«Le coronavirus est une opportunité pour reconstruire en mieux»

Bien sûr, à court terme, il faut répondre au choc social à travers des filets de sécurité, à travers des mesures de stimulus que sont la réduction de l’impôt, la distribution des revenus aux couches les plus défavorisées… Mais à long terme, il faut investir et changer de fusil d’épaule: diversification économique, industrialisation et croissance inclusive

L’économiste au Bureau sous régionale Afrique centrale de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) expose les leviers de mutation vers le cercle vertueux qu’offre la crise du coronavirus aux économies de la sous-région.

Jean Luc Namegabe Mastaki

Monsieur Jean Luc Mastaki, l’Afrique centrale, comme le continent tout entier, est frappée par les répercussions de la crise sanitaire liée à la pandémie mondiale de coronavirus. C’est un choc exogène de plus, en l’espace de 4 ans, pour les pays de la région. Pour s’en relever, les pays usent des mêmes solutions qu’en 2016: sollicitation d’appuis budgétaires pour pallier les déficits à court terme; dons et endettement; annulation de dette; programmation en fonction de la reprise du commerce international. Pourtant, les pays acheteurs de matières premières, et donc pourvoyeurs de croissance en Afrique sont eux aussi affectés. Quelle appréciation la CEA a-t-elle de cette planification cyclique des pays de l’Afrique centrale?

La crise du Coronavirus vient donc confirmer que ce modèle-là n’est pas des plus résilients. De prime abord, parce que nous exportons des matières premières sans valeur ajoutée, nous ne créons pas des emplois chez nous. Deuxième élément, nous sommes des importateurs nets des biens de première nécessité: qu’ils soient alimentaires et surtout pharmaceutiques! Dans une situation où le coronavirus a provoqué la rupture du circuit d’approvisionnement, nous nous retrouvons face à des situations de pénurie des biens essentiels. Bien plus, vous l’avez dit, puisque nos pays clients sont frappés, nous sommes soumis à une double vulnérabilité: pour la vente de nos produits, mais aussi pour l’approvisionnement en biens de première nécessité.

À la CEA, nous disons que les solutions adoptées dès le début, qui sont liées à l’exportation des matières premières, de dépendance accrue aux matières premières, ne sont pas durables. Voilà pourquoi nous encourageons les pays à investir sur le long terme: la diversification économique tirée par l’industrialisation. Cela signifie qu’au lieu d’exporter les matières premières brutes sans valeur ajoutée, nous incitons les pays à développer les capacités productives pour donner de la valeur à ces produits.

En s’industrialisant, ces pays vont alors s’offrir la possibilité de créer des emplois massifs sur place qui permettent que la plus grande partie de la population, nos jeunes surtout, puisse avoir des emplois décents dans les industries assez stables. Autre élément: lorsque nous transformons nos produits, surtout les produits alimentaires et agricoles, nous devons être en mesure de consommer ce que nous produisons. Parce qu’en fin de compte, nous importons beaucoup de riz, beaucoup de sucre, beaucoup de blé, mais lorsqu’on donne de la valeur ajoutée à nos produits, nos populations citadines, qui veulent des produits alimentaires à valeur ajoutée, pourront alors consommer notre production.

Ainsi, nous serons moins vulnérables lorsque les circuits de distribution seront interrompus comme maintenant. Nous sommes donc en train de dire aux pays, bien sûr à court terme, il faut répondre au choc social à travers des filets de sécurité, à travers des mesures de stimulus que sont la réduction de l’impôt, la distribution des revenus aux couches les plus défavorisées… Mais à long terme, il faut investir et changer de fusil d’épaule: diversification économique, industrialisation et croissance inclusive.

À l’instar des cartouches de prémunition contre le choc pétrolier de 2015-2016, vous (CEA) recommandez l’accélération de l’industrialisation, mais surtout la diversification économique. L’équation est d’autant plus pertinente que les pays d’Afrique centrale, qui ont besoin d’un choc de relance des activités, doivent sérieusement l’envisager à travers les échanges intra-africains. La Zlecaf arrive dès janvier 2021. Les premières ébauches du plan communautaire de relance économique proposé par le Pref-Cemac ne semblent pas réserver une part entière et immédiate à la production. Quelle solution la CEA suggère-t-elle aux pays de l’Afrique centrale pour résoudre cette équation à moyen et long terme?

Pour la CEA, le Consensus de Douala est le cadre fédérateur intégré qui permet d’identifier les axes d’intervention de la relance post-Covid-19. Le coronavirus est une menace à la fois économique et de santé publique. C’est aussi une opportunité pour reconstruire en mieux. Il s’agit de faire des choix qui nous permettent aujourd’hui de produire mieux qu’on ne le faisait hier: donner de la valeur ajoutée aux produits, produire de façon résiliente. Sur ce dernier point, il est question de produire de façon durable pour ne pas compromettre les équilibres environnementaux. Il est aussi question de produire de manière inclusive, c’est-à-dire rompre la dépendance à un seul secteur, à une seule catégorie, mais aussi de faire participer tous les secteurs à la production de la richesse nationale.

Mais il y a aussi la diversification économique. Ici, il est question de se départir de tout le débat sur le focus de l’industrie manufacturière. Pour la CEA, l’industrie c’est au sens large, c’est-à-dire intégrer les services modernes dans la palette de l’industrialisation. Il faut moderniser le secteur des services qui, aujourd’hui, dépend des pans faiblement productifs coincés au sein de l’économie informelle. C’est pourquoi nous pensons donc que la digitalisation doit être capitale.

En sus, il faut une prise en compte de la dimension environnementale. Nous devons reconnaitre que notre croissance, pendant longtemps, a été tirée par les ressources naturelles. De ce fait, il faut améliorer notre système de production pour réduire les pollutions, renforcer l’économie circulaire à travers la gestion des déchets et toutes ces dimensions pour bénéficier des masses d’emplois que nous pouvons créer dans ce secteur-là.

Aujourd’hui, la croissance est tirée par les matières premières. Seulement, il faut leur donner de la valeur ajoutée. Aujourd’hui, des avancées sont enregistrées dans ce sens. Dans le secteur du bois, la communauté est en train de prendre des mesures pour qu’en 2021, la sous-région n’exporte plus du bois brut. Voilà un départ! Que les matières premières soient transformées ici. Comme le disent les économistes en parlant d’élasticité, l’emploi (lorsqu’on passe d’une étape à l’autre) est généralement plus élevé. La transformation des matières crée plus d’emplois.

Alors que la production de matières brutes n’en crée que très peu. Mais pour ces emplois, il faut préparer la main-d’œuvre pour pouvoir répondre au besoin réel de l’industrie, d’où la pertinence du CIE de cette année. On peut bien créer des emplois, mais si on n’a pas des systèmes de développement des compétences qui permettent à cette multitude de jeunes de se mettre au diapason et répondre aux problèmes qui se posent, nous risquons d’avoir les mêmes problèmes. Il faut donc préparer le facteur travail à être à la mesure des enjeux que porte l’industrialisation dans la sous-région.

Interview réalisée par
Bobo Ousmanou

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