Le foot ressoude le monde arabe

De Tunis à Rabat, en passant par Tripoli et Nouakchott, ils ont été nombreux à supporter les Fennecs face aux Lions de la Téranga.

Union maghreb arabe … du football

L’image n’a pas échappé aux médias. «Alger est devenue la capitale de l’Afrique du Nord», écrit le Figaro dans une description des scènes de liesse en Mauritanie, au Maroc, en Libye et en Tunisie. «Un vrai élan transnational», constate l’Équipe. «Maghreb arabe, une union cousue par le foot», renchérit le magazine Onze Mondial. À comprendre qu’avec la victoire des Fennecs, ils sont tous devenus un, tous maghrébins, tous Algériens, tous arabes, tous unis, tous supporters de «Un, deux, trois, Viva l’Algérie». «Qu’ils soient membres de la diaspora ou nationaux, qu’ils soient tunisiens ou marocains, ils vibreront pour les Fennecs, étendard d’un soir d’une région qui va de Nouakchott à Tripoli. Et les images de ces foules en liesse prouveront qu’un destin commun existe. Il n’y aura plus de frontières ce soir. L’Union du Maghreb existera, sera un espace public commun, prouvant que les sociétés sont souvent en avance sur leurs dirigeants», projette Abdel Zoualihu, un politologue tunisien sur la chaîne Canal +.

Grâce au football donc, un sentiment de fraternité souffle en Afrique du Nord. Au point où, souligne le site du journal Le Monde, deux autres pays étaient à fond derrière l’Algérie : la Tunisie et le Maroc (éliminé en huitièmes). «C’est Maghreb United ! se réjouit Sofiane. C’est trop beau. Ça donne de la force. Marocains, Tunisiens, Algériens, tous ensemble. Oh lala ! Si on gagne, ça va être chaud sur les Champs-Élysées chez vous. Ça sera la bouillabaisse maghrébine», rapporte le journal français.
Pour Merry Krimau, ancien international marocain et consultant à Radio Mars, «il y a une complicité et une amitié entre nos deux pays. C’est logique de soutenir l’Algérie», a-t-il expliqué, non surpris de l’engouement à la frontière maroco-algérienne.
Les supporters des deux pays se sont retrouvés pour faire la fête et réclamer la réouverture de cette frontière, alors que les deux nations sont brouillées depuis 1994. «C’est ça le sport, c’est ça le foot. Ça crée un lien entre les peuples», a-t-il résumé.

Parce que le parcours des Fennecs a resserré ce lien, la classe intellectuelle s’en félicite. «Le Maghreb, c’est le même peuple qui a été découpé de façon bizarre par les colons, a noté le sociologue algérien Nacer Djabi sur Radio France internationale (RFI). C’est la même tradition, la même culture, la même religion». Il rappelle également que, dans les années 1920, le mouvement nationaliste algérien qui exigeait l’indépendance s’appelait L’Étoile nord-africaine. Ainsi, cette ferveur maghrébine à laquelle on assiste actuellement, «c’est la continuité de l’histoire. Les peuples sont très proches et expriment ce sentiment dans des moments de joie ou de difficulté», a ajouté Djabi.

Ongoung Zong Bella

 

CAN des peuples

L’Afrique a communié

Internet est la seule plateforme qui a offert un brassage des populations actif à l’occasion de cette CAN.

La Can regardée à Kye Ossi par les festivaliers de la foire Cemac

Loin des stades, les réseaux sociaux ont permis un brassage des nations. Entre rivalité, respect et congratulations, la vibration fut digne des gradins de Can. L’une des plus belles rivalités fut entre Sénégalais et Camerounais. Malgré l’absence d’une confrontation comme en 2017, les déclarations de Habib Beye, consultant de la chaine Canal plus sport, ont servi de prétexte à la rivalité. Sur un plateau de l’émission Talents d’Afrique de la chaine, l’ancien international français d’origine sénégalaise avait déclaré que le Cameroun avait gagné la plus faible Can de l’histoire (2017), oubliant peut-être que le Cameroun avait éliminé le Sénégal en quart de finale. Après l’élimination du Cameroun par le Nigéria, il avait rajouté une couche en provoquant sur Twitter son collègue consultant et ancienne gloire des Lions indomptables Patrick Mboma. Entre Camerounais et Sénégalais, ça a chahuté jusqu’à la défaite des Lions de la Teranga en finale.

Sur le réel
La Can a permis de voir des chefs d’État se féliciter. C’est le cas, après le match Mali-Côte d’Ivoire ou Bénin-Nigeria. Au soir de la finale, le Roi Mohammed VI du Maroc a salué « la victoire méritée » de l’Algérie sur le pays de son frère le président Macky Sall. En faisant fi des relations froides entre Alger et Rabat, notamment sur le dossier de l’indépendance de la RASD, le Roi du Maroc tente peut-être une normalisation.

L’Union africaine, même absente en finale, a tenu à féliciter les finalistes et l’organisation. Le président de la Commission de l’UA, Moussa Faki Mahamat, l’a exprimé dans un tweet une fois la finale terminée. Président en exercice de l’organisation continentale et président de la République Arabe d’Égypte, le général Al Sissi s’est fait représenter.

Zacharie Roger Mbarga

Les potins

« Buteurs »
À la Can 2019, quatre joueurs ont marqué contre leur camp. Une statistique ironique, mais cela a eu des répercussions sur l’aventure de ces équipes. Parmi ces « buteurs », il y a le Namibien Itamunua Keimuine. Contre sa sélection, il a marqué face au Maroc. Alors que le match de la première journée du groupe D se dirigeait vers un match nul, Itamunua Keimuine « ouvre le score » à la 93e minute et offre une victoire inespérée aux Lions de l’Atlas.

Le Tunisien Rami Bedoui marque un CSC à la 91e minute face au Ghana en 8e de finale. Même si la Tunisie a fini par gagner après la séance de tirs au but, ce but a permis aux Ghanéens de revenir dans le match. Dylan Bronn, un autre Tunisien marque un CSC dans les prolongations face au Sénégal en demi-finale. C’est ce but qui prive les Aigles de Carthage de la finale.
Le Nigérian William Troost-Ekong inscrit un CSC face à l’Algérie en demi-finale. C’est le but de l’ouverture du score.

Distinctions
Ismaël Bennacer a ainsi été élu meilleur joueur. Le titre de meilleur gardien a été remis à l’Algérien Raïs M’bolhi, tout comme celui d’Homme du match pour la finale. Le Sénégalais Krépin Diatta, quant à, lui, a reçu le titre de meilleur jeune de la Can 2019. Enfin, l’équipe entière du Sénégal est repartie avec le Prix fair-play.

Cissé et Belmadi
Le Sénégalais et l’Algérien ont été les deux premiers coaches africains à s’affronter en finale depuis 1998. Au-delà de leurs points communs -même âge (43 ans), même ville d’enfance, même carrière de joueur en France-, ils incarnent la nouvelle vague des talentueux techniciens issus du cru.

Ahmad
La question du transfert du siège de la Caf de l’Égypte vers une autre capitale africaine refait surface. En Égypte, Ahmad Ahmad s’est prononcé sur ce sujet, lors de son point de presse : «La Caf n’a pas de statut juridique, en l’absence d’un document de propriété. Nous vivons dans une situation très grave. Tant que l’Égypte ne nous donnera pas d’accord de siège, tout peut arriver et je suis inquiet. Ce qui m’est arrivé en France est normal. C’est la conséquence du vide juridique dans lequel nous sommes qui a conduit à cette situation. Je n’en veux à personne. Je lance un appel à tous pour que nous allions à la normalisation de cette situation», a expliqué le Malgache.

Synthèse OZB

Vestiaires

CAN 2019

La guerre des étoiles n’a pas eu lieu !

Malgré quelques découvertes, les meilleures sélections africaines de football et leurs stars n’ont pas enflammé la compétition.

 

L’Algérie est un beau champion. C’est l’équipe ayant pratiqué le meilleur football du tournoi. Les fennecs nous ont réconciliés avec le football. Mais c’est une compétition sérieuse qui s’est achevée au Caire vendredi dernier. À l’image de la finale, la qualité de jeux de l’édition 2019 de la Coupe d’Afrique des Nations n’a pas été à la hauteur des attentes. Avec une moyenne de 1,98 but par match, c’est moins bien que toutes les précédentes éditions depuis 2010, où on a toujours été supérieur à 2 buts de moyenne. La tendance est donc à la baisse. On est loin des 2,45 buts par match de la CAN 2010. C’est globalement une stratégie de neutralisation qu’ont adoptée plusieurs sélections.

Tactique contre tactique
Lorsqu’on a regardé la finale de la Can 2019, on a un gout d’inachevé. Deux équipes méfiantes et craintives qui n’ont pas pris le match à leur compte. Avis partagé par Martial Yéo, ancien sélectionneur de la Côte d’Ivoire, championne d’Afrique en 1992. Sur le site de Jeune Afrique, il dit : « nous n’avons pas assisté à un beau match. Ça a été haché, tendu, physique. Peut-être que l’arbitre a mis un peu trop de temps pour sortir son premier carton ». Et c’est le sentiment qui ressort de l’ensemble de la compétition.

Les équipes ont essentiellement évolué très bas, adoptant des stratégies défensives. Quelques rares équipes telles que l’Algérie n’ont pas refusé le jeu en pratiquant un jeu porté vers l’avant. L’une des surprises dans ce registre fut sans doute le Maroc d’Hervé Renard. Se reposant sur ses véloces joueurs des côtés, les lions de l’atlas ont pratiqué un jeu plus offensif, contrairement au système de jeu souvent proposé par le technicien français. Par contre, une affiche telle que Ghana-Cameroun en phase de poule restera sans doute l’une des déceptions. Le remake de la demi-finale de l’édition 2017 s’est soldé sur un triste 0 but partout. L’on a vu un champion en titre dans un schéma expérimental qui a refusé le jeu pendant les 3 quarts de la rencontre.

Globalement, ce fut une compétition de contre-attaque, où les actions ont souvent été très peu préparées. Le ballon a peu circulé. On a tenté moins de dribbles. Pour indicateur, rares sont les milieux de terrain qui ont dominé la compétition. Les têtes d’affiche ont-elles fondu dans le système ? On aura finalement moins vu Salah, Ziyech et même Mahrez ou Mane. En fin de saison, il fallait aussi s’y attendre !

Belles surprises
Conséquence du passage à 24 équipes, la Mauritanie, Madagascar, le Burundi et le Bénin ont été les belles curiosités de la compétition. Si la Mauritanie et le Burundi n’ont pas connu une longue aventure, elles ont fait sensation par leur audace et la qualité du jeu pratiqué. Confirmant, par le fait même, que le clivage grande/petite équipe est d’une autre époque. On retiendra sans doute l’épopée de Madagascar et du Bénin. Pour les premiers, tout a commencé avec la défaite infligée aux Eagles du Nigéria. Leur parcours s’achèvera par un merveilleux quart de finale pour une toute première participation. La suite nous dira si ce fut la chance du débutant. Le Bénin a lui aussi déjoué les pronostics. Après avoir historiquement enregistré son premier point dans la compétition, le quart de finale fut l’asymptote de cette odyssée.

Ambiance de monastère
La fête du football africain a connu un gros point d’ombre au tableau. L’ambiance dans les stades était digne des retraites de prélats, avec des gradins déserts mis à part les matches du pays hôte et la finale. Les tensions sécuritaires semblent avoir eu raison de l’ambiance festive que revêtent toujours les matches de la Can. S’ajoute également le prix des places, jugé trop cher. L’élimination précoce des Pharaons a aussi plombé l’ambiance au Caire. Le président de la CAF, Ahmad Ahmad, a déclaré qu’il préférait voir des tribunes vides plutôt que déroger au plan de sécurité des autorités.

 

Zacharie Roger Mbarga

 

Après la victoire des Fennecs

Le roi du Maroc Mohammed VI exprime sa « fierté »

Même si elle survient après 29 ans d’attente et d’espoirs, la victoire de l’Algérie a été chaudement saluée par le monarque chérifien.

Dans un message adressé au président par intérim algérien Abdelkader Bensalah, le souverain chérifien a félicité le «peuple algérien frère» pour la «victoire bien méritée» des Fennecs en finale de la CAN, au soir du 19 juillet 2019. Mohammed VI salue un «exploit footballistique continental» et exprime ses «sentiments de fierté» ainsi que ses «sincères expressions d’estime […]». Il ajoute: «Suite à cette grande distinction sportive, je ne peux qu’exprimer au peuple algérien frère, et à travers lui, à l’ensemble des composantes de sa sélection nationale-joueurs, staff technique, médical et administratif, les sincères expressions d’estime et de considération pour cette performance technique de haut niveau et l’esprit de compétition élevé dont a fait montre cette sélection, ambitieuse tout au long des matches de ce championnat africain distingué».

Pour une partie de la presse marocaine, c’est un soutien fraternel et sincère dont les racines plongent dans l’histoire partagée entre les deux peuples, notamment durant la guerre d’indépendance.

Ce n’est donc pas étonnant si le Roi Mohammed VI a tenu à souligner dans son message : «En cette occasion historique, il m’est agréable de partager, en mon nom propre et au nom de l’ensemble du peuple marocain, les sentiments de fierté pour cet exploit mérité avec le peuple algérien frère, surtout qu’il s’agit de la victoire d’un pays maghrébin voisin et frère dont la consécration est celle du Maroc»

Les peuples marocain et algérien sont très proches culturellement, malgré les relations conflictuelles qu’entretiennent leurs pays respectifs, séparés par une longue frontière de 1 500 km, fermée depuis 1994.

Depuis plus de 40 ans, les rapports entre les deux poids lourds du Maghreb sont plombés par la question du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole, revendiquée par Rabat -qui en contrôle la majeure partie- et par le Polisario, soutenu par l’Algérie, qui réclame un référendum d’autodétermination.

 

Jean-René Meva’a Amougou

CAN à 24

Une expérience à enrichir

Si l’on retient l’ouverture de la compétition à plus de talents, l’arrimage technologique et la mobilisation demeurent des défis.

 

24 équipes, 6 sites de compétition, 101 buts marqués, deux coachs africains en finale, la Can 2019 vient de livrer son épilogue. De l’inédit à plus d’un titre. Il est évident que la compétition a franchi un palier. Elle se rapproche de plus en plus du standard de son ambition. Toutefois, plusieurs réglages s’imposent.

Le pari du nivellement
Les bons points de l’élargissement à 24 équipes ont été perçus. Plusieurs nations ont pu prendre part à la compétition et démontrer leur savoir-faire. Désormais, elles pourront avoir des prétentions. Ainsi, la Can s’est un peu plus connectée au continent. Pour le développement du football africain, c’est une opportunité d’exposer plus de talents. Plusieurs fédérations pourront avoir des prétentions afin d’amorcer un certain développement socioéconomique.

VAR
L’arbitrage n’a pas été très critiqué, à l’exception de quelques cas. Mais pour une compétition internationale aussi suivie que la Can, l’arrivée de l’arbitrage vidéo au stade des quarts de final sonne faux. Est-ce à dire que les précédentes phases de la compétition sont d’un intérêt secondaire ? Il faudra corriger cela pour ne pas renvoyer le sentiment d’une compétition à deux vitesses.

Une fête pas courue
Le football est un spectacle populaire et la Can c’est la fête du football africain. Depuis l’édition 2017 au Gabon, la récurrence des stades vides entache considérablement l’image de la compétition. Le manque de ferveur dans les stades glace les acteurs, les empêchant quelque peu d’emballer les matches. Le témoignage du rappeur Youssoupha en dit long : « Les stades sonnent creux, très très creux même. Je pense qu’on en est arrivé là à cause de l’organisation et du déplacement au dernier moment du Cameroun vers l’Égypte. Ça change toute la logistique et tout le monde sait que sur le continent c’est très difficile de se déplacer. Ce que je déplore c’est que, de l’extérieur, les gens peuvent penser que personne ne s’intéresse à cette compétition, alors que c’est plus passionnant que l’Euro. La terre s’arrête quand il y a la CAN et je suis très déçu des images que je vois, car l’Égypte est un grand pays de football. Il faut que la CAF trouve un moyen d’y remédier ».

Zacharie Roger Mbarga

 

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