Extrême-Nord: voyages de noces en polygamie

Panorama de la condition des femmes telle que forgée par des valeurs ancestrales et religieuses.

Extrême-Nord Cameroun: la polygamie-invisible dans la rue, présente dans les maisons

On dirait qu’il existe une véritable charte à partir de laquelle il est facile de lire le cycle quotidien de Souleymane Modou. Chaque jour, dans son harem, l’homme de 45 ans déjeune chez sa première épouse; prend son thé chez la deuxième, et dîne chez la dernière. Tous les jours depuis une quinzaine d’années, c’est le même rituel. Ce 8 juin 2023, Souleymane Modou propose une réflexion sur la nécessité pour un jeune garçon de se marier tôt. Dans un langage agréable et sans complaisance, il met en scène un «paradis» peuplé de femmes, vulnérables, et parfaitement heureuses de leur captivité. «Elles sont toutes sous mes ordres, à chaque instant de la journée», balance-t-il dans une exubérance joviale. Pour réussir ce «miracle», explique-t-il, il faut bien définir les rôles. Selon lui, le mari règne. «C’est d’abord çà», insiste notre interlocuteur. Pour lui, ses épouses sont bonnes pour des tâches domestiques et reproductives. «Voilà!», ponctue Souleymane Modou. À bien écouter, les femmes sont pensées comme des «objets disponibles».

«Effet positif»
Dans certaines contrées de l’Extrême-Nord, cette constatation a le mérite d’être empirique. On peut s’en apercevoir dans l’expérience immédiate. «Ici dans le Mayo-Sava, nous considérons la polygamie comme une institution forgée par des valeurs ancestrales et religieuses», renseigne Dr Mohamadou Bachyrou Sanoussa. Mari de 4 femmes, cet ancien proviseur des lycées est sans ambages. «Le mariage polygame a un effet positif sur la tendance des hommes à aller voir ailleurs. Les hommes n’ont plus besoin d’entretenir de liaisons extraconjugales, davantage de femmes pauvres peuvent accéder au confort matériel et la balance démographique favorable au sexe féminin peut être rééquilibrée. En outre, elle permet de résoudre les problèmes des filles qui ne trouvent pas de maris et de mieux répartir les tâches domestiques au sein du foyer», égrène l’enseignant émérite basé à Maroua.

Harem
En venant en appui aux explications ci-dessus, Hamandjoda Ahmadou Ahmadou résume même une certaine ligne qui parcourt une grande partie du corps social de la région de l’Extrême-Nord. «L’homme qui épouse plusieurs femmes doit vivre avec elles dans la même concession. Préférentiellement, la différence d’âge entre les épouses ne doit pas être trop grande ni la période entre leurs mariages respectifs trop longue, le contraire pouvant entraîner que l’homme se retrouve avec une épouse de l’âge de certains de ses enfants, ce qui peut générer des conflits», démontre Hamandjoda Ahmadou Ahmadou, homme d’affaires, polygame de 7 femmes, résidant à Yagoua (Mayo-Danay). Il raconte que pour faire valoir son autorité auprès de ses épouses, «il y a une ligne de vie qu’elles doivent respecter». À l’énonciation de celle-ci, l’on remarque vite que les injonctions sont pour le moins paradoxales. Les femmes sont tout à la fois sommées d’être désirables, d’être attrayantes (maquillage et autres accessoires esthétiques) et, dans le même temps, elles ne doivent pas l’être trop.

Islam et islam
Par ailleurs, quand diverses interprétations des préceptes religieux s’en mêlent, l’articulation entre polygamie et nécessité devient bien complexe. «Si vous parcourez les ménages polygames ici à l’Extrême-Nord, beaucoup comptent rarement plus de deux ou trois femmes. Et ce, pour une raison simple: l’islam, religion principale ici, autorise un maximum de quatre femmes. Cependant, il se peut qu’un homme hérite des veuves de l’un de ses frères, et le nombre de ses épouses peut alors s’élever à six ou sept», assure Halidou Demba. Dans l’entendement de cet islamologue rencontré à Mora, il est certain que l’islam n’a pas inventé la polygamie. «Tout ce qu’il a fait, c’est d’y mettre des restrictions. Il lui a prescrit des limites maximales. Il a posé des conditions pour la pratique de la polygamie, qui existait chez la plupart des peuples qui ont embrassé l’islam. La loi islamique interdit formellement la pratique coutumière qui consiste à fermer les yeux sur des pressions familiales exercées sur des femmes, souvent pauvres, orphelines ou sans ressources, pour leur faire accepter la clause polygamique. De même, l’islam réfute le mariage arrangé ou obligatoire».

Réalités
Dans cette région où le mariage semble être une priorité, la polygamie constitue une possibilité supplémentaire de ne pas rester célibataire. Selon une étude menée par la délégation régionale des Affaires sociales de l’Extrême-Nord, en 2021, la proportion de jeunes hommes et femmes mariées d’âge fécond qui vivaient déjà en union polygame était de 78,5%. La même étude révèle qu’au cours de l’année citée supra, un peu plus d’une épouse sur cinq avait moins de 20 ans le jour de ses noces, alors que seulement 1,48% des époux étaient dans cette situation. En parcourant le document, l’on se rend compte que, dans plusieurs localités, quelques familles des élites ont fait recours au mariage de très jeunes filles âgées de moins de 15 ans. «Dans tous les villages de la bande frontalière, on peut même dire que la fréquence de tels mariages est un marqueur social important», situe Oumarou Salahaddine, chef du bureau des études et des statistiques à la délégation régionale des Affaires sociales de l’Extrême-Nord. «Dans ces zones-là, souligne-t-elle encore, à l’intérieur même des chefferies, le mariage de femmes ou avec des femmes qui sont encore des adolescentes est pratiquement la règle. 19% des nombreuses épouses des chefs et des notables sont des adolescentes de moins de 20 ans. Les deux tiers des femmes mariées à 10-14 ans ont au minimum 20 ans de moins que leur mari»!

Lutte
«Plus fondamentalement, intervient Bayel Yaya (point focal genre auprès d’une Ong britannique dans la lutte contre les mariages précoces), les mentalités ou les ambitions polygamiques ne sont pas des caractéristiques innées, mais des plis de pensée façonnés par l’usage d’un certain outillage culturel». «En milieu rural, les proportions de célibataires sont très faibles après 25 ans pour les femmes, et après 35 ans pour les hommes. Les hommes débutent leur vie conjugale avec une seule épouse et contractent des unions supplémentaires par la suite. La plupart des femmes passent une partie de leur vie conjugale en tant que coépouses», ajoute Bayel Yaya. Celle-ci a son commentaire sur le sujet: si ces unions peuvent sans doute donner naissance à des couples tout à fait harmonieux et aimants, nous disposons malgré tout de nombreux témoignages sur les déceptions de jeunes femmes mariées à des âges où elles n’avaient probablement pas les moyens d’exercer leur libre-arbitre. Certaines sombrent alors dans des errements dramatiques pour la réputation de leur famille».

À côté, Bayel Yaya accepte que «le temps a évolué». À cela, se sont greffés des phénomènes comme la crise économique et l’insécurité dues à Boko Haram, la multiplication progressive des églises et des Ong. «Si la crise économique et Boko Haram ont exacerbé la précarité au sein de la population, les autres travaillent à convaincre les gens à changer leurs opinions sur la famille polygame qui devient de moins en moins acceptée. Mais cette forme familiale résiste malgré tout fortement aux différentes mutations socioculturelles dont la région de l’Extrême-Nord est l’un des théâtres au Cameroun», conclut-elle.

Jean-René Meva’a Amougou

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