Extrême-Nord: région des défis complexes, immédiats et de longue date

Phénomènes météorologiques extrêmes, incrédulité des populations, déficit des terres arables, manque d’eau et pénurie de bois de chauffage, s’entremêlent pour animer une crise insécurité alimentaire d’envergure.

 

Voilà 45 minutes que nous avons quitté Mora. Sur la route désastreuse qui mène vers Kolofata, nous voici à Maraya (Mayo-Sava). Au-dessus de nous, ciel vierge, vide, sans nuages, sans oiseaux, sans rien. Sur terre, seules quelques espèces, dont des mouches et des grosses araignées sur du sable farineux. L’apparente uniformité des lieux provoque la disparition de tous repères. On serait tenté de bouder ce village où le vent danse et trébuche comme bon lui semble sur des cases sans charme. «Ici à Maraya, le soleil a bu toutes les marres d’eau depuis deux ans déjà. Nous portons en nous la famine et la soif. C’est ça qui fait saigner nos lèvres», renseigne une femme. «Ici nous cuisinons une fois tous les trois jours pour faire des économies d’eau et de bois», complète une autre. Et pourquoi? Un homme a la réponse: «il faut parcourir environ 15 kilomètres à pieds pour avoir un seau de 10 litres d’eau ou un fagot de bois».

Situation
Comme à Maraya, plusieurs paysages de la région de l’Extrême-Nord ont été remodelés par une sécheresse inédite survenue en 2015. «Cette année-là, on n’a pas su ce qui nous arrivait. Mais comme ce n’est pas nous qui gérons la pluie, nous savons que cela ne dépend pas de nous», se défend Abali Abdoulaye, jeune natif de Maraya. En ce mois de juin 2023, le quotidien de plusieurs personnes dans le Mayo-Sava par exemple se fait encore l’écho de cette déconvenue climatique de 2015. «La situation actuelle est, de manière élémentaire, une émanation de l’histoire des hommes et d’un milieu», explique Jean Nyemeg, délégué régional des forêts et de la faune pour l’Extrême-Nord. Au tour de Natali Kossoumna Liba’a (chargé de cours au département de Géographie de l’université de Maroua) de compléter: «L’Extrême-Nord est située dans la zone agro-climatique sahélienne du Cameroun, la région dispose de peu de terres fertiles. La topographie rocheuse des départements du Mayo-Tsanaga et du Mayo-Sava laisse peu de place à l’agriculture, ce qui représente une entrave à la production alimentaire locale. Pire encore, l’insurrection de Boko Haram qui a occasionné un flux de réfugiés et de déplacés dans les villages frontaliers avec le Nigéria a accentué la pression pour l’accès aux ressources tels que le bois et l’eau. Cet environnement difficile a constitué un facteur clé pour que les manifestations des changements climatiques se fassent ressentir. D’une part, l’abondance des eaux entérinant des inondations et, d’autre part, le manque d’eau et les températures très élevées qui sont la cause de la sècheresse. Ce dérèglement climatique a pour corollaires la modification du calendrier agricole ; l’augmentation de la durée de la période de soudure ; un accroissement des inondations et des érosions dans les localités de la région de l’Extrême-Nord Cameroun».

Selon ce point de vue de l’universitaire, la question climatique à l’Extrême-Nord a une histoire relativement longue. «L’utilisation du bois depuis des années, les pratiques agricoles et pastorales irréfléchies, les feux de brousse sont certaines causes de ces évolutions qui causent aujourd’hui des pluies diluviennes et des inondations à l’échelle de toute la région», affirme Natali Kossoumna Liba’a.

Croyances
Mais il y a plus grave. À en croire Germain Ngamarai, ce qu’il faut bien appeler crise environnementale à l’Extrême-Nord reste difficilement perceptible ou compréhensible pour une population non scientifiquement avertie sur ses causes et ses conséquences. «Les populations ne croient pas ou refusent de croire que le déboisement pratiqué par le feu et les coupes intensives ont contribué à un dessèchement de la région. Ce problème de l’incrédulité, sur lequel butent encore toutes les approches retardent la prise de conscience des enjeux écologiques», décrit l’environnementaliste.

À Maraya, par exemple, il est difficilement admis que la température augmente progressivement et que la terre pourrait connaître un réchauffement sensible d’ici quelques années. Parmi les populations, le consensus se fonde sur les constats faits sur le terrain. À écouter Maloum Boukar Abaganama, le lawan (chef) de Maraya, il ressort simplement de sa pensée que la faible pluviométrie des dernières années n’a pas permis à certaines cultures d’achever leur cycle de croissance. Bien plus, croit-il, les productions agricoles ont simplement fait l’objet d’attaques de rongeurs, criquets pèlerins, oiseaux granivores et pachydermes. Maloum Boukar Abaganama pense que ces destructions ont particulièrement affecté les cultures de contre-saison particulièrement importantes pour l’accès à l’alimentation en période de soudure.

À l’analyse, l’affaire se structure comme si les gémissements d’une terre dévastée s’unissent à ceux des pauvres pour former une seule et même «clameur» peinant à se faire entendre face à la menace qui frappe leur existence commune. Produit de l’activité humaine ou cycle naturel? Réchauffement notoire ou simples variations du climat? Marquage ou absence de saisons? Phénomène global ou local? Pour une bonne partie de l’opinion publique régionale, tout est sujet à question et ces incertitudes ne favorisent pas l’engagement des individus dans des comportements visant à limiter les changements du climat.

En mobilisant une analyse articulée autour de la combinaison d’indicateurs quantifiés, Germain Ngamarai met en scène la gravité de la situation. «Ces dernières années, dit-il, sur environ cinq millions d’habitants dans la région, 35,5 % sont confrontés à une grave insécurité alimentaire. Les pâturages sont également soumis à des pressions, avec environ 50 000 têtes de bétail dans la région et d’autres venant du nord du Nigéria ainsi que des villages frontaliers du Cameroun. Les pâturages existants ne peuvent pas les nourrir. En plus de constituer un facteur de concurrence entre les éleveurs pour l’accès au pâturage, cette tendance a également provoqué ou exacerbé les conflits existants avec les agriculteurs en raison des dommages causés aux cultures par le bétail. Quelques initiatives locales ont tenté de faciliter la cohabitation entre agriculteurs et éleveurs, mais avec peu de succès. Certaines communautés n’adhèrent pas aux processus fonciers des éleveurs et de démarcation des frontières», détaille Germain Ngamarai.

 

Jean René Meva’a Amougou 

 

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