Droits de l’Homme : comment Yaoundé essaie de sortir de l’étau

Le Cameroun ouvre finalement ses portes au Haut-Commissariat aux droits de l’Homme des Nations unies. Paul Biya invite la patronne de cet organe intergouvernemental à effectuer une visite de travail dans le pays, au mois de mai.

Lors de la 40e session du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies (du 25 février au 22 mars), le conseiller des affaires étrangères à la Mission permanente du Cameroun auprès de l’office des Nations unies à Genève, Côme Damien Georges Awoumou, a «confirmé» cette «invitation officielle» du président camerounais. Un revirement !

En effet, toute l’année dernière, Yaoundé a refusé au Haut-Commissariat aux droits de l’Homme l’accès à son territoire. L’organisme onusien souhaitait enquêter sur les accusations de torture et d’exécutions extrajudiciaires, visant les forces de défense et de sécurité dans les régions anglophones et de l’Extrême-Nord. «Vous savez, même si vous ne nous laissez pas entrer, on va enquêter. Et on va continuer à faire pression jusqu’à ce que vous nous laissiez entrer, et là on rendra compte», prévenait, en fin juillet, Zeid al-Hussein, le prédécesseur de Michelle Bachelet à la tête du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme.

Manœuvres diplomatiques
«Le Cameroun n’a rien à cacher et est malicieusement accablé pour des desseins que nous soupçonnons tous. Yaoundé se doit donc de rester prudent, tout en évitant toute situation de rupture et de mise au ban. Il s’agit d’une approche conforme au style diplomatique du Cameroun : coopération et prudence», décrypte un géostratège, proche du pouvoir de Yaoundé. L’invitation de Paul Biya est donc clairement une manœuvre diplomatique, pour se sortir de l’étau qui se resserre autour de lui.

Le changement de posture vis-à-vis du Haut-Commissariat aux droits de l’Homme intervient au moment où semble se former contre le régime quarantenaire, une coalition internationale avec pour levain la crise politique et sécuritaire que traverse le pays. «Avant de commencer ce voyage, j’ai eu l’occasion d’être à Paris et de rencontrer les directeurs Afrique des pays du G7. Et je suis absolument ravi que nous ayons vraiment des points communs sur le Cameroun», apprend Tibor Nagy, qui milite désormais en faveur d’un «Forum international» pour tabler sur le dossier Cameroun. Pour illustrer cette convergence de vue, le sous secrétaire d’État aux Affaires africaines des États-Unis cite la déclaration de l’Union européenne (UE), publiée le 5 mars dernier.

Dans ce communiqué, Bruxelles estime que «l’arrestation et la détention prolongée de plusieurs dirigeants d’un parti de l’opposition, dont son leader Maurice Kamto, et d’un nombre important de manifestants et de sympathisants, ainsi que l’ouverture de procédures disproportionnées à leur encontre devant la justice militaire, accroissent le malaise politique au Cameroun». Les 28 regrettent par ailleurs un «nombre inacceptable de victimes et un impact lourd en termes humanitaire et économique», et appellent à «un dialogue inclusif» pour régler la crise dans les régions anglophones du pays.

Front local
Cette position de l’UE est contraire à celle exprimée jusqu’ici par Paris, fervent soutien de Yaoundé, notamment au sujet de la crise anglophone. «La France, qui a toujours été favorable au gouvernement, est embarrassée», affirme une source citée par le journal français Le Monde. Raison : Après avoir notamment pris l’engagement de créer une commission indépendante pour entamer des négociations avec les anglophones, Paul Biya n’a toujours pas tenu parole.

Alors que les soutiens se font rares à l’international, le pouvoir de Yaoundé essaie de construire un front intérieur. Depuis les sorties américaines et européennes, le gouvernement, le parlement, certains partis politiques et une partie de la presse sont vent debout contre « l’ingérence des puissances étrangères dans les affaires intérieures du Cameroun ». Feront-ils le poids face à la « communauté internationale » ? Il est souhaitable que le conflit ne s’ouvre jamais.

Aboudi Ottou

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