Emprunts bancaires dans la Cemac : Le chemin de croix des opérateurs économiques

Les emprunteurs (États, entreprises, personnes morales ou particuliers) se voient appliquer des taux d’intérêt élevés et à la carte.

Le financement de la croissance reste une grosse équation

Dans son rapport sur l’évolution des taux débiteurs pratiqués par les établissements de crédit dans la Cemac au second semestre 2018, les chiffres produits par la banque des États de l’Afrique centrale (Beac) font constater le niveau élevé des taux directeurs des établissements de crédit. Globalement, le taux de crédit moyen pratiqué par les banques de la Cemac au second semestre 2018 s’élève à 9,71%. Pour ce qu’il est des établissements financiers, il s’élève, sur la même période, à 16,46%.

L’écosystème économique de la sous-région dicte sa loi et influence le comportement des banques et établissements financiers. On observe trois autres phénomènes clés : les taux débiteurs sont plus élevés que le taux directeur de la banque centrale (3,50 %) ; ils varient d’un pays à un autre et ils sont appliqués d’un agent économique à un autre. C’est-à-dire que le taux de crédit dans les banques varie selon que l’on est une PME, une grande entreprise, une entité publique ou une personne morale. Ainsi, par bénéficiaire, au second semestre 2018, les taux débiteurs moyens pratiqués par les banques et établissements financiers se présentent ainsi : 16,22% pour les particuliers ; 12,61% pour les PME ; 8,4% pour les grandes entreprises ; 6,86% pour les administrations publiques.

Légère hausse
Le marché du crédit a été marqué, au second semestre 2018, par un léger regain de l’offre de financements bancaires, après le repli enregistré au 1er semestre de la même année. Les données déclarées par les établissements de crédit implantés dans la Cemac révèlent que le montant des nouveaux financements bancaires accordés entre le 1er juillet et le 31 décembre 2018 s’est établi à près de 4797 milliards de FCFA, soit près de 297 milliards de plus qu’au 1er semestre 2018 (soit une hausse de 6,59%). Cette évolution est liée à «l’accroissement saisonnier de l’activité de crédit au cours de cette période de l’année (fêtes de fin d’année, crédits scolaires)», renseigne le rapport de la Beac.

Sur l’ensemble de l’année 2018, la Cemac a plutôt connu un recul de la production de crédits par rapport à l’année précédente. Au total, le cumul des crédits mis en place en 2018 s’élève à 9297 milliards de FCFA, contre 9897 milliards en 2017, soit un retrait de 6,07%.

Zacharie Roger Mbarga

Information financière

Une pesanteur de plus pour les emprunteurs

La méconnaissance des statistiques adéquates du marché par les demandeurs de crédits est une autre pesanteur.

Les usagers sont à la merci de l’asymétrie d’information financière. Certains pâtissent de leur manque de culture financière. Il est par exemple indéniable pour un emprunteur de maitriser la différence entre le taux d’intérêt et le coût réel TEG (coût réel de l’argent).

Entreprises comme particuliers, vous pouvez comparer le «coût» moyen d’un emprunt dans les différentes banques du pays. Au Cameroun, il y a un écart moyen de 7,5 % entre le «prix de gros» de l’argent et le coût appliqué aux usagers. Au Gabon, il y a un écart moyen de 9,44 % entre le «prix de gros» de l’argent et le coût appliqué aux usagers.
Les chiffres de la Beac dans ce rapport peuvent aider l’emprunteur à préparer son dossier de crédit. Il va ainsi pouvoir négocier les conditions, comparer la compétitivité-prix des différentes banques.

Absence de concurrence
Du fait d’une absence accrue de concurrence, les établissements de crédit dictent leur loi sur le marché. Le niveau élevé du crédit serait ainsi une résultante d’un secteur financier peu dynamique. Nelson Essiane, Chercheur au Laboratoire d’analyses et de recherche en économie mathématique (LAREM) estime que «c’est bien connu, lorsque vous êtes peu à offrir un bien sur un marché (oligopole), les prix ont tendance à être plus élevés que s’il y avait plus de concurrence. Ce phénomène joue aussi dans la détermination des taux appliqués au secteur privé. D’autant plus qu’en général, le demandeur de crédit est en position de “faiblesse” face au banquier : il a besoin d’argent, il voit en lui son “seul” espoir de voir son problème financier résolu. Ce ne sont clairement pas des conditions adéquates pour négocier !».

Zacharie Roger Mbarga

Crédits aux entreprises

Le secteur privé ne finance pas l’investis-sement

Les nouveaux crédits distribués au second semestre 2018 demeurent à court terme et essentiellement orientés vers le financement des besoins de trésorerie des entreprises et la consommation des ménages. En effet, les crédits à court terme représentent 76,78% des concours bancaires accordés au cours de la période de référence, suivis des prêts à moyen terme, dont la part est de 13,11%. Les crédits à long terme et les opérations de crédit-bail, pourtant indispensables pour le financement des investissements et l’accumulation des outils de production, restent très marginaux, avec des proportions établies respectivement à 1,05% et 0,35%.

Pourtant, la répartition par type de clientèle montre que les entités du secteur productif (grandes entreprises, petites et moyennes entreprises) demeurent les principaux bénéficiaires des financements bancaires octroyés au second semestre 2018. Ces catégories concentrent à elles seules 3951 milliards de FCFA, soit près de 82,37% du total des nouveaux concours, réparties à hauteur de 63,51 % pour les grandes entreprises et 18,86% pour les petites et moyennes entreprises (PME). Les crédits aux particuliers, quant à eux, qui n’ont atteint que 406,4 milliards de FCFA, soit 8,47% du total des prêts, ressortent en hausse par rapport au montant du semestre précédent, chiffré à 239,16 milliards de FCFA, et représentant 5,31% du total des nouveaux financements accordés.

Dictature des poids lourds
Les grandes entreprises de la Cemac captent 63,5% des crédits. Entre le 1er juillet et le 31 décembre 2018, les établissements de crédit implantés dans la Cemac ont accordé des prêts de l’ordre de 4  797 milliards de FCFA. Cet argent est essentiellement englouti par les grandes entreprises.

Zacharie Roger Mbarga

 

‘’Il ne faut jamais perdre de vue que les banques sont des entreprises’’

Nelson Essiane

On peut rechercher les causes du coût élevé du crédit du côté des demandeurs de crédit (entreprises, particuliers, etc.), des offreurs de crédit (les banques), mais également de la structure des économies de la Cemac

Le chercheur au Laboratoire d’analyses et de recherche en économie mathématique (Larem) fournit des réponses au phénomène de hausse de taux de crédits en zone Cemac.

 

La publication du dernier rapport de la BEAC sur l’octroi de crédit démontre le caractère élevé des taux de crédits dans la sous-région. Quelles en sont les causes?
Il serait hasardeux de prétendre donner de manière exhaustive toutes les causes du niveau de coût du crédit observé dans la Cemac. Toutefois, certains phénomènes et causes doivent retenir notre attention. Comme pour la plupart des prix (pour rappel, le taux d’intérêt est un prix), il est le résultat d’un ensemble d’interactions plus ou moins complexes.

Il est souvent didactique de considérer que le taux qu’une banque pratique à un de ses clients correspond au taux directeur de la banque centrale (qu’on peut considérer comme « le prix de gros » de l’argent) plus «quelque chose». C’est ce «quelque chose» qui est le plus complexe à expliquer en pratique. Certains l’appelleront «prime de risque», mais la perception du risque de crédit ne saurait expliquer en totalité l’écart entre le taux de la Banque Centrale et le Taux effectif global (TEG) supporté par un emprunteur.

Une fois cela dit, on peut rechercher les causes du coût élevé du crédit du côté des demandeurs de crédit (entreprises, particuliers, etc.), des offreurs de crédit (les banques), mais également de la structure des économies de la Cemac.

Les banques ont tendance à augmenter les taux d’intérêt lorsqu’elles font face à des emprunteurs qu’elles jugent «risqués». Cela peut expliquer (en partie) pourquoi au premier semestre 2018 dans la Cemac les banques ont appliqué un taux d’intérêt moyen de 6% aux grandes entreprises, contre 14,5% pour les particuliers et 9% pour les PME.Les particuliers et PME n’offrent pas généralement les mêmes garanties que des grandes entreprises. Les informations financières de ce type d’acteurs économiques sont souvent moins fiables ;les risques de défaut sont relativement plus importants ; la rigueur dans la gestion des fonds alloués est parfois moins marquée que dans des entreprises plus grandes et mieux organisées.

…Pour les banques du Cameroun, au second semestre 2018, le taux d’usure sur les découverts s’élevait à 21,76 %, 15,55 % et 10,69 % pour les particuliers, les PME et les grandes entreprises respectivement.

D’un autre côté, les banques ont des pratiques commerciales qui peuvent accentuer l’écart entre le prix d’achat de l’argent et le taux appliqué aux emprunteurs. Ainsi, elles peuvent pratiquer des grilles de prix standardisées par type de clients (grandes entreprises, PME, fonctionnaires, commerçants, etc.). Cette pratique est très courante en situation de relative faible concurrence. Elle permet aux banques de maintenir des taux élevés auprès de segments de marchés qui ont le plus faible pouvoir de négociation (généralement les particuliers), tandis que les grandes entreprises (qui ont souvent des comptes dans plusieurs banques et dont les volumes d’emprunt sont plus importants) ont la possibilité de faire jouer la concurrence pour bénéficier de taux plus avantageux. Il ne faut jamais perdre de vue que les banques sont des entreprises recherchant du profit, et donc redoublant d’ingéniosité pour maximiser leurs marges autant que possible.

Au-delà des caractéristiques liées aux offreurs et demandeurs de crédit, il faut considérer la structure de l’économie et du système bancaire proprement dit. Il n’est pas étonnant d’avoir un coût du crédit élevé dans un environnement global où le climat des affaires n’est pas assez favorable, où les systèmes judiciaires ont d’importantes marges de progression avant d’être pleinement optimaux pour l’activité économique, et où l’instabilité sociopolitique génère de l’incertitude.

Est-ce la seule responsabilité du risque pays ?
Comme je l’ai mentionné précédemment, le coût élevé du crédit dans un pays donné ne peut dépendre d’un seul facteur. Toutefois, il est assez bien établi qu’un pays qui voit sa note souveraine significativement dégradée aura tendance à avoir des taux d’intérêt débiteurs plus élevés. Cela montre encore à quel point un gouvernement (et globalement l’ensemble des acteurs de la scène publique) doit attacher de l’importance à la stabilité macroéconomique et sociopolitique. Un mauvais rating peut sensiblement nuire à l’investissement et donc à la croissance et l’emploi sur le long terme.

Parmi les contraintes à l’accès au crédit par les agents économiques (entreprises, individus), il y a l’asymétrie d’informations. Y a-t-il un outil d’information, voire de benchmark des offres de crédit ?
L’asymétrie d’information joue un rôle non négligeable dans la négociation d’un crédit. Les pays de la Cemac n’échappent pas à cette logique. Les fausses déclarations de certains emprunteurs, tout comme le fait que certaines banques ne présentent pas explicitement le coût global du remboursement d’un crédit, sont des situations d’asymétrie d’information qui peuvent survenir dans notre contexte. Des solutions comme des contrôles de cohérence sur les états financiers des emprunteurs, des contrôles sur place, etc. sont adoptées par les banques. Mais c’est très probablement les emprunteurs qui sont en moyenne les moins bien outillés pour se prémunir de l’asymétrie d’information. C’est pourquoi la publication et la vulgarisation des taux débiteurs pratiqués par chaque banque sont un début de solution pour ce type d’agent.

La liberté des banques à décider d’un taux d’intérêt différent de celui de la banque centrale est-elle encadrée ?
Dans les pays de la Cemac (tout comme la plupart des économies du monde aujourd’hui), nous avons adopté le marché comme principal mode d’allocation des ressources. De ce fait, les pouvoirs publics laissent une assez grande liberté aux entreprises de définir leurs politiques de prix, tout comme les usagers sont libres de recourir aux prestations des entreprises de leur choix. C’est le même principe en ce qui concerne le crédit. La banque centrale cherche à influencer le coût du crédit via ses instruments de politique monétaire, mais ne dicte pas, coercition à l’appui, la politique de prix (de taux d’intérêt) des banques. Toutefois, conscient des abus qui pourraient survenir dans la pratique du crédit, le Comité ministériel de l’Umac a fixé les modalités de calcul du taux d’usure (le taux au-delà duquel une convention de crédit ne devrait pas être signée). Celui-ci est défini comme le taux effectif global (TEG) qui excéderait de 33% «le TEG moyen pratiqué au cours du semestre précédent par les opérations de même nature comportant des risques analogues». Par exemple, pour les banques du Cameroun, au second semestre 2018, le taux d’usure sur les découverts s’élevait à 21,76 %, 15,55 % et 10,69 % pour les particuliers, les PME et les grandes entreprises respectivement.

Le crédit bancaire est la principale source de financement des structures économiques, principalement des entreprises. N’y a-t-il pas lieu de vulgariser les autres mécanismes ?
Déjà, c’est une affirmation à relativiser. Le shadowbanking (tontines notamment) est déjà aujourd’hui une modalité de financement bien établi dans notre paysage économique (notamment chez les TPE et PME). En outre, les établissements de microfinance jouent un rôle socioéconomique non négligeable, bien que le volume de crédits octroyés soit bien moins important que celui des banques. Disons donc qu’avec près de 71% des crédits bancaires accordés aux grandes entreprises, ce sont plutôt ces dernières qui ont principalement recours à ce mode de financement pour leur activité.

Toutefois, on assiste à la montée en puissance de modèles alternatifs de financement comme le financement participatif (crowdfunding) en Afrique (près de 100 % de croissance en 2015 selon la Banque mondiale). Beaucoup de porteurs de projets, notamment dans des secteurs plus ou moins innovants, qui ne peuvent recourir aux microfinances ou aux banques, sont susceptibles d’y trouver leur compte. Les succès africains, sur des plateformes comme Kiva, peuvent en témoigner. Au Cameroun, de plus en plus de jeunes entreprises sont séduites par ce mode de financement. Personnellement, j’accueille avec beaucoup d’optimisme cette dynamique. Des plateformes comme Guanxi-Invest ou la récente campagne de levée de fonds de la société Kiro’o Games sont des exemples qui montrent bien que des mécanismes complémentaires de financement sont envisageables avec des résultats probants. Une plus grande considération de ceux-ci, tant par les porteurs de projets que par les autorités publiques, est donc la bienvenue.

Interview réalisée par
Zacharie Roger Mbarga

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