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Christian L Wangue : une éthique de l’engagement

Identité remarquable dans un univers professionnel aux pratiques littéralement corrompues par tant d’impostures, le journaliste qui a définitivement pris de congé de nous le 24 octobre 2022, aura œuvré, sans ostentation, mais avec une incontestable détermination, et une inoxydable passion, à diverses tentatives d’assainissement. Non sans laisser de mémorables traces, en guise d’héritage.

 

Par Valentin Siméon ZINGA*

 

Les maximes professionnelles peuvent se révéler être des sources d’inspiration insoupçonnées. L’une d’entre elles, fait office de point cardinal de la boussole des pratiques journalistiques : «  Les faits sont sacrés, l’opinion est libre ». C’est donc tout naturellement que ma démarche, pour évoquer Christian L Wangue, s’inscrit dans cette consigne. L’idée qui la sous-tend, ou plus exactement, l’hypothèse dont elle se soutient, est qu’en m’attardant sur quelques fragments d’un commerce intellectuel fécond, et d’une complicité professionnelle inaltérable, je parvienne à proposer quelque sens à ce qui m’est apparu comme une éthique de l’engagement. Du coup, il me faut renoncer à l’option de l’hommage( exercice pour lequel je ne crois pas être outillé), et envisager un témoignage, (dont les exigences , plus modestes, semblent à ma portée).   Quatre repères, me semblent suffisants pour  éprouver mon hypothèse. Rien de tel que d’actionner la machine à remonter le temps.

  • La célébration de Jean Vincent Tchienehom

Décembre 2021. Christian Wangue, qui a donné, quelques mois auparavant, son accord pour délivrer, un témoignage sur JVT dont  l’Association Médias, Médiations et Citoyenneté (2MC), souhaite célébrer les plus de 55 ans d’une carrière imposante de respect, ne peut tenir son engagement. Un conflit d’agenda contrarie nos projections pour la circonstance. Mais il réaffirme ses bonnes dispositions à produire un texte, dans le cadre d’un ouvrage collectif, consacré à JVT, dans le prolongement de la troisième édition des Journées Citoyennes de la Presse.  Mai 2022. Le livre, qui rassemble une pluralité de signatures et se décline en une diversité de regards croisés, paraît, sous le titre   Jean Vincent Tchienehom : un journaliste sur deux siècles. Trajectoire, pratiques et leçons d’un itinéraire ». Christian Wangue y évoque «  un parcours rectiligne, mais incisif ». La contribution, fort bien  informée,  restitue le parcours exceptionnel de JVT, et offre l’opportunité à son auteur, de livrer son regard sur quelques tendances lourdes de notre époque médiatique. Le rappel vaut assurément le détour : « C’est donc sans aucun scrupule qu’on peut se permettre de rêver que l’influence l’autorité et la crédibilité de JVT contribuent à stopper la tragédie que vit le journalisme camerounais et dont l’un des derniers épisodes (pitoyable tropicalisation des expériences infotainment de certaines chaînes de TV françaises) est cette tendance à recourir à des comédiens moyennement lettrés pour conduire de pseudo interviewes reprises sur leurs comptes personnels valorisés au nombre de followers espérant ainsi obtenir des adhésions ou des inflexions dans la conduite de politiques publiques.  Cette espèce de foup fap journalistique est évidement destiné à faire flop. Non sans avoir fait sa quantité de dégâts, comme ceux que nous imposent aujourd’hui la cohorte de « journalistes » à la recherche de leur pitance sous couvert d’une fausse identité professionnelle et qui passent sans préavis de reporter à « DP » via un mode opératoire bien connu, caractérisé par la scissiparité du titre qui leur a conféré un peu de notoriété et de contacts.

On peut dénombrer quelques spécimen du genre qui ne doutent pas eux-mêmes, sur la base notamment de « statistiques » autoproduites, de leur statut de référence, également attesté croient-ils, par des distinctions de complaisance qu’acceptent (et financent) des personnalités publiques qu’on croit pourtant saines d’esprit. Tout cela contribue à l’abaissement du débat public et, in fine, du modèle démocratique camerounais ». Le choix des mots. Le poids des maux aussi. Cette tonalité d’un propos incisif, radicalement réaliste, et délibérément  désabusé, on l’avait déjà reconnue, à une autre occasion, quelques mois plus tôt.

 

 

  • La première édition des « débats de Lignes d’horizon »

 

15 octobre 2021. Le magazine Lignes d’Horizon, lance, à l’occasion de son premier anniversaire, ce qu’il désigne par le syntagme «  Les débats de Lignes d’horizon », à la fois, opportunité d’échanges et plate-forme de production de sens sur les grands problèmes de notre temps. Pour cette entrée en matière, le thème choisi, semble s’imposer de lui-même, dans un environnement où les pratiques journalistiques sont polluées par toutes sortes de collusions : «  Ce qu’être journaliste veut dire aujourd’hui au Cameroun ». L’équipe de Lignes d’horizon décide de solliciter Christian Wangue, pour un rôle de Key note speaker. Nous partageons depuis de longues années, nos inquiétudes, et croisons nos vues sur l’effondrement du journalisme chez nous, et ce qu’il signale d’impostures triomphantes. Nous nous prenons même à rêver de déployer un « cordon sanitaire » autour d’une  profession gangrénée par de nombreux virus.  Je ne suis donc pas surpris par la radioscopie implacable qu’il livre à l’auditoire à la librairie des peuples noirs, sur ce grand malade qu’est notre presse. Loin des clichés.

Certes, je regretterai toujours de n’avoir pas usé d’amicales pressions pour obtenir la version finale de son propos de circonstance. Mais au fond, je suis familier, comme d’autres, de ce réquisitoire sans concession. Juillet 2018. Il est Invité, à prendre part, à la toute première Journée d’étude polydisciplinaire organisée par le Département des Sciences du langage de l’Université de Yaoundé 1, sur le thème : «Institutions de Bretton Woods et changement des paradigmes du discours sur l’économie. Lectures à partir du cas camerounais ». Il ne peut malheureusement pas y prendre part. Sa proposition de communication, acceptée par le Comité scientifique, est pourtant créditée d’un potentiel heuristique indéniable. Il n’est pas superfétatoire d’en restituer la quintessence. Sous le titre , « Le mal des mots de l’éco-journalisme :Lecture située du discours de la presse économique camerounaise », Christian Wangue, fixe les repères de son travail en ces termes : « La presse camerounaise a mal à ses contenus. Entre clonage éditorial, nameshaming, tropisme institutionnel… elle s’est montrée incapable, selon les avis les plus sévères, de contribuer à la formation d’une opinion éclairée, pour se contenter d’être le porte voix  épisodique d’acteurs que l’on identifie de plus en plus nettement.Dans ce contexte, la presse économique, qui a fait les efforts les plus assignables pour améliorer sa production, a parfois sombré dans la facilité du discours devenant, dans le traitement du thème de l’ajustement structurel par exemple, le fidèle relais de la doxa de BrettonWoods.. Ceci peut s’expliquer par les conditions de son organisation ces20 dernières années et la trajectoire individuelle de ses acteurs les plus éminents. Ce propos emprunte à l’écologie pour décrire l’environnement physique et social de la presse économique imprimée, identifier-et si possible nommer-les diverses espèces de la faune qui la constitue, avant de formuler une hypothèse de sa réémergence ».

Christian Wangue, dont l’érudition n’est guère tapageuse mais puissante de sa subtile exposition, tient ici, un lieu et une modalité  d’expression privilégiés. Malheureusement, il n’achève pas sa copie, dont la construction et l’élaboration, révèlent un sens aigu d’humilité. La preuve, par les mots. «  M. Zinga, m’écrit-il, il faut toujours payer ses dettes. Le document en PJ ( Pièce Jointe, c’est nous qui expliquons) te confirmera que j’étais bien disposé  pour les JE ( Journées d’Etude, c’est nous qui expliquons).Mais tu verras aussi qu’il y a encore du travail pour organiser les idées et lancer la recherche. Ce sera donc pour une autre fois ».

 

Préoccupé depuis de longues années par la déchéance et la décadence du journalisme chez nous,  Christian Wangue, fait partie des figures de notre métier, (en plus de   Jean Claude Ottou, Zacharie Ngniman , Jean Materne Ndi, Jules Domche, Marie-Noëlle Guichi),  avec qui j’ai discuté pour la première fois de la mise sur pied d’une cadre d’échanges sur nos pratiques, en vue d’en diagnostiquer les pathologies, et d’en suggérer les thérapies, et d’en proposer la prophylaxie. C’est donc, logiquement, qu’il consent à participer à la première édition des Journées citoyennes de la Presse. A sa manière.

 

3-« Quel(s) journalisme(s) pour quelle citoyenneté ? »

Tel est le thème choisi pour lancer, en décembre 2019, des rencontres entre journalistes et citoyens, par l’Association Médias, Médiations et Citoyenneté, dont l’objectif majeur est de promouvoir et d’encourager un exercice orthodoxe du métier de journaliste. Christian Wangue figure dans le casting des intervenants. Il délivre à l’occasion, un exposé, dont il convient de rapporter ici l’économie. Intitulé, « Gouverner sur la place du marché :

L’administration des biens et services institutionnels à l’épreuve des réseaux interconnectés », le propos brille par son originalité, se distingue par sa  profondeur de vue, et, il faut bien en convenir, s’impose par un certain iconoclasme, pour son auteur, dont il n’est pas anodin de mentionner, que depuis 2003, il était Attaché, puis Chargé de mission au Secrétariat général de la présidence de la République. En voici  les grandes lignes, telles que tracées par lui-même : « Fruit d’une observation intéressée et immergée dans l’écosystème gouvernemental et ses interactions médiatiques, mon propos constate que le style et les outils naguère conçus pour se déployer à huis clos ou plus exactement dans l’entre soi des « cols blancs » sont désormais inopérants et incapables de servir la cause d’un gouvernement efficace/crédible des hommes et de la cité.

Ceci peut s’analyser, en première partie, dans l’examen du malentendu permanent entre le journaliste, le citoyen et « l’intention démocratique » qui est au fondement de la gouvernance publique du Cameroun contemporain.

Il faudra alors constater le caractère inadapté parfois suranné de certains outils à la disposition de l’administration publique (l’arrêté préfectoral ou la réquisition), le rejet de certaines pratiques éprouvées par le temps (l’encadrement des masses, l’information, l’éducation, la sensibilisation etc).

A l’heure du culte de la transparence, la maison de verre bouscule la boîte noire, impose de nouvelles pratiques et de nouveaux usages. Adossé à l’architecture des réseaux interconnectés, nourris à l’idéologie de l’« open society » et familière des méandres du big data.

A cette aune, la perception et la réputation du gouvernement ne sont pas à leur avantage. Il faut en finir avec l’image subie. Ce qui oblige « le gouvernement » à quitter sa zone de confort pour migrer vers la place publique, plus précisément la place du marché dont elle devra emprunter les méthodes et apprivoiser les acteurs.

C’est pour ce la que par hypothèse, il semble qu’il faille renouveler le rapport dialectique entre le pouvoir de l’Etat et la puissance de la société, non plus dans une approche de confrontation, mais plutôt de transaction ». Lucidité. Audace. Appel à un changement de logiciel. Impératif d’un aggiornamento devenu inévitable. Message au système gouvernant. Dans un pays où les logiques de clientélisme ont bridé l’esprit critique et institué la servilité consentie comme un atout dans les luttes de positionnement et les stratégies d’ascension dans l’appareil d’Etat. Dans cet environnement où «  une certaine presse » sert d’adjuvants à toutes sortes de batailles, Christian Wangue s’était investi, plus tôt que tant d’autres, à des efforts d’assainissement de ce  corps de métier dont le bulletin de santé est des plus préoccupants.

4-L’Union des journalistes du Cameroun

  1. La Fondation Friedrich Ebert (FFE) organise à Yaoundé, un brainstorming d’envergure sur l’état et les tares de la profession de journaliste au Cameroun. Il ressort des avis exprimés par des dizaines de journalistes et autres acteurs médiatiques réunis pour la circonstance, que la mise sur pied d’une organisation des journalistes, apparaît incontournable pour une presse structurée, crédible. Fort de cela, la fondation allemande, met sur pied un groupe de travail, afin de préparer la création d’une telle association. Le « core group » est né. Il lui revient d’élaborer   les textes de base  de  la structure en gestation. Sous la houlette d’Emmanuel Noubissie Ngankam de la FFE ( facilitateur exigeant s’il en fût),  entre Yaoundé et Obala, Christian Wangue s’active dans ce chantier, aux côtés d’un certain nombre d’autres, dont Boh Herbert, Célestin Lingo (paix à son âme !) , Barbara Etoa, Achuo Che Mathias ( Paix à son âme !) , Carole I. Akutu, et l’auteur de ces lignes…Au bout de longues semaines de travail, le nom de l’Association est trouvée : l’Union des Journalistes du Cameroun ( Ujc). Ses « statuts » et son « Règlement intérieur » sont finalisés. Une assemblée générale constitutive est prévue. Il faut trouver son premier président, qui doit être élu. Une manière de « code d’honneur », sur fond d’élégance éthique est adoptée entre les membres du « core group » : aucun d’eux ne sera candidat.

Dans les consultations exploratoires d’usage, un nom fait l’objet d’un consensus : Henri Bandolo. Reste à convaincre l’ancien ministre de l’Information et de la culture, figure emblématique du journalisme camerounais, d’accepter la sollicitation qui lui est formellement adressée à son domicile par le « core group » quasiment au complet. L’ex membre du gouvernement demande un temps de réflexion. Les jours passent. L’échéance approche. Finalement, il décline plus ou moins subtilement « l’offre ». Il faut penser à une figure alternative. Christian Wangue est de ceux qui proposent alors Amadou Vamoulke. L’argumentaire exposé est convaincant. Il est chargé de mener la démarche conséquente auprès de l’intéressé. Le reste est connu : l’ancien Rédacteur en chef de Cameroon Tribune et ci-devant Directeur général de l’imprimerie nationale  au moment des faits, sera le tout premier président de l’Ujc.

 

Cette évocation en forme de souvenirs, est d’abord le témoignage de ce que fut l’engagement de Christian Wangue, signature incontestable du journalisme chez nous,  investie dans des dynamiques collectives, là où la tentation de l’enflure solitaire tend à s’imposer. Pour mieux en saisir la portée, il ne suffit pas seulement de relire ses écrits, et s’informer à bonne source, de ses actions.  Encore faut-il s’entendre sur ce que s’engager veut dire. C’est pourquoi, il semble pertinent d’inscrire ses idées et son agir dans la perspective des travaux  d’Hyacinthe OUINGNON qui,  traitant de l’exemple d’Albert Camus,   commence par s’inspirer de la définition proposée par le Petit Robert.

Selon ce dictionnaire, l’ « engagement » est «  acte ou attitude de l’intellectuel, de l’artiste qui, prenant conscience de son appartenance à la société et au monde de son temps, renonce à une position de simple spectateur et met sa pensée ou son art au service d’une cause ».  Tirant avantage de ce qui précède, OUINGNON en déduit que «  Engagement signifie donc choix, volonté d’intervenir dans l’espace public, de donner de la voix pour dire sa part de vérité, de secouer au besoin les consciences et participer ainsi à la marche de l’histoire , au bouillonnement du chaudron social ».

Ramenés à Christian Wangue, ces développements se présentent sous la forme de tout un programme qu’il laisse en héritage. Dieu, quelle vie, au bout du compte !

 

*Journaliste, Directeur de Publication de Lignes d’Horizon

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