Chiffres : La Covid-19 ne fait pas le plein

Statistiquement, le pic est franchi ou en passe de l’être au Cameroun. Mais une rapide économie des données montre que celles-ci sont traversées par des limites.

Covid-19: “les chiffres ne parlent pas toute la langue”

C’est le chiffre du moment. Celui qui ouvre les flashs infos à la radio et qui inonde les réseaux sociaux. Le «nombre de cas confirmés de la Covid-19» est devenu l’étalon de la progression du coronavirus au Cameroun. Depuis, tous les soirs, les autorités sanitaires font un point afin de tenir les citoyens informés de l’évolution de la maladie. D’après les données fournies par le gouvernement, la courbe des personnes infectées touche déjà au plus près le nombre de 7 000. Pour Savina Ammassari, directrice de l’ONUSIDA dans le pays, il n’y a pas de doute: «Le Cameroun est désormais l’épicentre de la Covid-19 en Afrique occidentale et centrale».

Griefs
Naturellement, comme il s’agit de chiffres officiels, ils peuvent être sujets à caution. À ce propos, quelques sources contactées par Intégration soulignent que ces données sont invérifiables et invalides, tant les critères retenus ne sont pas connus de tous. Si le tout permet d’obtenir un panorama complet de la situation épidémiologique… et surtout de son évolution, nos différents interlocuteurs (médecins) relèvent qu’il est difficile de comptabiliser précisément, dans le temps et l’espace, les décès directement liés à la Covid-19 sans tests ni autopsies. Dans la confusion, les déclarations de décès ont soit été exagérées en les attribuant par facilité et dans l’urgence à la Covid-19, ou bien minorées.

Raison pour laquelle, en mode murmures, deux médecins de l’Hôpital central de Yaoundé affirment qu’ils ont continué à porter la mention «insuffisances respiratoires» sur les certificats de décès des premières victimes. «Jusqu’en fin février 2020, souffle l’un des praticiens, à notre niveau, des patients présentaient bien tous les signes cliniques énoncés par l’OMS. Dans les statistiques qui sont présentées aujourd’hui, ce détail reste feutré».

Entre les mots, l’on découvre que le coronavirus est arrivé bien plus tôt dans certaines villes. «On oublie que la Covid-19 est apparue dès novembre, et que des centaines de Camerounais commercent avec la Chine dans l’achat de toutes sortes de marchandises. En effet, les avions atterrissent toutes les semaines, transportant Chinois et Camerounais, et on omet de dire que ces gens ont pu introduire le virus au Cameroun dès novembre», relevait un ancien confiné (voir Intégration N°410 du 6 avril 2020 page 3).

Dans une interview à Jeune Afrique du 18 mai 2020, Pr Yap Boum II, enseignant de microbiologie dans les facultés de médecine de Yaoundé, Douala et de l’Université de Virginie (États-Unis), le soutient avec autorité: «Avant la fermeture des frontières camerounaises, près de 2 000 personnes arrivaient chaque jour dans le pays, dont une majorité à Douala. Cet important afflux de voyageurs en provenance d’Europe, épicentre de la Covid-19 à ce moment-là, a favorisé l’émergence du virus au Cameroun».

En creux…
Par ailleurs, ces chiffres révèlent en creux que la mortalité liée à la seule épidémie actuelle est en fait plus forte que les bilans officiels des autorités. Cette sous-estimation de la mortalité due à la Covid-19 est en fait assez logique puisque celle-ci comptabilise les données hospitalières les plus réactives pour suivre l’évolution de la crise sanitaire.

L’on peut alors craindre que ces statistiques ne prennent pas en compte les décès survenus dans un autre lieu ou dans un lieu non renseigné sur le bulletin de décès. «L’indicateur des seuls décès en milieu hospitalier a du sens, parce qu’il permet de saisir l’évolution de l’épidémie, d’un jour à l’autre, même si, en valeur absolue, il est de fait incomplet. Cela laisserait à penser que le bilan réel du nombre de morts de cette maladie serait en réalité plus lourd que le décompte officiel», observe Nicolas Nyamsi, statisticien. Selon lui, dans ces chiffres, l’analyste, passablement exigeant, cherche encore la ligne consacrée aux cas modérés ou plus graves, aux âges, sexes et villes de résidence des patients.

Jean-René Meva’a Amougou

Épreuves dans l’épreuve
Nous y voilà! Le coronavirus est chez nous. Chaque jour, le sérieux de la situation devient flagrant. Près de 7 000 cas au 7 juin 2020. Depuis environ trois mois, le pays est devant l’inconnu. Ici et là, les agendas sont brusquement vidés de rendez-vous et de projets. Un cauchemar. Cauchemar accepté, pour de compréhensibles raisons sanitaires. Mais cauchemar tout de même. Près de 7 000 cas confirmés… L’heure est grave. Les quelque 25 millions de Damoclès que nous sommes n’ont aucun doute que l’épée de la maladie suspendue sur nos têtes peut les frapper à tout moment. Depuis le 6 mars 2020, quand le Cameroun faisait état de son premier cas de coronavirus, y a-t-il eu des erreurs en moins? Des erreurs en plus? Les mesures antivirus du gouvernement ont-elles eu l’impact escompté? Et si l’on avait fait ci ou ça? Comment mieux sonder les augures? À l’heure actuelle, il n’y a que des questions à se poser face à cette situation sans précédent.

Et plus le virus continuera dans sa funeste dynamique, plus les questions seront nombreuses. Surtout au moment où parmi nos concitoyens, si certains ont commencé à s’inquiéter depuis des semaines, convaincus que ce phénomène a quelque chose de plus que menaçant, d’autres au contraire se sont engagés sur le chemin du déni, de l’incrédulité. Après plusieurs semaines, l’affaire se décline en une foule d’épreuves dans l’épreuve: épreuve de chiffres, épreuve de timing, épreuve de transparence, épreuve d’hygiène environnementale… Nos esprits inquiets ont horreur du vide et cherchent des réponses. Aux pouvoirs publics et au débat public de nous les fournir.

 

Douala, Bafoussam et Yaoundé

Lumière sur le non-confinement total

Selon certaines indiscrétions glanées auprès de quelques personnes proches du sérail, des forces contraires se disputaient autour de l’application de cette option dans les capitales régionales du Centre, du Littoral et de l’Ouest.

Yaoundé, Covid-19 oblige…

Au Cameroun, seuls les médias continuaient d’alerter sur les singulières «coordonnées» du coronavirus. Dans leurs outrances, quelques citoyens construisaient même des impasses sur son existence. Jusqu’au 6 mars 2020. Ce jour-là, le gouvernement faisait état du premier cas de coronavirus au Cameroun. Dans un communiqué de presse, Manaouda Malachie précisait qu’«il s’agit d’un citoyen français âgé de 58 ans arrivé à Yaoundé le 24 février 2020».

Le 27 mars dernier, la CRTV, citant le ministre de la Santé publique, rapportait 88 cas: 60 à Yaoundé, 25 à Douala et 3 à Bafoussam. En ces temps-là, dans ces villes, la lecture des scénarios catastrophes et des récits d’un éventuel drame sanitaire avait quelque chose de lointain. «Il devenait de plus en plus agaçant de lire des manchettes où l’on caractérisait Douala, Yaoundé et Bafoussam de foyers de la pandémie au Cameroun», se rappelle Landry Kenmoé, opérateur économique basé à Yaoundé. Aujourd’hui, signale Pr Yap Boum II (directeur d’Épicentre Afrique, le centre de recherche de Médecins sa

ns frontières à Yaoundé), ces trois métropoles sont les plus touchées par la pandémie. Selon les évaluations du Dr Owona Otu, expert en prévention des comportements à risque, c’est 90% du taux national. Contacté par AFP (Agence France Presse), Albert Ze, économiste de la santé trouve que ce chiffre est révélateur d’un échec: «Nous avons raté l’opportunité de contenir ce virus dès le départ».

«Tout à l’arrêt»
Travaillés par leurs intérêts ou angoissés par des stratégies de survie à court terme, des entrepreneurs sociopolitiques de tous bords s’étaient querellés sur l’opportunité d’un confinement total, apprend-on de sources fiables. «Ce qui est significatif ici, c’est que l’éclosion du virus a profité d’un rituel de gouvernance par l’hésitation et le tâtonnement. On aurait dû tout arrêter dans ces villes. Ceux qui prétendent le contraire font semblant de ne pas comprendre, ou ignorent les exemples des épidémies passées, qui ont livré un message pourtant clair: mieux vaut agir vite et fort pour mieux repartir ensuite», démontre Didier Kang, un autre économiste de la santé.

Pendant que l’OMS redoublait ses alertes, en demandant aux pays touchés de réagir vite et fort pour endiguer la propagation du coronavirus, au Cameroun, c’est une autre stratégie qui a été choisie, celle du «ralentissement». D’où l’élaboration par Paul Biya d’un arsenal de 13 mesures devant rentrer en application le 18 mars 2020. Le même jour, se tenait à Douala une session extraordinaire du conseil d’administration du Groupement Inter-patronal du Cameroun (GICAM). Dans un communiqué rendu public le 31 mars 2020, le patronat camerounais formulait ses premières propositions au gouvernement, sur les plans fiscal, douanier, social, financier, monétaire et même budgétaire. «C’est tout dire», balance Didier Kang.

Pari raté
Dans les circuits politicoadministratifs d’Etoudi, l’on a pris acte des doléances du patronat. Créé le 27 mars 2020 par décision du Minsanté, le conseil scientifique censé «éclairer» le gouvernement dans la gestion de l’épidémie n’a pas encore remis sa copie. «J’ai l’impression qu’on a de plus en plus écouté les acteurs économiques que les spécialistes de la santé publique». Les pouvoirs publics ont décidé de l’assouplissement des mesures du 17 mars 2020. Comme partout ailleurs, les citoyens de ces villes se sont de nouveau autorisés un peu plus de liberté, avec le risque de voir les contaminations repartir à la hausse. À en croire des informations relayées par Vatican News sur son site Internet le 3 juin 2020, il est annoncé «une possibilité de confinement total dans les prochains jours, notamment dans les villes de Yaoundé, Douala et Bafoussam».

 

Mfoundi

La Covid-19 au fil de l’eau?

Du fait du déversement des déchets liquides issus des centres de prise en charge des patients atteints du coronavirus, cette rivière qui serpente la capitale est plus que jamais suspectée.

Canalisation à l’arrière de l’hôpital de campagne “stade militaire” de Yaoundé

Mama Brigitte et ses enfants ne s’adonnent plus à la cueillette de mollusques sur le lit de la rivière Mfoundi depuis le 16 avril 2020. «Entre l’eau de corona et notre santé, on s’est mis en congé technique», étale la quinquagénaire. Rencontrée à son domicile sis au quartier Olezoa (Yaoundé III) ce 4 juin 2020, elle semble découvrir, sous un jour nouveau, le travail qu’elle fait depuis plus d’une vingtaine d’années le long du Mfoundi. «C’est comme si aller attraper les escargots c’est aller chercher la mort», dit-elle, la mine anxieuse. Parmi ceux qui ont pour lieu de travail le lit aval du Mfoundi (blanchisseurs, laveurs de voitures, nettoyeurs d’abats et de volailles), on s’inquiète les uns pour les autres, et cette inquiétude les rapproche. «L’affaire-là effraie déjà avec l’eau qui vient du stade militaire…» La boutade d’un laveur de véhicules face Mess des officiers résume la situation.

«L’eau de l’Hôpital militaire»
Pour en parler, quelques riverains du Mfoundi mettent dans le même sac des rumeurs qu’ils inventent et des informations beaucoup plus tangibles. En caricaturant les médias, Mama Brigitte sait que tout ce qui sort d’un pavillon anti-covid-19 est infecté. «On a mis des tuyaux pour tirer l’eau de cet hôpital vers notre rivière», affirme-t-elle. La problématique est d’autant plus préoccupante que de l’aveu général, on ne sait pas si cette «eau» est traitée.

Pour en savoir davantage, cap sur le centre de prise en charge de la Covid-19, basé au stade militaire de Yaoundé. À l’arrière, de nombreuses canalisations. Pour la plupart, elles sont faites en matériau de synthèse. «Pour elles, on a prévu le scénario des ruptures intempestives, les mouvements de terrain, les interventions inadéquates d’autres opérateurs, et les variations de température», souligne notre accompagnatrice sous le sceau de l’anonymat. Les lieux sont sécurisés (grillage, pancartes). Mais le site n’est pas clôturé; la surveillance ici est en continu.

Un empierrement permet d’éviter les infiltrations latérales. Au bout, c’est un filet d’eau qui s’écoule tout doucement vers un égout menant vers le Mfoundi, en contrebas. Sa non-toxicité, bien que validée par quelques expertises officielles, laisse Paul Kabene sceptique. Pour l’hydrogéologue en effet, la phase I de l’IEM (interprétation de l’état des milieux) étale un risque de contamination. «C’est surtout une contamination chimique qu’il faut craindre. Car même traitée comme on le suppose, il y a la présence potentielle de microorganismes pathogènes, regroupant diverses bactéries ou divers virus susceptibles de causer des maladies», mentionne-t-il.

Bobo Ousmanou

Rebuts

Si on a bien écouté Helé Pierre pendant sa conférence de presse du 2 juin 2020 en prélude à la Journée mondiale de l’environnement, on peut regretter que le ministre de l’Environnement, de la Protection de la nature et du Développement durable (MINEPDED) a eu trop de distance par rapport à l’impact des déchets que charrient les centres de prise en charge des patients atteints de la Covid-19 au Cameroun. À la décharge du membre du gouvernement, on n’a pas assez d’éléments concrets pour mesurer le virage écologique qui pourrait naitre de la gestion des eaux usées par exemple.

Seulement, «parmi les réponses qu’exige de toute urgence la crise sanitaire actuelle, il y a celle liée à ces liquides en provenance des canalisations situées à l’arrière des hôpitaux de campagne», signale Marielle Mfoumou, environnementaliste. À celui installé au lieudit Stade militaire de Yaoundé, les formats d’explication de ceux qui acceptent de dire un mot dessus s’accompagnent d’une constance dans l’élaboration d’éléments de langage méticuleusement choisis.

Par la délimitation d’un panel de mots, médecins et infirmiers minorent les dangers et les couts liés à l’évacuation des eaux usées en direction du Mfoundi. Exemple: à la question de savoir s’il y a risque de contamination des populations le long de cette rivière, un médecin répond: «Je ne parlerai pas de contamination. Moi je parle d’absence d’impact… Enfin, il y a… euh…». Il reste démuni et ne terminera jamais sa phrase. À l’Hôpital central de Yaoundé, la même question est posée à Naomie Djandja. La technicienne de génie sanitaire y répond en confisquant certains mots: «les eaux usées en cette période de la Covid-19 sont pour le moment…». Une fois encore, rien de pertinent à se mettre à l’oreille.

Au-delà, les institutions médicales ci-dessus citées et leurs personnels spécialisés en génie sanitaire ont très peu de temps à accorder aux journalistes désireux de savoir davantage sur les eaux usées. Les services de presse ne sont pas joignables ou le sont peu. «Nos experts sont pleinement mobilisés sur le suivi de l’épidémie et ne sont actuellement pas disponibles pour répondre», a-t-on obtenu du centre de prise en charge situé au stade militaire de Yaoundé, après deux relances téléphoniques et quatre e-mails.

BO

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