Cimetière de Ngousso (Yaoundé V) : Ballade avec les démons de minuit et de midi

À l’occasion de la fête des défunts ce 2 novembre, votre journal vous invite à une excursion au cœur de l’une des nécropoles les plus anciennes de la capitale. Reportage.

Tranche de vie au cimetière de Ngousso.

Polycarpe, l’un des gardiens du cimetière de Ngousso, a la mine hérissée ce soir du 2 octobre 2018. Il dit ne pas apprécier les restes de poulets que deux jeunes visiteuses lui ont laissés au petit matin. «Elles étaient là, je leur ai facilité le tour du cimetière, et voilà les déchets que je mérite», s’emporte-t-il devant un homme déclarant être là «pour le pèlerinage».
Pendant que Polycarpe étreint du regard l’immense silhouette placée devant lui, quatre femmes à la peau brillante le sollicitent pour leur indiquer le parking des candidats à la visite des lieux la nuit. «Sûrement des nouvelles !», murmure Polycarpe. En tout cas, les quatre visiteuses se trouvent à la bonne adresse. Ceux qui sont enterrés ici, il les appelle «ses morts». Au fil des ans, dont 23 passés ici, il a vu cette parcelle de près de 3 hectares se remplir. Désormais, on s’y fait enterrer plus rarement.

Au cœur de la nuit
«Je connais partout ici», se vante-t-il. Entre deux rasades d’alcool traditionnel, il se presse de décliner quelques modalités pratiques aux bleus. «Si vous êtes nouveaux, là-dedans, on marche comme au musée. Ce sont des morts, nous sommes des vivants qui mourront un jour. On s’entend bien ?» interroge-t-il. Dans les rangs des «pèlerins», la question semble provoquer un vertige. Personne ne donne cependant de réponse.

Ici à l’entrée du cimetière, il est 21 heures. Une horde de 13 personnes fend la nuit. L’écoute attentive de chaque bruit confond la peur. Il y a les lourds battements d’ailes des chauves-souris. Il y a les coassements des crapauds. Parfois, les hurlements d’une hyène. «Cette hyène-là, on ne la voit jamais depuis que ce cimetière existe ; mais elle est là» renseigne Polycarpe. Dans la pénombre, on aperçoit des gens qui friment, les pieds calés sur des plaques mortuaires. Ceux-là se sont déjà taillé une place dans un gang parmi les plus puissants qui, rapporte Polycarpe, gouvernent ce territoire. Du fond d’un caveau aménagé en smoking room, ils s’esclaffent à notre passage.

« Golgotha »
Pour le «pèlerinage», deux diseurs de prières et autres invocations allument des cierges autour d’un conglomérat de tombes situé au nord-est du cimetière. Le lieu s’appelle «Golgotha». Là, il exige à chacun des visiteurs de décliner clairement l’objet de sa présence. Un homme d’un âge respectable signale qu’il veut du travail ; alors il est venu avec le «truc exigé depuis la semaine dernière» : un chaton noir. Torse nu, une dame tient amoureusement son coq blanc contre sa poitrine. Elle dit être en disgrâce dans un foyer polygamique à Tongolo. «Je veux ma place», répète-t-elle en boucle. Emportée par son ventre rond d’une grossesse avancée, une jeune fille déclare qu’elle est étudiante. Une imposante carapace de tortue, c’est son «truc» à elle. Son vœu : «mettre au monde un garçon à tout prix», tout à l’opposé de la probabilité étalée par deux échographies. L’enjeu est grand : c’est la condition pour conquérir définitivement le cœur d’un finissant au cycle magistrature de l’Enam. Derrière Polycarpe, une voix féminine parle de son soutien-gorge en attente dans un sac plastique. Elle est convaincue qu’il y a deux ans, on lui a jeté un sort et qu’on l’a maquillé en cancer du sein. «Je veux guérir !», supplie-t-elle. Deux femmes veulent prospérer dans leurs affaires. «Seuls ces cas sont traités à partir de minuit ; le reste, rentrez !», décrète un homme aux allures de gourou.

Randonnée diurne
Dès 11 heures le lendemain, le même trajet est arpenté. Ce qu’on n’a pas pu voir la nuit s’expose. Des feuilles jonchent le sol entre les plus anciennes tombes. Comme le cimetière lui-même, elles sont si anciennes que sur certaines, les inscriptions se sont effacées. Elles sont là à quelques mètres de l’entrée, exposées au soleil, aux vents et à la pluie. Il est même clair qu’on y a mis le feu, dans une tentative de les faire «respirer». La rumeur rapporte que des ossements se retrouvent à l’air libre et dispersés en contrebas du cimetière. Les chiens errants déterreraient des cadavres et partiraient avec les os. Les précipitations abondantes renforceraient le processus.

Par endroits, certaines se parent de mosaïques multicolores. Bien entretenues, ce sont des mausolées familiaux de belle facture. Des chewing-gums déjà mâchés y sont amoureusement collés. Les hommages les plus variés fleurissent à côté des mégots ou des bouteilles de whisky.

D’autres, en cours de rénovation, lèvent le voile sur ce qu’il se passe ici. De temps à autre, des malfaiteurs vandalisent ces sépultures. Un maçon raconte que des matériaux en plomb et en cuivre ont été arrachés sans scrupule sur la tombe qui l’occupe depuis deux jours. Cela est à interpréter dans le contexte de forte prévalence de la pauvreté dans le voisinage. Par ailleurs, dans un contexte de rattrapage spatial de l’urbanisation autour du cimetière, des pratiques irrégulières s’y développent : des riverains viennent ici pour faire leurs besoins… sans se cacher.

Des tas d’ordures s’y amoncellent. S’il est théoriquement interdit de traverser le cimetière et d’y déambuler sans autorisation municipale, en journée, le cimetière de Ngousso devient un capharnaüm géant plutôt qu’un lieu de recueillement. Il semble compter comme occupants autant de morts que de vivants. On peut y observer des enfants qui jouent entre les tombes. Aux yeux hébétés, l’un d’eux gonfle de son souffle le sac en plastique qu’il tient contre sa bouche, avant d’aspirer l’air, chargé du solvant industriel vendu pour décaper les sols. Il avoue être incollable sur le squelette humain. Par endroits, il est difficile de juger si ce sont les maisons qui ont empiété sur les tombes, ou le contraire. En fait, pour les habitants, cela semble avoir peu d’importance.

Jean-René Meva’a Amougou

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