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Diplomatie: les non-dits des attentions de Yaoundé à Abuja

Au regard de la carte «crisogène» actuelle du Cameroun, le président Biya est convaincu que la sécurité du pays dépend en grande partie de la qualité de la coopération militaire avec le Nigeria.

C’est devenu presqu’une coutume. Depuis quelques années, le Cameroun invite l’armée d’un «pays amis» à prendre part à la parade militaire organisée à l’occasion de sa fête nationale. Mais il y a eu quelque chose d’inhabituelle cette année. Les autorités camerounaises ont pris des mesures pour donner davantage de visibilité à la participation de l’armée nigériane aux festivités de la 46ème édition de la fête de l’Unité.

Le 15 mai, le ministère camerounais de la Défense (Mindef) organise un voyage de presse à destination d’Abuja. Un avion, le MA 60 de l’armée camerounaise, est affrété en aller-retour pour une vingtaine de professionnels de médias entre les capitales des deux pays. Selon le colonel Didier Badjeck, chef de la division de la communication au Mindef, l’objectif de cette initiative est de permettre aux journalistes de «toucher du doigt l’excellence de la coopération militaire entre le Cameroun et le Nigeria».

Les portes de la Lungi Barracks, caserne militaire où se préparent les 180 éléments de la Guard Brigade appelés à défiler dimanche au boulevard du 20 mai sont ouvertes à la presse. Afin de montrer l’enthousiasme des soldats de cette unité d’élite de l’armée nigériane, en charge de la protection du président de la République fédérale, des résidences présidentielles et de hautes personnalités étrangères. Ladite unité s’occupe par ailleurs de l’animation des grandes cérémonies officielles au Nigeria). «C’est un honneur et un signe de grande estime pour mes hommes et moi de venir prendre part à la fête nationale du Cameroun, ce pays, bon et grand voisin du Nigeria» confirme devant les caméras, le lieutenant-colonel Mukhtar Sani Daroda, commandant du contingent constitué pour répondre à l’invitation de Yaoundé.

Enjeux

En fait, depuis quelques années déjà, les dirigeants camerounais ne ménagent aucun effort pour afficher une parfaite entente avec le Nigeria. Au mois de mai 2016, Paul Biya, qui goûte peu aux voyages sur le continent, effectue, en l’espace d’une dizaine de jours, deux visites officielles à Abuja. D’abord les 3 et 4 pour une visite d’Etat, et puis le 14 pour participer au deuxième sommet régional sur la sécurité au Nigeria et dans les pays voisins. «Ça ne s’est jamais passé dans les annales des visites officielles dans le monde», commente le Haut-commissaire du Cameroun à Abuja. Selon Salaheddine Abbas Ibrahima, rencontré dans son bureau au Lobito Crescent Wuse II, c’est d’ailleurs à l’investissement personnel des deux chefs d’Etat que l’on doit le raffermissement des relations entre les deux parties observé depuis la visite de Muhammadu Buhari au Cameroun en fin juillet 2015.

La raison de cet engagement, indique-t-on au Mindef, est le fait que «seule une politique de sécurité collective sincère donnera des résultats probants contre les menaces pluri-formes qui sont devenues les marqueurs géostratégiques dominants de la région». Cette réalité «impose une coopération plus resserrée entre le Cameroun et le Nigeria», précise-t-on ici. En effet, les deux pays partagent plus de 1800 kilomètres de frontières maritime et terrestre. Les populations frontalières privilégient les liens tribaux au détriment du découpage géographique hérité de la colonisation. En plus, la zone est riche en ressources naturelles et suscite des convoitises. Tout ceci complexifie la sécurisation de la région. Les principaux points «crisogènes» du Cameroun sont d’ailleurs situés le long de sa frontière avec le Nigeria. Il s’agit notamment de la frontière maritime où la menace des pirates impose toujours une certaine vigilance, de la frontière terrestre à l’Extrême-Nord ou sévit encore Boko Haram, et des régions du Nord-Ouest et le Sud-Ouest où se développent des groupes armées d’inspiration séparatiste.

Crise anglophone

«La riposte globale». Le concept, cher au président camerounais, a commencé en fait à se rendre nécessaire dans la lutte contre la piraterie maritime, inspirant le sommet de Yaoundé sur la sureté et la sécurité dans le golfe de Guinée en 2013, avant de devenir indispensable dans la lutte contre le terrorisme dans le bassin du lac Tchad. Les autorités camerounaises en deviennent convaincues entre juin 2014 et janvier 2015, lorsque Boko Haram, fort des positions conquises dans le nord-est du Nigeria, lance «des opérations de grande envergure» contre la région de l’Extrême-nord du pays.

«Nous étions limités parce qu’on ne pouvait poursuivre l’ennemie au-delà de nos frontières et on avait très peu d’informations sur ce que faisait l’armée nigériane de l’autre côté de la frontière», confient plusieurs officiers camerounais lors d’un reportage sur la ligne de front, en fin septembre 2015. «Avant que la Force multilatérale mixte (FMM) ne se mette en place, les deux armées étaient sur le terrain, mais je peux vous dire qu’il y avait que des contacts informels entre les officiers formés au Cameroun et vice-versa, qui, du fait de leurs relations personnelles acquises lors de la formation, pouvaient collaborer sur le terrain», confirme le colonel Roger Kuitcheu, l’attaché de défense auprès du Haut-commissariat du Cameroun à Abuja.

Forces multinationales

L’entrée en scène de la FMM courant 2015 a justement tout changé. «La Force multinationale mixte comporte un secteur qui est géré par l’armée camerounaise et les échanges entre le secteur camerounais et les autres secteurs et surtout le secteur nigérian se passent très bien. On se soutient sur tous les aspects : échanges de renseignements, soutiens logistiques…» explique le colonel Kuitcheu. Pour cet officier supérieur, fort d’une expérience acquise sur plusieurs théâtres d’opération (Bakassi, Darfour, RCA, Boko Haram), les résultats sur le front de la lutte contre Boko Haram sont le fait de cette «bonne coopération entre les deux armées».

Même s’ils abstiennent de le dire publiquement, les dirigeants camerounais, hantés par le soupçon que nombre de combattants qui peuplent les milices dans le Nord-ouest et le Sud-ouest du pays viennent de l’autre côté de la frontière,  rêvent d’une collaboration similaire sur le front ouest. Depuis que la crise anglophone a viré à une «quasi guerre civile», les autorités nigérianes ont promis qu’elles ne permettraient pas que «le territoire Nigeria serve de base arrière pour déstabiliser le Cameroun». Joignant la parole à l’acte, Abuja facilite l’arrestation et l’extradition, au mois de janvier 2018, de plusieurs leaders sécessionnistes dont Sisiku Julius Ayuk Tabe, président autoproclamé de la «République fédérale d’Ambazonie». Yaoundé, qui veut visiblement plus, doit travailler à améliorer la coopération sécuritaire bilatérale avec son grand voisin. En dehors du cadre multinational (Force multinationale mixte), le droit de poursuite reste par exemple à obtenir.

Aboudi Ottou envoyé spécial à Abuja

 

Salaheddine Abbas Ibrahima

«Il y a encore beaucoup à faire»

En plus des questions sécuritaires, la démarcation de la frontière entre les deux pays et le développement des échanges commerciaux sont autant de défis à relever. Le Haut-commissaire du Cameroun au Nigeria fait le point sur ces dossiers.

 

Ces derniers mois, on a beaucoup vanté l’excellente coopération militaire entre le Cameroun et le Nigeria. Qu’en est-il de l’application des dispositions de l’accord de Green tree?
Pour l’accord de Green tree, il n’y a aucun problème. La meilleure illustration est que sur les 2000 kilomètres que nous avons à démarquer, il ne reste qu’une soixantaine de kilomètres à parcourir. N’eussent-été les réserves émises par le personnel des Nations unies quant aux questions de sécurité aux frontières, ce travail aurait déjà été terminé. Le Représentant spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest, Dr Ibn Chambas, a rencontré les deux parties et nous sommes désormais en passe de terminer l’opération. Ce n’est plus qu’une question de temps.

Pour renforcer la coopération entre le Cameroun et le Nigeria, nombre de projets communs étaient envisagés où en êtes-vous?
En effet, il y a beaucoup de projets communs, à l’exemple des postes communs de douanes et de contrôle de la répression de la contrebande. Nous avons une série de «mesures de confiance» que nous sommes en train de mettre en œuvre. Il s’agit de la construction de la route Enugu-Bamenda, qui va réduire à quatre ou à cinq heures le voyage entre ces villes nigériane et camerounaise. En  2008, quand je suis arrivé, il fallait entre 24 et 30 heures pour faire le même trajet. Le projet doit être inauguré incessamment. Il y a aussi le projet de construction du pont sur le Mayo-Tiel, entre Demsa au Cameroun et Belel au Nigeria, avec une série de travaux connexes sur l’axe Djabi-Lamba-Garoua. Nous avons déjà paraphé le mémorandum d’entente, et nous sommes en train de nous atteler à la recherche de financements. Nous avons également entamé les études pour le projet de pont sur Elbeid entre Gamboru (Nigeria) et Fotokol (Cameroun).

Quelle est la structure actuelle des échanges commerciaux entre les deux pays ?
Sur le plan des relations économiques, il y a trois ou quatre ans, le Nigeria a été classé comme notre premier partenaire d’importation. Malheureusement, compte tenu de l’insécurité le long de la frontière, les mouvements des personnes et des biens ont été freinés. Mais le Nigeria reste quand même parmi les cinq premiers partenaires directs du Cameroun en matière d’importations. Pour ce qui est des exportations, il y a encore beaucoup à faire. Le marché nigérian reste à conquérir.

On a parlé à un moment de l’organisation d’un forum d’affaires Nigeria-Cameroun à Abuja. Est-ce toujours à l’ordre du jour ?
Si. Nos derniers échanges ont porté sur l’organisation pratique du forum. Mais là, nous entrons dans une période électorale au Nigeria et au Cameroun. Ces deux évènements concomitants ont un peu freiné les choses. Qu’à cela ne tienne, le projet est toujours à l’ordre du jour.

Propos recueillis à Abuja par AO

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