Cameroun : l’urgence d’un dialogue sur la forme de l’Etat

Revendications : verbatim sans fard au pied du mont Cameroun

Que veulent vraiment les Anglophones ? Ceux du Sud-ouest répondent sans fioritures à la question.

Que veulent vraiment les Anglophones ? Ceux du Sud-ouest répondent sans fioritures à la question.
Monument de la réunification à Buea

Ekona (localité située dans l’arrondissement de Muyuka, département du Fako), 29 septembre 2017. Depuis un quart d’heure, Julius Akondang a 81 ans. Pas de flonflon, de rose ou d’artifice. Au moins, en ce jour spécial, il déploie sa voix de stentor pour chanter, successivement en anglais et en français, le refrain de l’hymne national du Cameroun. «That’s all ! C’est tout !», ponctue le sympathique vieillard aux airs de gentleman farmer. A la véranda de sa bicoque cet après-midi, il veut jouer les grands et les petits rôles au milieu des pleurs et des sourires écrasés au coin d’une joue. L’image raconte peut-être mieux que n’importe quelles autres deux choses. La première, c’est la mort (des suites d’un accident de la circulation sur la route Ekondo Titi – Kumba, reliant les départements du Ndian et de la Mémé) de Bertha, son épouse, en janvier 2001. La seconde, sa vie de teenager lors du lancement des travaux de construction du pont sur le Moungo, en 1961.

« Vrai problème »

Quasiment un demi-siècle plus tard, Julius Akondang en reparle. Le récit est sur le fil. Il est d’ailleurs déroulé sur fond de démenti de ce qu’il a entendu tout récemment sur une radio privée locale. «On dit que les Anglophones ne voulaient pas s’unir aux Francophones et que c’est la raison pour laquelle ils veulent l’indépendance. C’est faux ! Moi-même j’ai participé aux travaux du pont de la Réunification, du début jusqu’à la fin. Et j’étais content tous les jours d’y travailler!», tonne l’octogénaire, visiblement remonté. Le moins que l’on puisse dire est qu’il  ne partage pas le discours ambiant. Tout au plus, ce fils du Fako préfère puiser dans la métaphore. «Pendant ma jeunesse, j’ai appris qu’on ne peut additionner deux fractions qu’à la condition d’avoir un dénominateur commun. Et le pont sur le Moungo, tel que nous le percevions, était le dénominateur commun entre le Cameroun occidental et le Cameroun oriental», assume-t-il fièrement. D’ailleurs, du haut de sa «chaire», l’homme rigole à propos du «séparatisme», du «sécessionnisme» et tout le trésor sémantique que ces termes charrient ces derniers temps ici. Sauf qu’aux éclats de rire, succède un rictus occasionné par des insatisfactions. «L’Anglophone veut quoi finalement?», assène Julius Akondang face au reporter.

S’il se résout à apporter des éléments de réponse à cette question en dépit de son inexpérience en matière politique, ce «Camerounais 100%» (il exige qu’on l’appelle ainsi) se veut méthodique : montrer à quel point sa pensée est commune dans toute la zone anglophone. Fidèle à sa démarche, Julius Akondang assure que si la situation a pris le cours périlleux connu de tous, «c’est que les Anglophones remâchent depuis peu (il insiste sur ce dernier mot) le sentiment d’être abandonnés par les Francophones. C’est ce que nous tous disons ici, y compris nos élites politiques proches du président!» Selon lui, si les «ministres de Paul Biya, originaires de la partie anglophone» ne l’affichent pas clairement, ce sentiment de déréliction nourrit chez tous une certaine mélancolie tant au Nord-ouest que dans son Sud-ouest natal.  Julius Akondang y voit les Anglophones dépossédés de pouvoirs réels dans tous les secteurs de la vie publique. Comme toujours, il puise et use de la métaphore : «Depuis peu, je dis bien depuis peu, le fleuve se déverse, pour finir, dans l’océan des nostalgies. On y ressasse la nation de jadis telle que voulue par les John Ngu Foncha et autres, son passé peu à peu englouti et sa double identité agonisante». Et laissant son esprit délibérer, le vieil homme se reprend bruyamment: «En réalité, les Anglophones se persuadent qu’ils sont menacés de disparaître soit sur le plan physique, soit sur le plan politique, par la domination exclusive des Francophones. Je vous dis que c’est ça le problème!»

Déclinaison

Une sorte de chape de plomb qui, jure Julius Akondang, retentit sur tous et se décline en problème de gouvernance. «Savez-vous que c’est le mauvais état de route qui est à l’origine de l’accident qui a emporté ma femme sur la route Ekondo Titi – Kumba? Savez-vous combien de personnes sont mortes sur ce même tronçon? On a crié longtemps ici et ce n’est que cette année que les travaux ont démarré… Or, si les choses étaient organisées telles que les populations puissent se prendre en charge localement, ce serait autrement», déballe-t-il furieusement.

Dans cette posture, il est rejoint par Motuba Sakwe Tobias, le président du Cameroon People’s National Convention (CPNC), une formation politique basée à Limbé. Avec quelques militants de son parti, il soutient que «le mode de gouvernance actuel incarne  trop une influence conservatrice francophone au sens propre du terme. Ce n’est plus une gouvernance à double vitesse, mais à triple vitesse, où on a un Cameroun sur la carte, deux dans la tête de l’élite gouvernante qui contrôle tout. Cela exige qu’on puisse revoir tout».

De son côté, Mbatang Song Stephen, le président du National Democratic Party for Youth Development (N.D.P.Y.D) se plaît à faire formellement un procès à l’Histoire. Il pense  que «le long bail de certains à la tête du pays» a fini par installer un modèle de gouvernance souffrant d’une triple tare : labyrinthique, peu efficace et coûteux. «A nos yeux, on ne discerne pas toujours la répartition des compétences entre les entités du pays. Pour un petit projet, la rivalité des pouvoirs et des egos freine toujours l’action et l’initiative. En plus, on a instauré un système de dépenses floues partout. Voilà autant de choses dans lesquelles les Anglophones ne se reconnaissent plus», énumère l’homme politique. Relativement à cela, il pense qu’ «une gouvernance décentralisée, empreinte de traçabilité et de célérité  éviterait d’autres crises».

Ça ne suffit pas…

A écouter les uns et les autres, ce que scrutent les Anglophones du Sud-ouest est la mise en œuvre de la décentralisation. Pour eux, les réformes vont bon train et les sujets qui fâchent restent cependant nombreux. «Le chef de l’État va-t-il mettre le pied sur le frein ou céder sur certains points  comme l’instauration du poste de vice-président de la République? Aurait-il la tentation de calmer ses contempteurs par quelques concessions  comme par exemple la rotation de la fonction présidentielle? Donnerait-il un coup de barre à tout?» Telles sont les questions qui reviennent en boucle ici. Beaucoup pensent  que la communication est utile pour comprendre. «Depuis, Paul Biya n’a rien dit. Il faut qu’il parle plutôt que de permettre à des élites politiques vomies ici de gérer cette crise par procuration», souhaite Oben Issac Enow, le leader du Cameroon Ideological Party (CIP). S’il reconnait que dans un contexte tel que celui que vit la zone anglophone du pays, la désignation de certaines  personnes  pour baliser le dialogue comporte une pluralité d’enjeux, il est tout aussi important, selon lui, d’entendre la parole présidentielle.

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Voici plus d’un an que le Cameroun est secoué par une crise politico-sociale dans ses régions du Nord-ouest et du Sud-ouest. Les nombreuses mesures jusqu’ici prises par le gouvernement pour désamorcer la colère des populations originaires de cette partie du pays ont l’effet d’un traitement de maladies opportunistes chez une personne atteinte du virus du VIH – Sida.

De fait, Yaoundé évite jusqu’ici de s’attaquer au cœur du problème. Débutée sous forme de revendications corporatistes des enseignants et des avocats, la crise est depuis devenue politique. Ce qui est désormais sur la table, c’est la remise en cause du processus de construction de la «République du Cameroun» tel que mené depuis la réunification le 1er octobre 1961 du Cameroun oriental (administré par la France de 1916 à 1960) et du Cameroun occidental (administré par la Grande Bretagne de 1916 à 1961). Une remise en cause que l’on désigne par le groupe de mots «problème anglophone».

Comme on peut le constater en lisant notre dossier, nombre des ressortissants des régions du Nord-ouest et du Sud-ouest (partie du Cameroun occidental qui décida de se rattacher au Cameroun oriental pour former un pays, l’autre partie ayant choisi le rattachement au Nigéria) estiment que cette construction s’est faite au détriment de leurs cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives…

Pour les contestataires, leurs intérêts ne peuvent efficacement être pris en compte que dans le cadre d’un Etat fédéral. En face, Paul Biya répond que «la forme de l’Etat est non négociable» et tente même d’imposer l’omerta sur cette question. Pourtant, lorsqu’il a fallu supprimer la limitation des mandats, c’est le même Paul Biya qui affirmait que «les constitutions ne sont pas faites ne varietur, le peuple lui-même détermine ce qui est bon pour lui». Pour les mêmes raisons, il est aujourd’hui plus qu’urgent d’ouvrir un débat sur la forme de l’Etat.

Christian Tumi : “Il faut opter courageusement pour une intégration scientifique”

Que veulent vraiment les Anglophones ? Ceux du Sud-ouest répondent sans fioritures à la question.
Notre but serait de créer une culture nouvelle à partir des meilleurs éléments de toutes celles dont nous avons hérité de la francophonie et de l’anglophonie

En mars 2011, le cardinal, aujourd’hui à la retraite, publiait un livre programme. Dans cet ouvrage intitulé « Ma foi : un Cameroun à remettre à neuf », l’ancien archevêque de Douala livre sa compréhension du problème anglophone.

Un jour je me suis retrouvez seul avec Monsieur Peter Manfany Musonge, alors Premier ministre. Pendant la causerie, je lui ai demandé s’il croyait qu’un Camerounais anglophone pouvait un jour devenir le président du Cameroun. Un silence de mort a suivi. Ce que la France qui a encore la mainmise sur notre pays veut, c’est l’assimilation de l’anglophone et non l’intégration de nos deux cultures héritées de la colonisation.

Je n’oublierai jamais ce jour dont j’ignore à regret la date. Nous étions invités, d’autres évêques d’Afrique francophone et moi, à l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège.  Nous étions à Rome pour un des Synodes ordinaires des évêques. Un fonctionnaire de l’Ambassade de France m’approcha et voulu savoir de quelle nationalité j’étais. Ma réponse fût claire: je suis Camerounais de souche. Sans le moindre soupçon de sa part que je pouvais être un camerounais anglophone, il me dit: Nous (la France bien sûr) sommes contents que vous soyez en train de réussir l’assimilation culturelle des anglophones. Le diplomate essaya en vain de cacher son embarras quand je lui fis savoir que j’étais du Cameroun anglophone. A partir de cette rencontre fortuite, j’ai su quelle était et quelle est encore la politique culturelle française au Cameroun: faire disparaitre du Cameroun la culture anglo-saxonne de la minorité anglophone.

On comprend pourquoi depuis la Réunification, plusieurs pratiques et institutions sont venues du Cameroun francophone au Cameroun anglophone où, comme le faisait remarquer Bernard Fonlon: «on conduit sa voiture maintenant à droite, le franc a remplacé la livre comme monnaie courante, l’année scolaire a été aligné sur celle du Cameroun francophone et le système métrique scientifique a remplacé les mesures britanniques. Mais en vain ai-je recherché une seule institution ramenée du Cameroun anglophone vers le Cameroun francophone. L’influence du Cameroun anglophone est pratiquement nulle15 sur l’ensemble du territoire national. Sauf ce qui vient de se faire 46 ans après la réunification des deux Cameroun: l’harmonisation du Code de Procédure pénale est venue mettre un terme à la dichotomie entre le système de la Common Law applicable dans la partie anglophone et celui en vigueur dans la partie francophone du pays, une pratique longtemps décriée par toute la communauté judiciaire du Cameroun16.

La politique française d’assimilation du Cameroun anglophone pour faire disparaitre la culture anglo-saxonne, grâce aux «vastes intérêts français, et grâce à la présence physique » des Français au Cameroun, « est très forte et s’accroît encore 17».

On a l’impression que l’autorité politique du pays, encore sous une grande domination de la France, fait tout pour rendre inefficace l’unité culturelle et même géographique qui existe entre les deux régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. La route qui relie les deux régions est la plus négligée de la République ; peut-être veut-on empêcher le brassage des populations de ces deux provinces. Il faut construire la route Buea-Kumba-Mamfé-Bamenda. Afin de me faire comprendre, je donne un exemple simple : pour aller de Buea à Bamenda, on est obligé de traverser toutes les régions du Littoral et de l’Ouest pour des raisons évidentes (…).

3-2- La minorité anglo-saxonne au Cameroun doit être protégée

L’accord de Foumban de 1961 n’a jamais prévu une assimilation, une dilution, une disparition pure et simple de la personnalité de la partie anglophone du pays. Il est clair qu’Ahmadou Ahidjo, jouant sur la force et usant des pouvoirs absolus et exceptionnels de l’époque, a fait disparaître ses partenaires de Foumban, en leur imposant une évolution contraire à leurs aspirations.

Un analyste politique décrivant cette situation avec perspicacité a écrit: «Ce que nous disons n’est pas une révélation originale, et ne devrait donc susciter ni passions ni consternations. Nous le savons tous, et l’avons supporté, dans le contexte d’un pays dirigé d’une main de fer. En 1972, les citoyens n’avaient pas la liberté de parole, le droit de vote, la liberté d’être citoyens au sens effectif du terme. On ne peut donc pas donner à la date du 20 mai une autre signification que malheureuse. Tôt ou tard, il faudra bien réparer le tort fait aux Anglophones comme préalable  à toute tranquillité politique et à toute cohérence institutionnelle. Ces compatriotes anglophones, qu’ils soient en haut ou en bas dans la hiérarchie politique et sociale, expriment, en privé, des sentiments profonds de dégoût, de dépit et de répulsion. Tous estiment être comprimés, marginalisés, et trompés au change. Nous n’avons pas le droit de coller à un peuple les résultats d’un référendum organisé par une dictature sanguinaire20».

Les ennuis quotidiens du Premier ministre (anglophone) sur certains dossiers, le manque de respect répété, chronique et ouvert dont il est l’objet de la part de certains membres du gouvernement aggravent une situation déjà fort embarrassante. Il en est par exemple ainsi du dossier du point d’achèvement, notamment en ce qui concerne les retombées. On peut citer bien d’autres, à l’instar de celui du barrage en cours de montage. Le Premier Ministre est absent de tout le processus et de toutes les discussions, écarté au profit d’un Ministre des Finances omnipotent et omniscient.  Achidi Achu, tout comme son successeur Musonge, en savent long sur ce que vaut effectivement un Premier Ministre anglophone. «Dans ces conditions, le bilinguisme tant vanté est un leurre au sens complet. La quasi-totalité des documents officiels sont libellés uniquement d’information dans les services publics21».

Pour protéger la minorité anglophone au Cameroun, nous devons avoir ce que j’appellerais le courage politique, lequel nous aiderait à «admettre soigneusement leurs éléments constitutifs dans le but de les synthétiser en un système nouveau, riche, harmonisé et dynamique22».

Il faut donc que nous évitions toute élimination ou toute assimilation du faible par le plus fort. Il faut opter courageusement pour une intégration scientifique. Notre but serait de créer une culture nouvelle à partir des meilleurs éléments de toutes celles dont nous avons hérité de la francophonie et de l’anglophonie. Comment y parvenir ?

«Trois opérations seront nécessaires: d’abord, un examen perspicace, objectif et scientifique, des principes constitutifs des cultures en question ; ensuite un choix logique, décisif énergique des  modalités de ce choix23».

Pour créer une culture nouvelle au Cameroun, le problème qui se poserait est celui de savoir quel doit être le critère de choix  des meilleurs éléments de toutes les cultures dont nous avons héritées.

Le Docteur Bernard Fonlon, dont je me suis inspiré jusqu’à présent, enseignant très admiré par la jeunesse universitaire de son temps, nous donne une réponse à cette question: «D’abord, on choisit en général les éléments authentiques, bons et beaux en eux-mêmes ; parmi ces derniers, on préfèrera celui qui satisfait aux besoins spécifiques par nous-mêmes éprouvés et qui comble certaine(s) lacune (s) de notre vie culturelle24».

En homme bien averti, l’enseignant souligne que la nouvelle culture à créer pour les deux Cameroun, s’ils veulent continuer à exister comme une nation, doit être camerounaise: «Le premier principe que nous ne devons jamais perdre de vue sur cette culture à créer à partir d’éléments si différents quant à leur origine, doit être camerounaise en son essence; le sol d’où elle jaillit, d’où elle tire sa nourriture doit être camerounais ; le Camerounais doit être le tronc sur lequel seront greffés les emprunts franco-britanniques, si bien que la sève qui parcourt son organisme des racines aux fleurs et qui donne la vie à l’unité de l’ensemble soit camerounaise25».

Pour que ce projet devienne une réalité, «deux choses sont absolument nécessaires : d’abord, les valeurs (camerounaises) devraient être étudiées à nouveau, purifiées, réhabilitées et chargées d’un nouveau dynamisme ; deuxièmement, il est d’une importance primordiale que ce renouveau camerounais, autant que possible, que l’examen et le choix des éléments étrangers à y greffer soient faits par des Camerounais26».

Pratiquement, qu’est-ce qu’on doit faire ? Je me permets encore de citer longuement Bernard Fonlon pour la pertinence de ses arguments: «En règle générale, partout où on crée, adopte et adapte une institution culturelle d’importance nationale, aucune intervention étrangère ne devrait s’ingérer avant que les cerveaux camerounais n’aient eux-mêmes épuisé le problème».

«Du stade de la conception à celui de la réalisation, une politique normale suit les étapes suivantes : d’abord, quelqu’un conçoit, ensuite on examine, délibère et élabore, puis on adopte et finalement on applique».

«Au stade de conception, de délibération et de choix, les Camerounais ne doivent jamais chercher du secours avant qu’ils ne soient certains, d’une façon indubitable, que le problème est au-dessus de leurs capacités. Bien sûr, le manque de cadres qualifiés et d’honnêteté intellectuelle rend absolument nécessaire l’obligation de s’appuyer sur le technocrate étranger».

«Pourtant à moins qu’il ne puisse en être autrement, il ne faudrait inviter l’étranger qu’au stade de l’application et de l’exécution, et même là, son travail devrait être l’objet d’une soigneuse surveillance».

«En règle générale, à n’importe quel stade, avant d’employer l’aide d’un étranger, il faudrait être certain que ce dernier est vraiment spécialiste dans le domaine en question. Bien plus, et ceci est d’une importance capitale, il faudrait être certain que c’est bien un homme qui ne viole ni sa parole ni ses engagements, un homme dont la sincérité est indiscutable 27».

Dans ce dialogue culturel entre le francophone et l’anglophone au Cameroun, «le principe de l’égale participation» doit être scrupuleusement respecté. L’inégalité «en superficie, population et puissance» entre les deux parties du pays est manifeste. «C’est pourquoi la faiblesse de l’influence anglo-saxonne dans cette république, conséquence de cette infériorité multiforme, en est le résultat parfaitement naturel. Il serait donc naïf pour un anglophone de s’en plaindre. Pourtant, un homme digne de ce nom ne perd pas ses droits à cause de la petitesse de sa taille.28» Autrement dit, je crois que nos deux cultures officielles «doivent  être placées pied d’égalité». Et il est à noter que «sans adjectif qualificatif», notre constitution stipule «que l’anglais et le français sont [nos] langues officielles29». C’est pourquoi je suis d’accord avec le Docteur Fonlon qu’à chacune de ces deux cultures, on devrait donner une chance égale de participation effective au développement culturel de ce pays. Aucune culture au monde n’est supérieure à une autre, de même qu’aucun être humain n’est supérieur à un autre.

Le Cameroun nouveau dont je rêve, c’est un Cameroun qui doit se convertir, se perfectionner, se transformer en profondeur. Un pays prêt à acquérir de nouvelles façons de vivre et d’agir. Bref, un pays qui doit être le contraire de ce qu’il était hier. Se convertir, c’est éliminer de sa manière de faire tout ce qui est négatif.

 

5-Bernard Fonlon, op. cit., p.37

16- Cette opinion est largement partagée par les Camerounais.

17-Bernard Fonlon, op. cit., p.37

20- ShandaTomne, «Unité de quoi, par comment, et sur quelle base ? Il est temps de crever l’abcès», Le Messager n°2133 du 24-05-2006, p.2.

21-Bernard Fonlon, op. cit., p.37.

22-Ibid., p.41

23-Ibid.

24-Ibid.

25- Ibid.

26- Ibid.

27-Bernard Fonlon, op. cit., p.42.

28- Ibid.

29- Bernard Fonlon, op. cit.,p.43.

Interview

Viviane Ondoua Biwole :‘’La crise actuelle est un appel à un nouveau mode de gouvernance”

L’experte en management analyse la crise dans les régions du Nord-ouest et Sud-ouest sous le prisme de cette discipline. 

L’experte en mana-gement analyse la crise dans les régions du Nord-ouest et Sud-ouest sous le prisme de cette discipline.
“Ma conviction intime est que cette crise pourrait se dénouer comme en 90 par un nouveau consensus inattendu mais réconciliant dont la responsabilité incombe au gestionnaire en chef du Cameroun”

 La configuration de 90 est bien présente. D’une part le gouvernement et d’autre part les manifestants (partis politiques, société civile, activistes). Ce qui est donc en jeu ici est que l’une des parties a rompu l’équilibre appelant à une nouvelle façon de gouverner. Un constat semble alors faire l’unanimité: la crise actuelle est un appel à un nouveau mode de gouvernance. Pour répondre à cette préoccupation, certains se réfèrent à la constitution et présentent la décentralisation comme solution. Sauf que, dans ce cas, il ne s’agit pas d’une nouvelle modalité, il s’agit d’un consensus dont la progressivité de mise en œuvre n’est pas au goût d’autres acteurs. Au point où,  la question que ceux-ci posent n’est plus celle de la mise en œuvre de la décentralisation, mais d’une nouvelle forme de gouvernance.

Nouveau mode de gouvernance : exigences multiples

Il apparait dans les différentes revendications que si la forme de l’Etat est questionnée, les exigences de bonne gouvernance ne sont pas en reste. En effet, les différents acteurs restent conscients de ce que la forme de l’Etat ne saurait à elle seule garantir de meilleures conditions de vie. Elle ne va pas automatiquement éradiquer la corruption et les autres tares (inertie, iniquité etc.). En effet, ces tares ne seront pas effacées par décret. C’est la raison pour laquelle, de manière caricaturale, les manifestants font pression pour que certains soient écartés des sphères du pouvoir, ils accusent la forme de gouvernance actuelle d’avoir généré les dysfonctionnements décriés (corruption, tribalisme, discrimination, etc.).

Il s’est progressivement instauré un climat de suspicion entre les gouvernants et gouvernés. Ce qui n’est pas propice au dialogue souhaité par tous. Cette suspicion est malheureusement nourrie par la perception que les manifestants ont de la gestion des libertés publiques. Le régime des autorisations appliquées selon les dispositions juridiques accorde une place importante à l’appréciation de l‘autorité administrative du risque potentiel d’une manifestation. Dans bien des cas, elle est accusée d’impartialité et de bras séculier pour empêcher l’expression des libertés. A tort ou à raison, ils renient aux gouvernants la sincérité de leurs décisions. L’on observe alors une défiance de l’autorité à travers la violation des interdictions de manifester, à travers le refus d’exécuter les ordres des ministres sectoriels et plus grave l’atteinte aux symboles de l’Etat. Visiblement, les lois ne suffisent plus à faire régner l’ordre. En pareille circonstance, le management peut apporter des éclairages.

Le premier point qu’il convient d’évoquer ici est qu’en management, quand il s’agit d’une entreprise, la crise est la preuve que la hiérarchie du pouvoir est volontairement rompue par les manifestants (on a vu le DRH de Air France déshabillé par les employés). En pareille circonstance, il est clair que les dispositifs réglementaires sont inefficaces pour résoudre le problème. Il est alors conseillé d’utiliser toutes les astuces possibles pour rétablir la hiérarchie. A cette étape, l’on reconnait ensemble que la crise est un moyen qui permettra d’améliorer la situation, mais elle ne pourra alors jouer ce rôle que si les protagonistes conviennent de ce postulat. Ils reconnaissent qu’il s’agit d’une opportunité de progrès et acceptent de discuter des conditions de règlement des différents conflits. A ce stade, il n’est donc pas nécessaire de chercher les coupables et de s’accuser mutuellement. Il est question de reconnaitre qu’il y a un problème et moins que les individus, c’est le problème qu’il faut cerner. La perception d’une «cible commune» est le préalable au dialogue. Il n’y a donc pas d’un côté «les bons» et d’un autre «les mauvais». Nous supposons que les concertations actuelles permettront d’identifier l’objet commun de dialogue. Les avis des acteurs en présence laissent pourtant croire que le point de dialogue se distance de jour en jour, chacun tendant à faire prévaloir ses exigences. Si la forme de l’Etat est non négociable pour certains et si la discussion de la forme de l’Etat est exigée par les autres, alors il n’y a pas de point de rencontre possible. Dans ces conditions, en management, il n y a pas de dialogue possible, il reste la «force», le rapport de force entre en jeu et les dégâts sont à prévoir ! Hélas…

Toutes les autres propositions techniques (accélération de la décentralisation, recrutements, nomination des anglophones) bien que salutaires n’auront qu’une portée marginale dans la présente crise. Elles permettent sans doute de reconstruire la confiance et permettront d’anéantir le mouvement à court terme. Les décisions sectorielles privilégiées pourraient créer des frustrations au sein d’autres communautés ou minorités qui peuvent s’avérer néfastes à long terme. Les cas du recrutement des ressortissants du septentrion à l’université de Maroua et aujourd’hui le recrutement spécial des «anglophones» sont des acquis de l’histoire qui peuvent être utilisés comme référence pour les autres communautés. A long terme, il conviendrait peut être d’opter pour des actes de bonne gouvernance apportant la preuve que l’Etat accorde à chacun des droits et une égalité de chance.

Ma conviction intime est que cette crise pourrait se dénouer comme en 90 par un nouveau consensus inattendu, mais réconciliant dont la responsabilité incombe au gestionnaire en chef du Cameroun. L’histoire retiendra alors que le Cameroun procède aux changements structurels grâce aux crises. Dans ce contexte, la crise est alors perçue comme un facteur de progrès. Il faut par ailleurs craindre qu’avec la récession ambiante, les crises se multiplient. Il nous revient alors la responsabilité de disposer d’outils et méthodes pour gérer nos crises, elles sont inévitables !

Garga Haman Adji:‘’Ils veulent des régions autonomes’’

En début de mois de janvier dernier, l’ancien ministre de la Fonction publique dit avoir effectué, à la demande du président de la République du Cameroun, une tournée dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest. Invité de «La Grande interview» sur Canal 2 International le 24 octobre dernier, celui qui est par ailleurs président de l’Alliance pour la démocratie et le développement a livré les résultats de son périple. Extraits.

En début de mois de janvier dernier, l’ancien ministre de la Fonction publique dit avoir effectué, à la demande du président de la République du Cameroun, une tournée dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest. Invité de «La Grande interview» sur Canal 2 International le 24 octobre dernier, celui qui est par ailleurs président de l’Alliance pour la démocratie et le développement a livré les résultats de son périple. Extraits.
‘’Ils veulent des régions autonomes”

Après avoir écouté les personnalités anglophones que vous avez rencontrées. Comment pouvez-vous résumer l’essentiel de leurs revendications ?

En fait, il y a des revendications et il y a des contestations. Quand ils parlent par exemple de marginalisation. C’est un constat. Et je l’ai constaté moi aussi. Il y a le fait qu’ils se sentaient envahis par les francophones. Je donne un exemple. On venait d’envoyer des auditeurs de justice. Sur huit envoyés, sept étaient francophones. L’ensemble des préfets dans le Nord-ouest étaient tous francophones à l’exception de un ou deux. Comme ils sont devenus sensibles à l’extrême, ils observent ça à la loupe. Sur le plan éducatif, ils m’ont dit qu’ils sont en train de craindre d’être phagocyté par le système francophone. Et qu’ils n’ont jamais eu de ministre de l’Education anglophone. Si au moins il y avait un secrétaire d’Etat anglophone à l’Education (Enseignement supérieur ou secondaire), on aurait pu tenir compte de certains des aspects de l’éducation à l’anglaise. Et les deux systèmes éducatifs auraient pu être complémentaires.

Une mission conduite par le Premier ministre est descendue à nouveau dans le Sud-ouest et Nord-ouest et dans certaines localités, ça ne s’est pas bien passé. Est-ce que cette défiance vous surprend ?

Ça ne me surprend pas du tout. Je vous ai dit qu’il y a des gens qui ont des positions arrêtées, qui ne veulent pas sentir x ou y dans ce gouvernement. Et tant que ces x ou y seront dans le gouvernement, ils ne viendront pas. Beaucoup m’ont dit qu’il y en a à qui ils n’ont aucune confiance.

Pour vous, qui sont ceux qui sont discrédités aux yeux de la population ?

Je ne peux pas vous dire… Le président est au courant. On ne peut pas avoir un commissaire spécial et la DGRE (la direction générale des renseignements extérieurs) et ne pas être au courant. Attendons.

Justement, d’aucuns pensent que la crise dans les régions anglophones est aussi la faillite des services de renseignement. Visiblement on n’a pas vu venir les choses…

Non, ce n’est pas la faillite des services de renseignement. La persistance de la crise anglophone est due à la nature du président de la République. Le président n’aime pas travailler sous pression. Et tant qu’il y aura pression, il ne fera rien. Il est comme un cheval rétif. Le jour où l’on restera un ou deux mois dans le calme, je vous jure, la crise sera résolue.

Est-ce que c’est donc possible ?

Quand il y a un conflit, il ne faut pas que chacun sorte ses griffes. Parce qu’à ce moment-là, il n’y aura pas de dialogue. Le mot dialogue est même aujourd’hui galvaudé. Quand vous dites que les services de renseignement ont échoué, je dis non. L’échec vient de l’application de la constitution de 1996. Parce que ce qu’ils m’ont demandé, c’est l’autonomie des régions. Et ces régions sont dans la constitution. Si les fonctionnaires de Yaoundé avaient bien voulu faire leur travail, ils auraient proposé au président de la République ce que peuvent devenir les régions. Parce qu’il faut déterminer leur nombre, leur territoire, les pouvoirs et les ressources qui leur seront dévolus.

Que pensez-vous de l’idée de la création d’un comité national de conciliation sur le modèle de ce qui a été fait en 1990 pour résoudre le problème ?

Dès qu’on part avec des prérequis, le problème est faussé. On ne doit pas prendre un modèle qu’on va imposer à une réunion. C’est la réunion elle-même qui doit définir ses modes de travail et circonscrire les matières sur lesquelles elle va travailler. A ce moment-là, les parties vont arriver à un accord.

Est-ce que l’élite au pouvoir a raison de dire qu’il n’y a pas de débat sur la forme de l’Etat ?

Quand on dit forme de l’Etat, ça ne veut pas dire forcément un Etat fédéral. Ça peut être un Etat national avec des régions.

Est-ce qu’on peut en débattre quand même ?

Tant que vous ne le ferez pas, le problème anglophone ne sera pas résolu. Ils veulent des régions autonomes. Et puis, c’est même bon. Il faut que les Camerounais soient responsabilisés dans la gestion de leurs affaires. Qu’il y ait une juste répartition des ressources et une émulation entre les régions. Les gens doivent être libres de discuter, on voit là où ils ont raison et on en tient compte.

Propos retranscrit par AO

Interview

Christian Pout : ‘’Il doit être donné un souffle nouveau au contrat social”

L’internationaliste, maître de conférences associé à l’Institut théologique de la compagnie de Jésus d’Abidjan et à l’Institut Catholique de Paris, est à la tête du Think Tank Centre africain d’études internationales, diplomatiques, économiques et stratégiques (Ceides, www. ceides. org). Il livre le regard que ce laboratoire a de la crise dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest.     

L’internationaliste, maître de conférences associé à l’Institut théologique de la compagnie de Jésus d’Abidjan et à l’Institut Catholique de Paris, est à la tête du Think Tank Centre africain d'études internationales, diplomatiques, économiques et stratégiques (Ceides, www. ceides. org). Il livre le regard que ce laboratoire a de la crise dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest.
Cette crise, pour nous, va bien au-delà des griefs soulevés par les Camerounais d’expression anglaise

Monsieur le président, comment votre Think Tank appréhende-t-il ce qui se passe actuellement dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest du Cameroun?

La situation qui prévaut dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest du Cameroun depuis un peu plus d’un an maintenant est un épisode de crise socio-politique et identitaire inédit dans l’histoire récente de la jeune nation camerounaise. Partie des revendications corporatistes des avocats et enseignants anglophones, et des manifestations estudiantines à l’Université de Buea, cette crise a évolué graduellement et nous donne à voir aujourd’hui le malaise profond, la défiance et la frustration d’une frange importante de la population originaire de ces zones.

En tant que laboratoire d’idées, notre attitude est toujours de prendre du recul et de la hauteur par rapport à ce que l’on pourrait observer et de mettre les réalités vécues en perspective pour tirer des enseignements et aider à la prise de décisions opportunes. La situation dans le Nord-ouest et le Sud-ouest, et au-delà dans notre pays et notre sous-région aujourd’hui, doit être appréhendée en dehors de tout dogmatisme et de tout enfermement systémique. Le propos de ceux-qui voudraient s’investir dans le retour au calme doit se départir de toute idéologie, de toute propagande pour qu’ils ne succombent pas à la facilité des simplismes, des raccourcis, des extrapolations, des jugements à l’emporte-pièce et des discours préfabriqués.

La démarche actuelle des pouvoirs publics peut-elle résoudre durablement la crise ?

Nous constatons que le gouvernement tente de rester dans l’initiative et que plusieurs des parties prenantes les plus audibles envoient toujours des signaux d’insatisfaction. Nous notons la mise en route, depuis quelques jours, sous l’autorité du chef du gouvernement d’une part et du président de la Commission nationale de promotion du bilinguisme et du multiculturalisme (CNPBM) d’autre part, d’une stratégie de dialogue direct autour de personnes présentées comme représentatives. La structuration méthodologique de la démarche est restée assez discrète. Nous voyons également le retour du président de la République comme susceptible d’ouvrir une véritable fenêtre d’opportunités pour permettre au gouvernement d’augmenter l’intensité de son action en procédant à un nécessaire ajustement de sa communication. N’oublions jamais qu’avec les lois sur les libertés de 1990, notre pays a ouvert une ère où les notions d’alternatives, de choix, de débat, de pluralité ont lentement incubé dans le corps social.  Il peut arriver que leur expression s’accompagne d’un tumulte que l’Etat se doit en tout temps d’être capable d’anticiper, de gérer, de canaliser en identifiant au cœur des mutations les facteurs d’équilibre et en créant un consensus acceptable autour d’eux. Il ne s’agit ni de refuser la réalité ni de l’édulcorer.

Cette crise, pour nous, va bien au-delà des griefs soulevés par les Camerounais d’expression anglaise. Avec quelques dizaines de morts depuis le début de la crise, une tension palpable, un fort engagement des forces de défense et de sécurité et des activités socio-économiques au ralenti, il nous faut, sans panique, prendre la pleine mesure du faisceau d’incertitudes auxquelles nous avons à faire face et engager résolument un aggiornamento du contrat social indispensable à l’harmonie et au développement de la société camerounaise. Il s’agit certes d’une mission d’abord pour les autorités, mais  surtout d’un tournant où les populations doivent contribuer à réfléchir au pays qu’elles voudraient pour 2035, 2050 voire 2100.  Il y a donc des voix qui devraient être recherchées, celles des 20-40 ans, précisément parce que les citoyens (vous remarquerez que je fais un distinguo entre habitants et citoyens) de cette tranche assumeront le gros de la mission de transformation du paysage politique, économique, social et culturel du Cameroun de 2018 à 2050.

Il y a quelque mois, vous avez organisé une session de partage d’expériences sur la cohésion sociale avec des diplomates étrangers. Qu’est-ce qui en est ressorti et comment cela peut inspirer le Cameroun dans la résolution de la crise socio-politique actuelle ?

Notre thème exact pour cette session d’échanges du 27 février 2017 était «Comment réussir sa glocalisation ? Regards croisés et partage d’expériences sur les défis de l’inclusivité et de la construction de la cohésion sociétale. Belgique, Canada, Suisse». Nous voulions nous projeter à partir d’une actualité interne qui s’épaississait d’incompréhensions et d’atermoiements pour objectiver le vivre-ensemble dans des contextes démocratiques sereins mais marqués par une grande diversité. Il ne faudrait pas perdre de vue que dans la plupart des sociétés modernes, on assiste depuis une vingtaine d’années à un retour dans le vocabulaire politique de la notion de «cohésion sociale ou  cohésion sociétale». Ce retour est en partie justifié par la récurrence des tensions sociales dont la cristallisation constitue souvent une menace à la stabilité. Ainsi, face à la montée des risques de désagrégation sociale nourris par un sentiment de marginalisation et d’exclusion de certaines franges de la population, les politiques d’inclusivité visant la cohésion sociale apparaissent généralement comme la garantie du maintien, du développement et de la survie même des Etats.

Ainsi la participation au panel et en salle d’une dizaine de chefs de missions diplomatiques,  du Professeur George YIP, vice-doyen en charge de l’Executive MBA à Imperial College London et de celle du président Chemuta de la Commission nationale des droits de l’Homme et de liberté comme grand témoin a permis de comprendre que les challenges que pose la construction de la cohésion sociale dans chaque Etat exigent la recherche permanente d’équilibres entre les différentes composantes de sociétés marquées par la diversité. La violence ne doit jamais faire partie de l’équation et le dialogue, la concertation et la négociation sont les voies incontournables pour inventer des chemins à arpenter, des sillons à creuser dans le sens de la recherche de l’inclusivité. Le principal message est que le Cameroun et les Camerounais doivent trouver en eux-mêmes et entre eux les ressources pour apaiser les tensions, atténuer les divisions et accélérer la construction de l’inclusion, de la solidarité et de la cohésion sociale.

Quelle piste de solution propose votre Think Tank ?

Face à la crise, il y a toujours plusieurs attitudes possibles: le déni, le repli, le raidissement, les irrévérences de toutes sortes, la défiance ouvrent presque toujours la porte aux escalades. Quant aux  feintes, aux ruses, au double langage, aux deux poids deux mesures et à la duplicité, ils peuvent donner l’illusion de fonctionner pendant un moment mais en fait à l’échelle de l’histoire des sociétés politiques, ils plantent les germes de disputes et discordes plus tenaces et d’implosions futures. C’est dire qu’aujourd’hui, de part et d’autre tout est avant tout affaire d’état d’esprit et de dispositions mentales. Ce qui est en jeu nous touche tous certes, mais également est plus grand que chacun d’entre nous. Il s’agit du présent et du devenir du Cameroun. Il n’existe pas une recette miracle pour cette crise aux contours imprécis, quoi qu’il en soit, trouver une solution durable passe forcément par une évaluation approfondie de la situation existante, sans fuite en avant.

L’urgence est encore, me semble-t-il,  à la quête  de sens et, dès lors, toute la chaîne qui va de la compréhension des enjeux à la mise en œuvre des décisions doit être repensée à la lumière de ce qui représente le meilleur de l’état de l’art en matière de sociologie de la performance publique.  Il y a donc une remontée d’informations qu’il importe d’organiser stratégiquement dans une optique de respiration démocratique inédite pour notre pays qui partirait des cadres de socialisation les plus élémentaires (blocs, quartiers, chefferies de 3è degré, partis politiques et associations, universités et grandes écoles…) pour remonter progressivement du niveau local jusqu’au niveau national en utilisant aussi tous les moyens de communication moderne. Une grande consultation nationale, inclusive, participative de type «The Future We Want» qui embrasserait le politique (Etat, pouvoirs, administration publique, politiques publiques et institutions), l’économique, le social et le culturel.

Naturellement, il faudrait en amont engager de manière ouverte, transparente, réaliste et lucide un travail d’ingénierie politique qui porterait sur la thématisation des sujets soumis à débat avec des termes de référence clairs tant pour les urbains que pour les ruraux, sur la structuration des cadres de concertation et d’échanges,  sur l’architecture de collecte et reporting des résolutions, propositions, recommandations qui en résulteraient. Cette option impose également dès le départ, la définition d’un  horizon politique clair à cette démarche de refondation nationale. Une nouvelle Constitution au final me semble pouvoir représenter un objectif autour duquel les volontés pourraient converger pour fixer des mesures consensuelles d’envergure, sur les questions politiques, économiques, sociales, culturelles.

Dans quel cadre une telle concertation pourrait-elle avoir lieu?

Ne nous y trompons pas, cet exercice ne ressemblerait sur le fond et sur la forme à rien de ce que nous avons connu jusqu’ici dans notre pays. Je le dis en pensant à Keynes qui rappelait que «la difficulté n’est pas de comprendre les idées nouvelles, mais d’échapper aux idées anciennes».  Au regard de la profondeur et de la sensibilité des questions soulevées, il ne devra s’agir ni plus ni moins que de prendre un nouveau départ dans un pays où les tensions sourdent et où la crise anglophone n’est peut-être que le révélateur d’un malaise de plus grande ampleur. C’est une crise de confiance majeure porteuse de germes d’une refondation de la structure étatique ou de l’Etat tout simplement. Ladite refondation appelle des ruptures indispensables et des continuités à identifier dans le cadre «d’un pacte de transmission» entre des générations qui ont beaucoup donné et qui ont encore à donner et de nouvelles générations qui ont accumulé une expérience significative qui assurément peut contribuer à leur faire écrire de belles pages sur le livre de l’histoire générale de notre pays.

Notre réflexion doit s’émanciper de la recherche de solutions faciles dans des marchandages douteux. Nous sommes dans une période où l’enjeu de la réforme est tout à la fois principiel et pratique. Une période grandement nécessiteuse en courage politique et moral. Dans la vie des Etats, la survenance d’une crise comme celle-ci est toujours un moment de remise en cause, d’évaluation  et de projection vers un futur globalement accepté par toutes les composantes de la société. De manière consensuelle, il doit être donné un souffle nouveau au contrat social sur lequel reposaient les grands équilibres et dont les aménagements structurants majeurs ont été apportés successivement en 1961, 1972 et 1996 et 2008.

Permettez- moi de finir avec ces mots de Jacques Ellul qui disait «La question est la suivante : si une société se ferme, se durcit, s’unifie totalement, elle meurt. Si une société éclate en fractions multiples, incohérentes, ne se reconnaissant aucun rapport les unes aux autres, elle meurt aussi. Il s’agit que d’une part la société vive, avec sa contestation interne, qu’elle établisse un lien et un rapport avec les groupes déviants, de façon que ceux-ci aient quand même dans cette société une relation et une place. Et que la société évolue sous leur impulsion, positivement ou négativement, mais de telle façon que la vie soit possible pour les uns et les autres».

Interview réalisée par

Aboudi Ottou

 

 

Intégration

Journaliste Chef de bureau Douala

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