Crise unitaire : La part de responsabilité de la France

Paris a joué un rôle actif dans la construction de la République du Cameroun, reposant sur l’assimilation de la partie anglophone du pays.

Dans le conflit qui l’oppose aux séparatistes anglophones, Paris ne s’est pas cachée pour afficher son soutien à Yaoundé. Il pouvait difficilement en être autrement. À en croire ses propres câbles diplomatiques, d’éminents juristes et historiens, la République du Cameroun, telle qu’on la connait aujourd’hui, est en partie l’œuvre de la France. Pourtant, sa contestation est la source du problème anglophone. Et le conflit actuel dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest (partie du Cameroun occidental qui décida de se rattacher au Cameroun oriental pour former la «République du Cameroun», l’autre partie ayant été rattachée au Nigéria) en est une métastase.

Adjuvant exogène
Nombre de ressortissants de ces deux régions estiment que cette construction s’est faite au détriment de leurs cultures et traditions institutionnelles, juridiques, administratives… Ce que confirme d’ailleurs une pile de courriers échangés entre les diplomates français présents au Cameroun et ceux destinés au ministère français des Affaires étrangères, sur la période 1961-1985, dont Intégration a obtenu copie. Dans une lettre, datée du 8 janvier 1962, adressée au nouveau consul de France à Buea, Jean-Pierre Bernard, l’ambassadeur de France au Cameroun de l’époque, affirme en substance : alors que la «conférence de Foumban de juillet 1961» prévoit de respecter «la personnalité des deux États membres», Ahmadou Ahidjo, ancien président du Cameroun oriental, devenu président de la République fédérale du Cameroun, entreprend, après la réunification, de «franciser le territoire occidental». Ce processus se fait avec l’aide de la France.

Selon Fabien Nkot, pour parvenir à leur fin, Ahidjo et Biya, son successeur, utilisent la «perversion politique du droit». L’actuel conseiller technique des services du Premier ministre théorise le concept dans sa thèse intitulée «Perversion politique du droit et construction de l’État unitaire au Cameroun», soutenue en février 2001 à l’université de Laval au Québec. Son travail de recherche démontre que dans le cadre de l’instauration de l’État unitaire, «les dépositaires du pouvoir imaginent et élaborent un ensemble de techniques de tricherie juridiques qu’ils mobilisent progressivement et systématiquement pour atteindre des objectifs politiques qu’ils se sont préalablement fixés». Et la France est le seul pays cité par le juriste et politiste camerounais, comme «adjuvant exogène aux pratiques de perversion politique du droit». Selon Fabien Nkot, Paris joue ce rôle à travers les conseillers juridiques français dont les présidents camerounais s’attachent les services et le transfert de technologies juridiques.

Soutien
Nombre d’anecdotes existent sur l’intérêt de l’Hexagone dans le projet d’assimilation des régions du Nord-ouest et Sud-ouest. Le cardinal Christian Tumi en rapporte dans son livre «Ma foi : un Cameroun à remettre à neuf» , paru en 2011 aux Éditions Veritas. «Nous étions invités, d’autres évêques d’Afrique francophone et moi, à l’ambassade de France auprès du Saint-Siège. (…) Un fonctionnaire de l’Ambassade de France m’approcha et (…) me dit : Nous (la France bien sûr) sommes contents que vous soyez en train de réussir l’assimilation culturelle des anglophones», écrit le prélat.

Jean-Pierre Bernard, ancien ambassadeur de France au Cameroun: «Nous ne saurions nous désintéresser de la volonté du gouvernement camerounais de faire bénéficier l’ancienne zone britannique de l’acquis de 40 ans d’administration française. Nous devons au contraire l’appuyer et lui apporter notre entier concours. C’est dans cette perspective que devra être essentiellement orientée votre action»

Les instructions de Jean-Pierre Bernard à Ives Robin, nouveau consul de la France à Buea, le 8 janvier 1962, sont encore plus explicites sur le rôle de Paris. «Nous ne saurions nous désintéresser de la volonté du gouvernement camerounais de faire bénéficier l’ancienne zone britannique de l’acquis de 40 ans d’administration française. Nous devons au contraire l’appuyer et lui apporter notre entier concours. C’est dans cette perspective que devra être essentiellement orientée votre action», enjoint l’ambassadeur de France au Cameroun d’alors.

Aussi, Paris est-elle très active tout au long de la mise en œuvre du projet d’assimilation. On le voit notamment à travers les multiples courriers de ses diplomates en poste au Cameroun, sollicitant davantage de moyens pour appuyer le régime d’Ahmadou Ahidjo et le nombre de câbles portant sur les faits et gestes des agents britanniques et nigérians, de même que sur les officiels Américains, accusés de vouloir saboter le projet d’assimilation.

Aboudi Ottou

Réunification

Comment la Grande-Bretagne a semé les graines de la désunion

Dès la scission du grand « Kamerun » allemand en zones sous influence française et britannique, les Anglais ont entretenu une relation distante et méfiante avec le Cameroun sous tutelle de la France.

 

Formé en 1884 par l’Allemagne, le Cameroun est scindé en deux parties après la défaite de cette dernière durant la guerre de 1914-1918. La France hérite d’environ 432 000 Km2 et la Grande-Bretagne de près de 88 270 Km2. Ce dernier territoire est formé du Northern Cameroon et du Southern Cameroon. Le Southern Cameroon forme les actuelles régions du Nord-ouest et du Sud-Ouest.

L’Angleterre administre la partie anglophone comme une extension de son protectorat sur le Nigéria. Le Cameroun anglophone fait partie de l’Empire britannique. Et celui-ci ne se montre pas très disposé à s’en séparer.

Référendum truqué
Plusieurs historiens relèvent en effet le rôle trouble de l’Angleterre dans la construction d’un Cameroun uni, tout au moins sur la base des frontières dessinées sous l’ère allemande. C’est le cas de Mélanie Torrent qui rapporte qu’«au lendemain des plébiscites de février 1961, le gouvernement de la République du Cameroun accuse le Royaume-Uni et le Nigéria d’avoir manipulé les élections».

Dans ses travaux sur l’itinéraire et le bilan du Cameroun et du Commonwealth, la chercheuse française, docteur en études anglaises de l’université Paris-Sorbonne, Paris IV, soutient que les Anglais ont falsifié «les inscriptions sur les registres, l’information des électeurs, le décompte des bulletins», au cours du référendum de février 1961.

Dans ses travaux sur l’itinéraire et le bilan du Cameroun et du Commonwealth, Mélanie Torrent, docteur en études anglaises de l’université Paris-Sorbonne, Paris IV, soutient que les Anglais ont falsifié « les inscriptions sur les registres, l’information des électeurs, le décompte des bulletins », au cours du référendum de février 1961.

Durant cette consultation, les deux parties du Cameroun anglais sont appelées à se prononcer sur leur rattachement, soit au Cameroun oriental (partie francophone), soit à la fédération du Nigéria sous colonisation du Royaume-Uni. Utilisant cette consultation l’Angleterre a ainsi manœuvré «afin, d’empêcher l’émergence d’un grand Cameroun à l’est du Nigéria», affirme la Française.

Procès
Au terme de ce référendum, le Cameroun est amputé d’une partie de son territoire. Le Northern Cameroon passe sous souveraineté nigériane, avec la bénédiction du parrain anglais. «Gigantesque voisin qui inquiète Yaoundé, le Nigéria est soupçonné d’avoir voulu renforcer sa puissance en agrandissant encore son territoire», rapporte l’universitaire. Pour elle, «les Britanniques […] ont voulu construire de larges États anglophones en Afrique occidentale au détriment des États francophones». Le 1er juin, date de l’entrée du Cameroun septentrional dans le Nigéria, est journée de deuil national au Cameroun.

Le pays va porter l’affaire devant la Cour internationale de justice, pendant qu’il se montre très en colère contre le Royaume-Uni. La Cour se déclare incompétente pour trancher, et même si les tensions demeurent, les relations se normalisent progressivement.

Le Southern Cameroon lâché
Pour plusieurs théoriciens en effet, la réunification du Cameroun devient un terrain d’enjeux géopolitiques entre la France et l’Angleterre, deux pays qui essayent de préserver des aires d’influence sur les cendres de leurs empires coloniaux en décadence.
S’étant déjà assuré d’avoir rattaché une bonne partie du territoire camerounais au Nigéria, l’Angleterre va progressivement lâcher le Southern Cameroon. Au parlement britannique, les raisons évoquées sont tantôt géopolitiques (Londres ne veut pas davantage froisser Paris), tantôt d’ordre économique.

Adhésion
Sur ce point, le rapport Berrill souligne les difficultés budgétaires et financières du Royaume-Uni et préconise que toute surcharge économique soit évitée. Les Britanniques sont accusés d’avoir sciemment maintenu le Southern Cameroon à la marge de leurs stratégies de développement colonial, négligé, plus encore qu’exploité, d’une certaine manière. Les Anglophones du Nord-ouest et du Sud-ouest sont dès lors à la merci du Cameroun francophone et du centralisme qu’Ahmadou Ahidjo impulse à l’État.

Le président Ahmadou Ahidjo va bouder aussi bien la Francophonie que le Commonwealth. Mais en 1989, son successeur, Paul Biya, sollicite l’adhésion à ces deux organisations. La Francophonie avalise la demande deux ans plus tard et le Club des Gentlemen six après.

Iféli Amara

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