Classiques littéraires africains : Ville cruelle d’Eza Boto

Le dernier fut censuré en France sous la pression d’Ahidjo, l’homme que la France jugeait plus accommodant que les leaders nationalistes de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Eza Boto, qui mit fin à son exil en 1991, créa à Yaoundé la Librairie des peuples noirs. Reconnu pour son style mordant et percutant, il ne s’est pas borné à dénoncer les ingérences étrangères prédatrices en Afrique, l’emprise de Foccart sur certains dirigeants africains, la coopération franco-africaine, une vaste escroquerie, selon lui, parce que ne profitant qu’à la France, la francophonie qu’il considérait comme une institution pernicieuse et destructrice, etc.

 

 

Orphelin de père, Banda est élevé à Bamila par sa mère dont le vœu est de le voir épouser une femme et de lui donner des petits-enfants avant sa mort. Mais, dans le Centre-Sud du Cameroun, quiconque désire se marier doit donner de l’argent aux parents de la femme, lequel argent ne se gagne que par le cacao que les villageois doivent vendre en ville.

La ville, c’est Tanga. Deux quartiers cohabitent dans cette ville sans se rencontrer et sans se parler. D’un côté, il y a le Tanga Sud, le quartier des colons, de l’administration et des centres commerciaux. De l’autre, on a le Tanga Nord où les Noirs côtoient quotidiennement les immondices, la misère, la maladie et la faim. Tanga n’est rien d’autre que Mbalmayo, le chef-lieu du village qui vit naître Alexandre Biyidi alias Eza Boto, deux mots ewondo qui signifient “les gens d’autrui” tandis que “Mongo Beti” peut se traduire par “le fils ou l’enfant beti”.

Tanga
Un jour, Banda se rend à Tanga avec 200 kg de cacao. Alors qu’il compte sur la vente de ce cacao pour réaliser son rêve (se marier) et celui de sa mère, le contrôleur, un Grec malhonnête, va l’en spolier. Ce dernier attendait que Banda lui graisse la patte. Lorsque Banda entend la maudite phrase (“Mauvais cacao! Au feu !”), il est naturellement en colère et meurtri.

C’est comme si le monde s’effondrait autour de lui car il voit subitement anéantis des efforts de toute une année ainsi que son rêve de quitter la situation de célibataire. Banda ne se laisse pas pour autant abattre. Malgré la colère et la douleur qui l’étreignent, il trouve encore le courage de dire aux cinq femmes qui l’avaient accompagné que le contrôleur n’est pas un homme mais une bête. Il s’ensuit une bagarre à la fin de laquelle Banda se retrouve au commissariat. Libéré, il raconte sa mésaventure à son oncle maternel. Celui-ci lui parle alors longuement de Tanga qu’il n’hésite pas à comparer à une jungle où les plus faibles sont écrasés par les plus forts.

À Moko, un quartier de Tanga-Nord, Banda découvre effectivement la violence de la ville : un enfant écrasé par un automobiliste, puis un patron blanc en train d’être roué de coups par ses employés à qui il avait refusé de donner leur dû. Banda reconnaît Koumé dans le groupe. Une pluie subite l’oblige à entrer dans une case qui sert de buvette. Il y retrouve Odilia dont le frère, Koumé, est recherché par la police. Koumé avait participé à la bastonnade qui avait abouti à la mort de MT. Banda promet de secourir Koumé et sa sœur Odilia au charme duquel il n’est point insensible. Lorsque Banda rencontre enfin Koumé, il lui propose de venir avec lui à Bamila. Il y avait un fleuve à l’entrée du village et c’est malheureusement au cours de la traversée du fleuve que Koumé trouve la mort.

Arrivé à Bamila, Banda se dispute avec son oncle paternel (le vieux Tonga) qui s’était réjoui de ses malheurs à Tanga. Banda confiera Odilia à sa mère et ira à la recherche du corps de Koumé. Il découvre alors une importante somme dans les poches du mort. Si cet argent lui fait croire qu’il pourra enfin se marier, sa conscience l’exhorte à ne pas le garder. Ce sera finalement avec l’argent de Démétropoulos qu’il demandera la main d’Odilia. En effet, rentrant à Bamila, Banda trouve une valise sur la route. Cette valise appartenait au Grec qui avait promis de récompenser celui qui la lui rapporterait.

Après leur mariage, Banda et Odilia quittent Bamila pour Zamko, le village d’Odilia mais la mère de Banda n’est plus de ce monde.

Injustice
Dans ce roman, publié en 1954 chez Présence Africaine, la maison d’édition fondée en 1949 à Paris par le Sénégalais Alioune Diop, Eza Boto, qui n’a encore que 22 ans, nous fait voir la violence, l’exploitation et l’injustice que subissaient quotidiennement les Noirs pendant la colonisation. Comme l’a bien résumé Charly Gabriel Mbock, c’est un roman qui “témoigne, accuse et rejette” (cf. C.G. Mbock, Comprendre ‘Ville cruelle’ d’Eza Boto, Issy les Moulineaux, Éditions Saint-Paul, 1981). L’auteur rejette cette ville trop cruelle et trop violente pour les Noirs en général et pour les petits et défavorisés en particulier ; il rejette ce monde où les Blancs avaient plus de privilèges que les Noirs et faisaient ce que bon leur semblait. Il accuse et rejette cette justice qui ne rend pas justice au Noir qui porte plainte contre le Blanc; il accuse et rejette cette Église où le prêtre blanc dénonce le Noir qui est venu confesser le tort qu’il a causé à son patron blanc.

Solidarité
Mais Ville cruelle ne nous parle pas uniquement de l’exploitation, de la violence et de l’injustice des Blancs à l’égard des Noirs. Le roman témoigne aussi de la solidarité : d’abord, celle des cinq femmes qui aident Banda à porter son cacao jusqu’en ville et qui rendent visite à sa mère à Bamila ; ensuite, celle des ouvriers qui se mettent ensemble pour donner une mémorable correction au patron qui refuse de payer leur salaire. The last but not the least, Eza Boto nous enseigne, à travers la résistance de Banda, combien il est important de ne jamais se résigner à l’injustice, combien il est nécessaire de rester debout face à l’oppresseur.

Mission terminée, Le Pauvre Christ de Bomba, Le roi miraculé, Perpétue et l’habitude du Malheur, La France contre l’Afrique, Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation sont d’autres ouvrages d’Alexandre Biyidi. Le dernier fut censuré en France sous la pression d’Ahidjo, l’homme que la France jugeait plus accommodant que les leaders nationalistes de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Eza Boto, qui mit fin à son exil en 1991, créa à Yaoundé la Librairie des peuples noirs. Reconnu pour son style mordant et percutant, il ne s’est pas borné à dénoncer les ingérences étrangères prédatrices en Afrique, l’emprise de Foccart sur certains dirigeants africains, la coopération franco-africaine, une vaste escroquerie, selon lui, parce que ne profitant qu’à la France, la francophonie qu’il considérait comme une institution pernicieuse et destructrice, etc. Il s’attaqua également au règne despotique et sanguinaire d’Ahidjo et, pour lui, Paul Biya était un “chef d’État fantôme” sous lequel la justice était devenue “une farce permanente et sinistre”.

La corruption et le tribalisme des dirigeants africains ne trouvèrent jamais grâce à ses yeux. Après l’avoir lu, on peut soutenir avec André Djiffack qu’il y a chez lui “comme un mélange de Socrate par l’élévation de l’esprit, de Voltaire par l’effronterie à l’égard des pouvoirs institués, de Sartre par le militantisme impertinent et de Césaire par la lutte anticoloniale en vue de l’émancipation du monde noir” (cf. Mongo Beti, Le Rebelle, vol I, pp. 17-18). J’ajouterais, pour ma part, qu’Eza Boto était comme obsédé par le “devoir d’être toujours aux côtés des humiliés qui luttent” (Che Guevara).

C’est cette obsession qui le poussa à tancer le Guinéen Camara Laye à propos de son roman autobiographique L’Enfant noir: “Laye se complaît décidément dans l’anodin et surtout le pittoresque le plus facile […], érige le poncif en procédé d’art. […] C’est une image stéréotypée de l’Afrique et des Africains qu’il s’acharne à montrer: univers idyllique, optimism de grands enfants, fêtes stupidement interminables” (cf. Le Rebelle, vol. I, p. 28). Le Congolais Boniface Mongo Mboussa, qui a préfacé les textes de Mongo Beti réunis et présentés par André Djiffack, le décrit comme “ce Prométhée camerounais qui nous lègue le feu”. On peut recevoir le feu et ne pas en prendre soin. Avons-nous gardé allumé celui d’Eza Boto en faisant en sorte que la ville africaine ne soit plus cruelle pour les petits et les pauvres, en améliorant les conditions de vie et de travail de l’homme noir?

Jean-Claude Djereke

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