La cigale et la fourmi, version Ekang

En matière d’utilisation de l’argent, deux générations de ce peuple s’opposent. La première voue un culte à un usage rationnel; la seconde ne vit que sous perfusions financières.

Le jeune Ekang doit savoir faire des économies… pour s’en sortir dans la vie

Parfois, une seule phrase suffit pour raconter une époque. Celle-ci, par exemple: «Nous utilisions bien notre argent». Ce 20 juillet 2019, Pierre Ndongo (101 ans officiellement) peut se vanter d’avoir eu des relations limpides avec le cash pendant sa jeunesse. Ici à Ambam, sur le site du Festival Mvet Oyeng, le propos de cet Ekang, originaire de Meyomessi (Sud-Cameroun) ne procède par aucun détour pour opposer deux générations. «La première mérite le surnom de fourmiet la seconde est celle des cigales», soutient le sociologue gabonais Anicet Mbadinga.

«Insecte»
L’énonciation qui accompagne ce double portrait attribue d’abord aux anciens Ekang le penchant précautionneux décrit par la fable de La Fontaine. Ensuite, comme cet insecte social remarquablement discipliné que rien ne fait dévier de sa route entre un sandwich abandonné et les greniers de la fourmilière,«l’ancien Ekang avait un projet de vie». Le tout est destiné à démontrer une ou deux choses: «Dans le passé, l’Ekang n’était pas radin, il était économe», établit Pierre Akong. «Au plus, enchaîne le patriarche du groupement Yemvol (Sud-Cameroun), il a grandi dans des familles où l’on faisait plus que respecter la culture du faire gaffe. Cela les a conduits à leur tour à craindre, comme la peste, la dépense non strictement indispensable».

Épicuriens
De l’autre côté, il y a les jeunes générations, «chargées d’argent comme des crapauds de plumes», ironise Anicet Mbadinga. Pour lui, les enfants devenus adultes ont continué à faire comme si leurs ressources étaient inépuisables.«Bons vivants, amateurs de bonne chère, capables, plus que tout autre, de goûter l’instant présent, ils dépensent sans compter», soutient Cyrille Mebenga M’Ebono. La prise de parole de cet arrière-petit-fils de Martin Paul Samba révèle que les jeunes Ekang ont une attitude décomplexée face au cash. Pour les avoir écoutés, le descendant du héros camerounais conclut: «Certains affirment vouloir dépenser plus, d’autres disent vouloir gagner davantage et revendiquent leur désir de s’enrichir rapidement pour devenir plus fortunés que la plupart des gens autour d’eux».

Influences
Comme pour accompagner ce raisonnement, Anicet Mbadinga dresse deux constats: tout d’abord, ces jeunes générations sont plus familières à d’autres cultures moins frileuses face à l’argent que ne l’étaient leurs aînés; ensuite, le contexte économique dégradé les rend soucieuses de se construire un avenir le plus sécurisé possible. «Car, dit-il, pour l’écrasante majorité des jeunes Ekang, l’argent est avant tout synonyme de sécurité». Sur le sujet, la source la mieux informée reste l’enquête que le sociologue gabonais dit avoir menée en 2016 dans une zone Ekang au nord de son pays. Le résultat qu’elle propose en matière de structure des dépenses des jeunes révèle une relative homogénéité des différents postes (boissons, habillement et chaussures, copains et copines, transports, loisirs et culture, connexion internet, etc.). Eh bien, ce n’est pas un scoop! Introduite en milieu Ekang, la société de consommation en témoigne.

Leçons
«Avec ça, les chiffres pleuvent comme autant de mauvaises nouvelles», avise Anicet Mbadinga. «Parce que, incapables d’épargner 1 000 CFA en deux mois, quelque 23 % des jeunes Ekang de 18 à 24 ans issus de cette zone sont pauvres. Un tiers des jeunes de 25 à 34 ans considèrent là-bas qu’ils sont en train de devenir pauvres. Ils ne vivent que d’emprunts», récite l’universitaire. Cyrille Mebenga M’Ebonole dit à sa façon, en lâchant astucieusement, que «l’argent emprunté porte tristesse. Le seul intérêt de l’argent est son emploi».

Jean-René Meva’a Amougou, à Ambam

Anicet Mbadinga

«Sur le sujet, il existe deux grammaires Ekang»

Le sociologue gabonais met en parallèle deux générations face à un élément aussi commun et usuel que l’argent.

Vous avez particulièrement été ovationné ce jour. Doit-on dire que le thème de l’utilisation de l’argent en milieu Ekang a finalement fait votre bonheur ici au Festival Mvet Oyeng?
Cela dépend. Mais, je pense qu’il était important d’examiner l’obscure énigme que recèle l’argent. Cette discussion nous a permis d’explorer une réalité sociale à la fois si ordinaire et si extraordinaire, si collée au passé et au présent immédiat du peuple Ekang. Nous avons mis en parallèle deux générations se trouvant face à un élément aussi commun et usuel que l’argent. On constate que sur le sujet, il existe deux grammaires Ekang. Celles-ci rendent compte des symbolismes pleins de sens. D’un côté, il y a nos vieux qui défendent les gestes calculatoires, synonymes de prévention et contrôle de tout débordement. De l’autre, il y a les jeunes Ekang qui sont soucieux du bien-être.

Dans votre exposé, vous avez évoqué une biographie de l’argent chez les Ekang. Pouvez-vous nous en dire davantage?

À partir de tout ce que j’ai dit plus haut, il est évident que la biographie de l’argent connaît des phases, des avatars, des âges relevant des différentes cosmovisions culturelles apparues dans l’histoire de l’homme Ekang. C’est ainsi que comprendre l’usage de l’argent dans ce milieu passe obligatoirement par le fait de le situer dans le temps. Les habitudes des anciens, aujourd’hui ensevelis, nous aident à lire leur vécu directement, et indirectement, par analogie et similitude. Elles nous permettent d’établir des schémas d’identification, des changements, des transitions et des métamorphoses incarnés par la jeune génération.

Personnellement, vous penchez pour quel camp?
Il convient de ne pas oublier que l’actualité économique en Afrique centrale tend à plaider pour la prévisibilité, la prévision. Le mode de vie «épicurien», de l’amour de l’argent que professent les jeunes, est donc à interroger, d’autant plus que le quotidien démontre qu’il est enclin à l’improvisation, à la surprise et à la soudaineté.

C’est donc mieux de pencher pour un horizon culturel qui s’élève sur des valeurs telles que l’épargne et le moindre risque. Je ne crois pas que cela sonnera la stagnation et la mort des échanges en milieu Ekang. Mais nous disons qu’en tant que peuple, les Ekang doivent se méfier de la société de consommation, avec le monde du rêve et de la fantasmagorie qu’il a libéré.

Propos recueillis à Ambam par JRMA

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

error: Content is protected !!