Commerce transfrontalier : La femme en première ligne pour la survie

Dans les 12 principaux corridors commerciaux de la CEEAC, les commerçantes dominent le secteur. Mais leur objectif demeure l’amélioration de leur condition de vie.

Le commerce transfrontalier dans les 11 pays de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) est clairement la chasse gardée des commerçantes. Elles représentent 70 % des acteurs dans ce secteur et pratiquent essentiellement l’import de détail et de gros. C’est-à-dire qu’elles font de la revente. Seuls 30 % dans l’ensemble sont exclusivement exportatrices, en général, des produits issus de leurs plantations. Le Cameroun fait exception : 61 % des commerçantes transfrontalières de ce pays sont des exportatrices. Ce qui est cohérent avec son statut de grand exportateur de la région.

Ce sont-là les constats d’une étude conduite par la CEEAC. Intitulé «Étude sur les entraves au commerce transfrontalier en Afrique centrale avec focus sur les femmes commerçantes», l’enquête a été présentée à Kigali (Rwanda) en décembre dernier.

Composition
De ce document on apprend aussi que les femmes sont majoritairement des petites commerçantes. Leur chiffre d’affaires varie entre 85.000 (près de 150 $) et 3,5 millions de francs CFA (autour de 6 000 $). Les produits vivriers constituent, à 49 %, la principale denrée de commercialisation. Les femmes commerçantes assurent en partie le transfert des produits agricoles des zones excédentaires vers les zones déficitaires.

En jouant sur la différence des régimes alimentaires, elles facilitent la circulation, d’un marché à l’autre, de produits à l’instar des céréales sèches, des fruits et légumes, des tubercules et des huiles, entre autres. Les produits agroalimentaires (7 % pour les boissons et 16 % pour les autres) constituent la seconde catégorie. Le troisième groupe de produits commercialisés concerne les produits industrialisés, notamment les textiles (pagnes, vêtements, chaussures). Ils représentent 12 % des produits échangés par les femmes.

L’autre caractéristique des femmes c’est qu’elles sont très peu organisées. Elles évoluent essentiellement en solitaires, ayant de ce fait une faible culture du réseautage et des associations. La pratique intensive de cette activité peut nécessiter des contacts et des appuis logistiques à l’extérieur des frontières.

Amazones
Les femmes commerçantes en Afrique centrale sont autonomes. 99 % travaillent à leur propre compte et emploient en moyenne 2 à 3 personnes. Cependant, l’activité reste une soupape de sécurité et un moyen d’atténuation de la précarité de leurs conditions de vie. Voilà pourquoi le commerce reste une source spontanée d’emplois pour cette couche vulnérable de la population. Ce constat est confirmé à travers le niveau scolaire de ces amazones. Plus de 53 % des femmes ont un niveau scolaire primaire, et 45 % ont au minimum le niveau du secondaire. Ce qui atteste de la facilité d’accès dans cette activité pour cette couche de la population.

Elles tirent essentiellement profit de leurs capacités physiques. Leur moyenne d’âge est comprise entre 25 à 40 ans (60 %). Grâce aux revenus tirés de cette activité, elles renforcent leur position sociale et économique, ainsi que leur rôle au sein des ménages et de la société.

Zacharie Roger Mbarga

 

Le chemin de croix des amazones

En Afrique centrale, les obstacles règlementaires et non règlementaires sur les corridors sous-régionaux entravent le commerce transfrontalier.

 

 

Dans la CEEAC, pratiquer le commerce transfrontalier c’est pratiquement se livrer à une entreprise herculéenne. Entre l’inflation de pièces administratives, le contingentement ou encore l’insécurité sur les personnes, les opérateurs économiques sont quasiment livrés à eux-mêmes. Sur les douze principaux corridors que compte la région, tous sont quasiment sujets à une récrimination des opérateurs économiques.

Situation
Les problèmes administratifs sont plus fréquents sur les corridors RDC-Congo Brazzaville, Burundi-Rwanda, Burundi-RDC et RDC-Angola. Les déficits d’information ou de transparence sont vivement décriés sur les corridors RDC-Angola, RDC-Congo Brazzaville, Burundi-Rwanda, Burundi-RDC. Les comportements arbitraires des fonctionnaires sont décriés par la grande majorité des commerçantes sur les corridors suivants RDC-Congo Brazzaville, RDC-Angola, Burundi-Rwanda, Tchad-RCA et Est Cameroun-RCA. La lourdeur des procédures aux frontières est fortement décriée sur les corridors RDC-Angola (93%), RDC-Congo Brazzaville (91%), Burundi-Rwanda (87%) et Burundi-RDC.

Les paiements informels sont fortement décriés sur les corridors RDC-Congo (96%), RDC-Angola (93%), Burundi-Rwanda (88%), Tchad-RCA (74%), Cameroun-RCA (70%), et Cameroun-Gabon (54%). Les problèmes de reconnaissance des documents délivrés par les autorités d’un autre pays sont fortement décriés sur les corridors RDC-Angola, RDC-Congo Brazzaville et Burundi-Rwanda.

S’agissant des autres obstacles non règlementaires aux frontières, la violence et la confiscation des biens sont fortement décriées sur les corridors RDC-Congo Brazzaville (91%), Tchad-RCA (80%), Burundi-Rwanda (75%) et Burundi-RDC (71%). Les viols sont décriés par plus de 75% des commerçantes sur les corridors RDC-Congo Brazzaville, Burundi-Rwanda et Tchad-RCA.

Autres
À l’exception du corridor Rwanda-Uganda, la mauvaise qualité des routes et la mauvaise qualité des moyens de transport, qui constituent des entraves majeures, sont déplorées par une grande majorité des commerçantes sur presque tous les corridors. L’insécurité liée aux troubles sociaux ou politiques constitue une autre pesanteur que la grande majorité des commerçantes déplore, à l’exception des corridors Cameroun-Gabon, Cameroun-Guinée équatoriale, Burundi-RDC et Rwanda-Uganda. Si les corridors Cameroun-Gabon, Cameroun-Guinée Équatoriale, Cameroun-RCA et Rwanda-Uganda font exception, la congestion des ports et/ou postes frontaliers de contrôle sur l’ensemble du réseau commercial régional est une sérieuse épine à adresser pour fluidifier l’activité.

Désormais, l’intensification du commerce régional est un enjeu de développement. Il faudrait pour cela densifier l’activité des opérateurs qui exportent principalement dans l’espace régional. L’accès aux crédits bancaires devrait davantage être favorisé. L’Afrique centrale verrait ainsi de manière générale son d’intégration augmentée, mais surtout le seuil d’échanges intrarégionaux porté actuellement à 2,7%.

Zacharie Roger Mbarga

Déficit d’expertise 

Les femmes actives dans le commerce transfrontalier n’ont pas de réelles connaissances des pratiques du commerce international. Pour près de 75 % d’entre elles, le niveau de connaissances sur les techniques et pratiques du commerce international est faible ou très faible. Or, pour tirer le meilleur profit des opportunités qu’offre le commerce régional, il est important qu’au niveau de chaque pays de la région, on dispose d’une masse critique d’acteurs bien formés. Le niveau observé au Burundi, où près de 50 % des femmes ont un niveau relativement moyen, témoigne de la nécessité de mettre un accent sur le développement des associations et réseaux au sein desquels des appuis spécifiques (apprentissage, formation, etc.) seront apportés aux femmes commerçantes. Mais dans la liste des mesures (voir graphique) qu’elles ont proposées pour booster le commerce transfrontalier, les commerçantes ne semblent pas conscientes de ce déficit.

Réactions 

Samuel Tchioutchoua Lenou, ingénieur statisticien et expert en modélisation économique ayant conduit l’étude

« Un plan d’action en vue de redynamiser les femmes » 

Vous venez de conduire une autopsie du commerce transfrontalier en Afrique centrale qui est, du reste, le plus bas en Afrique. Quelle a été la méthodologie ?
L’étude a été menée dans une approche quantitative, c’est-à-dire visant à maitriser les chiffres. Pour y arriver, nous avons exploité les anciennes publications ayant trait à la pratique du commerce transfrontalier en Afrique centrale. Cette revue documentaire nous a permis d’identifier les corridors du commerce, les différentes entraves à l’activité du commerce transfrontalier, les principaux acteurs et les cibles.

Pour récolter les informations nous ayant permis de constituer les grandes valeurs, nous avons élaboré trois questionnaires différents d’enquête (adressés séparément aux femmes commerçantes, aux administrations et aux transporteurs). La validation de cette approche méthodologique s’est faite avec la Cellule d’exécution du projet au siège de la CEEAC, à Libreville. Cette mission à Libreville a également permis de finaliser tout le volet administratif (lettres d’information aux États, notes verbales diverses) devant accompagner la bonne exécution des opérations de terrain.

La collecte des données proprement dite s’est faite par l’administration des questionnaires aux différentes parties prenantes. Il s’agit des commerçantes et des commerçants, des transporteurs et des agences aux frontières (douanes, immigration, police, gendarmerie, administrations du commerce, phytosanitaire) sur les 12 corridors d’échanges transfrontaliers retenus (frontière Cameroun-Gabon-Guinée équatoriale dans les localités de Kye-Ossi, Aban-Minkoo, Ebebiyin, Bitam ; frontière Tchad-Cameroun-RCA dans les localités de Mbaïboum, Ndjamena ; frontière Cameroun-RCA, dans les localités de Bétaré Oya et à Bangui ; frontière Tchad-RCA notamment dans la localité de Goré ; frontières RDC-Rwanda-Burundi notamment à Bujumbura et Gasenyi ; frontière RDC-Congo notamment à Brazzaville et Kinshasa ; frontière Congo-Angola notamment à Pointe-Noire ; frontière RDC – Angola notamment à Lufu ; frontière Congo-Cameroun-RCA notamment à Brazzaville et Ouesso). Les enquêtes ont aussi été réalisées au Port Môle de Libreville et au Quai Boscane, port de pêche à Douala, pour prendre en compte le commerce par voie maritime et fluviale.

Les femmes constituent les premiers de cordée du commerce transfrontalier en Afrique. Quelles difficultés rencontrent-elles ?
Les chiffres sont irréversibles, les femmes constituent effectivement les premiers de cordée du commerce transfrontalier en Afrique Centrale. Près de 70 % des commerçants sont des femmes, et 60 % d’entre elles sont âgées de 25 à 40 ans. Il s’agit donc d’une énergie réelle qui pourrait effectivement accroitre le rendement actuel.

Mais les difficultés liées à cette activité sont nombreuses. On peut évoquer les entraves règlementaires et non règlementaires. Parmi les entraves, j’évoquerai la méconnaissance des travaux administratifs, les comportements arbitraires des fonctionnaires, les problèmes de corruption, les mesures commerciales discriminatoires. D’autres obstacles non imputables aux postes frontaliers existent : la mauvaise qualité des routes et des moyens de transport, les troubles sociaux ou politiques, la marge élevée des transporteurs, les difficultés d’accès aux crédits bancaires. Ce sont d’ailleurs de grands défis qui se révèlent en Afrique Centrale. L’insécurité est une autre pesanteur.

En pleine mise en œuvre du projet de facilitation des échanges en Afrique centrale, quelles actions de terrain avez-vous jugées idoines pour l’intensification du commerce transfrontalier dans la région ?
À partir des enseignements tirés de l’analyse des entraves, nous avons proposé un plan d’action cohérent en vue de redynamiser les femmes et développer leurs activités. Ce plan repose sur cinq objectifs stratégiques à savoir : la reconnaissance du commerce transfrontalier par les administrations nationales et régionales ; le renforcement des dispositifs d’information, la culture de la clarté, la transparence des règles et réglementations et la disponibilité de celles-ci aux frontières ; la lutte contre les différents facteurs qui grèvent les charges et obèrent la compétitivité des commerçants et des producteurs ; le soutien et l’accompagnement à l’implication des femmes dans le commerce transfrontalier ; enfin le renforcement de la gouvernance des questions économiques au niveau de la communauté en vue de veiller au strict respect des dispositions prises pour faciliter les échanges commerciaux.

 

Danielle Nlaté, coordonnatrice régionale du Réseau des femmes actives de l’Afrique centrale (Refac)

« Les femmes sont les premières productrices des produits vivriers »

Madame la coordonnatrice, le commerce transfrontalier dans la CEEAC est majoritairement pratiqué par les femmes. Qu’est-ce qui explique cette dynamique ?
Le commerce transfrontalier est presque la chasse gardée des femmes. Elles se déploient pour approvisionner les différents pays de la sous-région, au mépris de nombreux obstacles le long des pistes et des corridors. Cette dynamique s’explique tout simplement par le désir de combler le besoin nutritionnel des populations qu’elles considèrent comme leurs enfants. Au-delà de cet aspect sentimental, il y’a un désir réel de gagner de l’argent. Les femmes sont les premières productrices des produits vivriers et recherchent des marchés frontaliers et transfrontaliers pour combler les besoins existant dans l’espace CEEAC.

En Afrique centrale, les échanges restent très faibles. Pensez-vous que l’optimisation des capacités des femmes est un enjeu pour l’intensification du commerce dans la région ?
Les difficultés rencontrées par les femmes ont été révélées par plusieurs rapports d’études. La Banque mondiale et la CEEAC ont encore très récemment livré des tendances. Nous en sommes ravies. Optimiser les capacités des femmes sera effectivement salutaire pour elles, mais surtout pour nos marchés. En fin de compte, nos États connaîtront un essor économique notable. Les simulations sur le leadership commercial en Afrique centrale sont éloquentes. L’accroissement des facultés d’affaires des femmes commerçantes va booster leurs activités de production, de transformation et de distribution.

Toute chose qui se répercutera indéniablement sur les flux transfrontaliers. Si l’approvisionnement des différents marchés de la sous-région par des produits de meilleure qualité et à meilleurs prix est la volonté de nos autorités, alors il faut miser sur la femme commerçante. Ainsi, à travers le renforcement des capacités (formations et informations), il faut briser les barrières intellectuelles, morales et psychologiques, pour ensuite s’attaquer avec énergie aux barrières physiques et tarifaires connues de tous.

En tant que leader de la société civile, quel rôle pourraient jouer les OSC dans la perspective de la facilitation du commerce intracommunautaire dans la CEEAC ?
Le rôle de la société civile est cardinal. Nous sommes facilitateur, partenaire, formateur, mobilisateur et surtout acteur ! Les femmes actives de l’Afrique centrale en particulier animent le commerce intrarégional avec la Fotrac (Foire transfrontalière annuelle d’Afrique centrale). Nos condisciples OSC doivent se joindre au Refac pour influencer les politiques et former ou informer les actrices du commerce transfrontalier et les organiser en réseau pour la défense de leurs droits en cas de besoin.
Ce travail devra également prendre en compte la dimension sensibilisation de nos sœurs commerçantes, notamment sur les risques encourus le long des corridors. Pour cela, le plaidoyer à mener auprès des institutions nationales, régionales et internationales commence par une bonne organisation des acteurs et une structuration stratégique du message. Voilà comment, tous ensemble, nous participerons à booster l’intégration régionale et faciliter réellement les échanges dans notre région. Ce défi est commun à tout le continent et donc à tous les leaders africains.

Nous saluons et remercions le gouvernement du Cameroun et la Cemac qui nous accompagnent fortement dans les différentes actions de terrain. Nos remerciements s’adressent également à la CEEAC, la Bad et la CEA, qui nous convient aux ateliers et conférences sur le plan sous-régional, régional et continental pour notre expertise, afin que nous trouvions ensemble des solutions. Nous avons l’honneur d’être associées aux travaux du Comité pour la facilitation des échanges à Pointe-Noire et à Kigali par la CEEAC. Nous étions partie prenante à l’Atelier de Consultation sur le Document de Stratégie de l’Intégration régionale (DSIR) avec la Bad/CEEAC.

Interviews réalisées par

Zacharie Roger Mbarga

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