Coopération économique : Paul Biya met la pression sur Donald Trump

Dans sa nouvelle politique africaine, Washington se positionne comme une alternative à Pékin, qualifié de «mauvais partenaire» pour le continent. Alors que le secrétaire d’État adjoint américain aux Affaires africaines est annoncé dans la sous-région, Yaoundé affiche sa préférence pour la Chine.

Audience entre Yang Jiechi, émissaire du président chinois, et Paul Biya

Les contours de la politique africaine de Donald Trump (voir colonne) sont connus depuis quelques mois. Fin octobre, le secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines a entamé une tournée à travers le continent pour en faire la promotion auprès des gouvernements, des entreprises et de la société civile. Après l’Afrique de l’ouest (Togo, Guinée, Mali, Nigeria), Tibor Nagy devrait séjourner, dans les jours à venir, en Afrique centrale. Les autorités américaines ne s’en cachent pas. L’objectif de ce regain d’intérêt pour l’Afrique est de positionner les États-Unis comme une alternative à la Chine afin de réduire « l’influence néfaste » de Pékin sur le continent.

Au département d’État, on estime que la Chine est un « mauvais partenaire » pour l’Afrique. Ici, on postule que l’investissement chinois sur le continent crée « la dépendance » et ne produit pas d’« effets de ruissellement ». « La manière dont ils travaillent reste très souvent opaque et semble même, dans certains cas, compromettre le développement des pays où ils sont présents », tance pour sa part Cyril Sartor. Le directeur Afrique du Conseil de sécurité nationale a été interviewé par l’hebdomadaire Jeune Afrique à la suite d’un voyage sur le continent en juin dernier.

Préférence
Aussi, les États-Unis se disent être « le partenaire idéal de l’Afrique pour la création du type de climat des affaires susceptible d’attirer les investissements du secteur privé qui stimulent la croissance économique et créent des emplois ». Mais l’offre américaine est loin d’enthousiasmer Paul Biya. Le 9 janvier 2019, en réponse aux vœux de Nouvel An formulés par le Corps diplomatique, le président camerounais n’en fait d’ailleurs aucun cas. Il affirme cependant que son pays poursuivra « une politique active de coopération économique avec la Chine ».

Joignant la parole à l’acte, le 19 janvier, Paul Biya reçoit un émissaire du président chinois Xi Jinping. Yang Jiechi, directeur du bureau de la Commission des affaires étrangères du Parti communiste chinois, est porteur d’une bonne nouvelle. Il vient annoncer au chef de l’État camerounais la décision de son pays de procéder à « l’allégement de la dette sans intérêt du Cameroun envers la Chine à l’échéance fin 2018 », indique la présidence de la République du Cameroun, sans donner plus de détails. Mais selon nos informations, il s’agirait d’une annulation d’une dette d’un montant d’environ 45 milliards de francs CFA. Une annonce qui pourrait contribuer à rendre inaudible le discours américain de diabolisation du concurrent chinois.

Exigences
Pour nombre d’experts en relations internationales, Paul Biya reste cohérent. En effet, depuis les années 2000 le chef de la diplomatie camerounaise donne plus d’allant à la coopération Sud-Sud qui « met en avant les principes de non-ingérence et de neutralité, et développe un discours dépourvu d’injonctions, de menaces et de sanctions », estiment-ils. À les en croire, il serait donc normal que le président camerounais regarde avec une certaine méfiance la proposition américaine, les États-Unis n’ayant pas changé de ce point de vue.

« Nous ne travaillerons qu’avec ceux qui prendront des engagements forts en matière de bonne gouvernance, parce que c’est le seul moyen de conforter la sécurité et le développement économique des populations. Nous n’apporterons notre soutien qu’à ceux qui mettront en place un cadre juridique et institutionnel respectueux de l’État de droit », prévenait déjà en juin dernier Cyril Sartor. Pour Donald Trump, le respect de la souveraineté des partenaires n’est donc pas la priorité. Selon l’internationaliste Christian Pout, c’est pourtant ce qui séduit les décideurs camerounais dans la coopération Sud-Sud.

Aboudi Ottou

 

Colonne 

Grains de sable dans la mécanique

La crise anglophone et l’alternance politique sont des sujets de friction entre le Cameroun et les États-Unis.

 

Au cours de la seule année 2018, Xi Jinping a déroulé deux fois le tapis rouge à Paul Biya. Au mois de mars, le président camerounais a effectué une visite d’État en Chine. En septembre, il y était, une fois de plus, à la faveur du forum de la coopération sino-africaine. À contrario, depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, le chef de l’État camerounais n’a pas eu droit aux mêmes égards. En septembre 2017, lorsque le président américain a reçu les dirigeants africains en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, il n’a pas jugé utile de convier Paul Biya, pourtant présent à Washington. Ce qui n’a pas été vu d’un bon œil depuis le Palais d’Etoudi.

Les autorités camerounaises goûtent encore moins la position de l’administration Trump sur la crise anglophone. Yaoundé accuse Washington de jouer le jeu des sécessionnistes. Les dirigeants camerounais ne comprennent pas pourquoi les États-Unis interdisent à l’armée d’utiliser le matériel militaire, fruit de la coopération entre les deux pays dans le conflit qui l’oppose aux séparatistes anglophones. Ils comprennent encore moins pourquoi, malgré les démarches entreprises, les autorités américaines se pressent lentement à mettre un terme aux activités de soutien aux milices en activités dans les régions du Nord-ouest et du Sud-ouest, et qui ont cours depuis les États-Unis. Parmi les 14 personnes considérées par Yaoundé comme « incitant à la haine et à la violence » depuis l’étranger, 6 sont basées dans le pays de l’Oncle Sam.

Mais plus que tout, ce que Paul Biya digère le moins, c’est la suggestion de quitter le pouvoir à lui faite par l’ambassadeur des États-Unis au Cameroun au cours d’une audience tenue le 17 mai 2018 au Palais de l’Unité. En guise de protestation, le diplomate américain avait été convoqué par le ministre camerounais des Affaires extérieures. À l’occasion, Lejeune Mbella Mbella avait rappelé à Peter Barlerin que « Paul Biya ne se maintient pas au pouvoir par la force ». Après la proclamation de la réélection de Paul Biya pour un septième mandat à la tête du pays, les États-Unis se sont d’ailleurs montrés peu enthousiastes, se contentant de féliciter le peuple camerounais pour « une élection présidentielle modérément réussie ».

 

Aboudi Ottou

Les piliers de la politique africaine de Trump 

Ils sont au nombre de quatre. Le secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines les présente dans un communiqué titré « l’avenir appartient à l’Afrique ». Un document rendu public le 31 octobre 2018, alors que Tibor Nagy entamait sa première visite sur le continent. Ci-dessous les quatre piliers par ordre d’importance.

• Promouvoir les échanges commerciaux
Ici il est question de construire des relations commerciales plus étroites entre les États-Unis et l’Afrique. Pour les autorités américaines, cela passe par la création « des conditions de concurrence équitables sur les marchés africains pour toutes les entreprises, quelle que soit leur origine». Ce qui implique, d’après Tibor Nagy, « de mettre l’accent sur l’État de droit, la transparence, la possibilité donnée aux investisseurs de formuler les recours et la lutte contre la corruption ».

• Libérer le potentiel des jeunes
Il s’agit d’exploiter le potentiel de la jeunesse africaine en tant que force d’ingéniosité et de prospérité économiques. Et pour le secrétaire d’État adjoint aux Affaires africaines « les États-Unis sont le partenaire idéal de l’Afrique pour la mise en place et le renforcement d’institutions démocratiques et la création du type de climat des affaires susceptible d’attirer les investissements du secteur privé qui stimulent la croissance économique et créent des emplois ».

• Promouvoir la paix et la sécurité
Les États-Unis comptent intervenir à partir des mécanismes bilatéraux et multilatéraux comme le commandent les défis sécuritaires de l’heure qui sont transnationaux. Sur ce volet, il est attendu un renforcement de la coopération entre les États-Unis et l’Union africaine et d’autres organisations sous régionales à l’instar de la CEEAC. Objectif : bâtir des armées africaines mieux formées et respectant les lois.

• Se positionner comme un partenaire traditionnel
Contrairement à la Chine, les États-Unis estiment qu’ils sont aux côtés des nations africaines depuis la décolonisation. Ils ont agi pour améliorer les moyens de subsistance, augmenter l’espérance de vie, ouvrir leurs marchés aux exportations africaines, promouvoir la démocratie et les droits de l’Homme et rehausser la place de l’Afrique dans le monde. Ils entendent désormais le faire savoir.

Aboudi Ottou

 

‘’Le Cameroun restera ouvert vis-à-vis de tous ses partenaires’’ 

Christian Pout

La Chine, les États-Unis, le Cameroun, chacun, en ce qui le concerne, s’inscrit dans une trajectoire de promotion de ses intérêts respectifs

L’internationaliste est le président du Think Tank Centre africain d’études internationales, diplomatiques, économiques et stratégiques (Ceides). Il analyse le futur des relations entre le Cameroun et les États-Unis.

 

En répondant aux vœux de Nouvel An formulés par le Corps diplomatique, le président Paul Biya a affirmé que « le Cameroun s’efforcera de développer autant que possible ses échanges avec ses partenaires traditionnels de l’Union européenne ». Il a ajouté qu’il poursuivra «une politique active de coopération économique avec la Chine». Aucun mot en direction des États-Unis. Quelle résonnance cette partie du discours du président camerounais a eu pour l’expert des relations internationales que vous êtes ?
Il n’est pas indispensable d’être grand clerc de quelque discipline scientifique pour d’emblée signaler qu’un discours ne s’analyse pas de manière partielle et en dehors de son contexte. La réponse du chef de l’État aux vœux de Nouvel An formulés à son endroit, à l’endroit de son épouse, madame Chantal Biya et à l’endroit du peuple camerounais par le doyen du Corps diplomatique au nom de la communauté internationale, représentée dans notre pays, pourrait être synthétisée par trois grandes dimensions qui s’entrecroisent judicieusement tout au long de cette prise de parole présidentielle du 9 janvier 2019.

La première porte sur un regard panoramique sur l’état du monde, caractérisé par une grande instabilité, dont certains ressorts et conséquences ont été exposés à grands traits, en différents lieux du globe, du Proche et Moyen-Orient, jusqu’aux confins du bassin du lac Tchad en passant par l’Europe, l’Amérique et l’Asie. La deuxième dimension porte sur les grandes questions qui occupent l’actualité internationale sur le plan politique, économique, sécuritaire, environnemental. C’est ainsi que le terrorisme, les migrations, les changements climatiques, la mondialisation, le populisme, le nationalisme, le protectionnisme et le multilatéralisme ont meublé la revue diplomatique effectuée.

La troisième dimension quant à elle concerne essentiellement la place de notre pays dans le monde ainsi décrit, son attitude générale et la projection de son action extérieure, en lien avec ses défis internes et la défense de ses intérêts. Sur ce dernier point, ce qu’il importe de retenir c’est que le Cameroun saisira les opportunités que « tout pays désireux de nouer avec lui une coopération mutuellement bénéfique » offrira.

Je signale, s’agissant des États-Unis, que lors de l’audience d’au revoir accordée par le président Paul Biya, le 6 septembre 2017, à l’ancien ambassadeur des USA au Cameroun, S.E Michael S. Hoza, la revue de la coopération a permis de faire un point sur une relation fructueuse dans les domaines de la sécurité, de la santé, du commerce et de l’éducation. À titre illustratif, il avait été alors indiqué que, entre fin 2014 et 2017, les investissements commerciaux américains au Cameroun culminaient à 2 milliards de dollars. Dans la même veine, le chef de l’État a reçu, le 4 décembre 2018, en présence de l’ambassadeur des USA, S.E. Peter H. Barlerin, le directeur général Afrique et président directeur général de General Electric et General Electric Healthcare, monsieur Farid Fezoua. Ceci traduit bien que les portes du Cameroun sont ouvertes à tous les investisseurs porteurs de projets sérieux et pertinents à l’égard du profil économique de notre pays.

À l’issue d’une audience avec le président Paul Biya le 17 mai 2018, l’ambassadeur des États-Unis indiquait, dans un communiqué, que le président a convenu avec lui « de l’importance d’accueillir les entreprises américaines au Cameroun et de les traiter équitablement ». Après cette sortie du président camerounais, ne doit-on pas s’entendre aux contraires ?
Je viens de souligner qu’il est important de retenir que l’état d’esprit général affiché par le chef de la diplomatie camerounaise, s’agissant de la coopération et des partenariats, est caractérisé par une ouverture attentive au caractère mutuellement bénéfique de toute offre qui pourrait être articulée dans ce sens. Il y a donc là une posture clairement lisible qui ne devrait ouvrir la voie à aucune ambiguïté et encore moins à quelque polémique stérile.

L’Agence de promotion des investissements et toutes les autres structures gouvernementales chargées de construire et conforter l’attractivité de notre pays ne me semblent pas disposer de stratégies et missions obscures qui viseraient à favoriser des entreprises d’un pays particulier, et à en discriminer d’autres venant d’ailleurs. Cela serait contraire aux lois et règlements de notre pays et entrerait également en contradiction avec certains de nos engagements internationaux en matière économique et commerciale.

Le premier pilier de la politique africaine du président Donald Trump consiste à densifier les échanges commerciaux entre le continent et les États-Unis. Peut-on considérer qu’en affichant clairement une préférence pour la coopération économique avec la Chine, Paul Biya refuse la main tendue de Trump ?
La diplomatie américaine n’est plus aussi clairement lisible que par le passé. Certaines décisions, prises de position et attitudes du président Trump ont laissé certains des partenaires des États-Unis en proie à de sérieux questionnements. Il ne serait cependant pas conforme à la réalité de dire que la qualité des relations entre les États-Unis et le Cameroun a connu quelque altération. Les États-Unis sont un acteur de tout premier plan des relations internationales depuis plusieurs décennies. Cela ne se conteste pas.

En outre, le Cameroun a pu se réjouir, à plusieurs reprises, dans son histoire récente marquée par la lutte contre les terroristes de Boko Haram, de la sollicitude de son partenaire américain. Ces marques de solidarité ont toujours été saluées au plus haut niveau, car elles témoignaient de la solidité indiscutable des liens entre les deux pays. Cette solidité, me semble-t-il, ne sera pas affectée par la réduction de ses engagements, décidée par Washington pour des raisons d’évolution de ses stratégies internes et internationales. Pour sa part, le Cameroun restera ouvert vis-à-vis de tous ses partenaires d’hier et d’aujourd’hui, et continuera d’explorer de nouvelles pistes de coopération, bilatérale et multilatérale, pour avancer sereinement vers son émergence.

Dans sa nouvelle politique africaine, les États-Unis se positionnent clairement comme une alternative à la Chine, qualifié de «mauvais partenaire» pour le continent. La préférence exprimée du président Paul Biya pour Pékin peut-elle avoir un impact sur la coopération globale entre le Cameroun et les États-Unis ?
Ces derniers mois, à plusieurs occasions, le président Paul Biya a reconnu que la Chine est un partenaire de poids de notre pays. Cela n’équivaut automatiquement pas à fermer la porte à d’autres pays désireux d’initier ou de renforcer des partenariats avec le Cameroun dans différents secteurs. Je ne voudrais pas enfoncer des portes ouvertes ou exposer des truismes, mais la formulation de votre question me pousse à rappeler que la géographie mondiale de la compétitivité engage chaque sujet des relations internationales à nouer des partenariats qui lui permettent de maximiser ses potentialités.

La mondialisation, qui a permis d’accélérer les échanges, a beaucoup fait évoluer le paysage économique, technologique et commercial mondial, avec des conséquences inévitables sur la manière dont les pays du Nord, tout comme ceux du Sud, se positionnent désormais sur l’échiquier international. Dans cette nouvelle configuration, les avenues traditionnelles de la coopération internationale pour tous les pays ont été démultipliées. Tout cela s’est fait à travers des stratégies de diversification qui ont permis d’élargir les cercles vers de nouveaux amis, toujours dans le but d’exploiter aux mieux les opportunités et assurer le bien-être des populations. De ce point de vue, la Chine, les États-Unis, le Cameroun, chacun en ce qui le concerne, s’inscrit dans une trajectoire de promotion de leurs intérêts respectifs. Ainsi, les relations qu’ils entretiennent ne laissent aucune place à l’exclusivité.

Interview réalisée par
Aboudi Ottou

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