameroun et la Guinée-Équatoriale.

Espionnage
Ce 27 juin 2019, quelques hommes, visiblement des érudits équato-guinéens de génie civil, testent des obstacles. De temps à autre, armé de jumelles, l’un d’eux grimpe au faîte de la colline. Il scrute le paysage côté Cameroun. Sur place, un important segment est déjà excavé. De nombreuses traces de bois calciné attestent de la construction et de la destruction, probablement par les flammes aussi de plusieurs portiques végétaux. La profondeur et la largeur des fondations laissent penser que le mur pourrait s’élever à plusieurs mètres de haut.

Déjà debout, une tourelle en surplomb pourrait abriter le poste d’observation le plus élevé. «Atencion al trabajo», prévient une plaque, dont on ne sait si elle s’adresse aux riverains camerounais ou aux intrépides qui réussissent à passer la frontière illégalement et qui espèrent crapahuter dans les marécages et l’épaisse végétation. «Regardez, le chantier avance comme ça sur plusieurs kilomètres, d’Est vers l’Ouest», souffle François-Xavier Ndong Oba’a. Il se souvient avoir visité, à la lueur d’une lampe torche, les tours d’angle des immenses poteaux et la poterne centrale. Ces ouvrages, dit-il, révèlent un défi sur le plan des travaux.

Au cours d’une «causerie de voisinage», le notable de «Petit Bonanjo» affirme avoir appris qu’un demi-millier de personnes, dont plusieurs Camerounais travaillent ici. Notre interlocuteur parle aussi d’un budget «confidentiel totalement bouclé par Malabo» et d’un «délai d’exécution probablement arrêté pour le premier trimestre 2020».

Une affaire politique donc. Dieudonné Feuzeu, professeur de philosophie au lycée bilingue de Kyé-Ossi, bâtit une analyse sur le même souffle. «Ce mur est éminemment politique : il sert à montrer que Malabo agit sur la base d’une perception d’insécurité, parfois instrumentalisée par les extrêmes. Alors la tentation est grande pour les autorités en place de répondre de manière visible et tangible par l’érection d’un mur. En fait, depuis le putsch soupçonné de décembre 2017, les discours se durcissent au fil des jours et la sécurité de la frontière prend le pas sur les programmes d’intégration».

Jean-René Meva’a Amougou, envoyé spécial à Kye-Ossi

 

Crises de cœur des citoyens de la Cemac

Avant même que sa construction ne soit achevée, le mur ne fait pas l’unanimité auprès des ressortissants de la zone des trois frontières.

 

Le «chantier» équato-guinéen est donc en marche. Officieusement, on sait que la forteresse en construction portera le nom «Pared de integracion», ou «mur de l’intégration». Selon Malabo, le projet a pour vocation de mieux contrôler les flux des citoyens étrangers qui transitent par Kyé Ossi (au Cameroun) pour se rendre dans la partie continentale de la Guinée Equatoriale. Rencontrés à Ambam, la ville des «trois frontières», des citoyens de la Cemac ne voient pas cette infrastructure d’un très bon œil. Certains ne sont pas très convaincus par l’idée de «sécurisation» brandie par les autorités équato-guinéennes.

C’est le cas du Camerounais Jacques Essama. Natif de Kyé-Ossi, ce fonctionnaire à la retraite explique que «l’idée paraît séduisante sur le papier, mais si une attaque venait de l’intérieur du périmètre, ce serait un piège mortel pour le constructeur lui-même». Ludovic Mbolo, Gabonais, pense «qu’il y a d’autres solutions que ce mur qui ne servira pas vraiment à empêcher un attentat». Sa compatriote Blanche Makunzè est du même avis: «il est bien triste qu’on réduise l’espace public communautaire à cause de la peur».

D’autres citoyens communautaires, comme le Congolais Maxime Moanga Akouba, expliquent qu’il serait plus censé de lutter véritablement contre la criminalité transfrontalière plutôt que d’investir dans cette protection de béton. «Agissons de façon concrète en étant plus vigilant et en donnant plus de moyens aux forces de l’ordre. Ce n’est pas en mettant des panneaux, des barrières ou des murs que l’on va régler les problèmes ; c’est vraiment de l’argent jeté par les fenêtres !», dit-il.

Gidéon Mba, de nationalité camerounaise, est désabusé. Il relève que «cette évolution de la Cemac vers le tout sécuritaire est déplorable. On ne fait que subir, et on ne traite pas les causes. Triste constat de voir que les hommes politiques n’ont trouvé aucune solution à tous les freins à l’intégration».

Dans la même lancée, Jacques Essama revient. Pour lui, «la triste affaire d’un mur symbolise à la perfection l’incapacité de la Cemac à poser correctement les problématiques de sécurité dans nos pays. À partir d’une affaire présumée de coup d’Etat qu’il faudrait tout simplement laisser le soin à la justice d’éclairer, au rythme qui est celui du temps judiciaire, s’est substituée la mécanique bien huilée de l’affrontement factice».

Jean-René Meva’a Amougou

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