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Cheikh Hamidou Kane : «L’Aventure ambiguë»

Plusieurs d’entre nous avons étudié et vécu chez les Blancs. Nous admirons leur planification, anticipation, rigueur, organisation, ponctualité, la propreté de leurs villes, leur capacité à démissionner de leur poste quand ils ne sont plus d’accord avec le chef ou bien quand ils ont perdu une élection. Ces choses qui nous plaisent, pourquoi sommes-nous incapables de les appliquer chez nous? Et pourquoi sommes-nous enclins à combattre les rares Africains qui veulent changer les mauvaises habitudes?

Cheikh Hamidou Kane

«L’Aventure ambiguë» est l’histoire de Samba Diallo. Ce petit Peul commence par suivre l’enseignement de Thierno. Même si le maître d’école coranique est exigeant et sévère, Samba Diallo apprécie la vie au foyer ardent, la mémorisation et la psalmodie de la Parole coranique, la sobriété, le détachement, la foi et le rapport de Thierno à la mort. Lorsqu’il atteint l’âge de fréquenter l’école occidentale, les Diallobé doivent se prononcer sur l’opportunité ou non d’envoyer leurs enfants à l’école occidentale.

Tous ne sont pas sur la même longueur d’onde. Certains, comme le chef des Diallobé, sont opposés à l’école étrangère parce que les enfants diallobé pourraient y oublier leurs cultures tandis que la Grande Royale (la sœur du chef des Diallobé) y est favorable quoiqu’elle la déteste. Elle n’aime pas l’école nouvelle parce que, de son point de vue, elle “tuera en eux [nos enfants] ce qu’aujourd’hui nous aimons et conservons avec soin, à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même mourra-t-il en eux.

Quand ils nous reviendront de l’école, il en est qui ne nous reconnaîtront pas.” Malgré tout, la Grande Royale souhaite que Samba Diallo et les autres enfants diallobé soient envoyés à l’école occidentale car, pour elle, il est non seulement important que les générations nouvelles acquièrent “toutes les façons de lier le bois au bois que nous ne savons pas” mais il est nécessaire qu’elles apprennent “à construire des demeures, à soigner les corps à l’intérieur de ces demeures comme savaient le faire les étrangers”. Quelques lignes plus loin, elle ajoute que, si les Diallobé n’embrassent pas l’école nouvelle, “leurs demeures tomberont en ruine, leurs enfants mourront ou seront réduits en esclavage, la misère s’installera chez eux et leurs cœurs seront pleins de ressentiments”.

Le chevalier (le père de Samba Diallo) ne se montrera pas sourd au discours de la Grande Royale. S’adressant au Français Paul Lacroix, il déclare: “J’ai mis mon fils à l’école parce que l’extérieur que vous avez arrêté nous envahissait lentement et nous détruisait. Apprenez-lui à arrêter l’extérieur… L’Occident érige la science contre ce chaos envahissant, il l’érige comme une barricade. “ Samba Diallo ira donc étudier la “science qui arrête l’extérieur” dans une ville du Sénégal, d’abord; à Paris, ensuite. Dans la capitale française, il découvre un autre monde, un univers marqué par l’esprit cartésien, l’individualisme, l’obsession du profit, la course au rendement mais aussi un monde qui valorise la propreté, l’organisation et la précision. Il y fait la connaissance de Lucienne (une communiste française) et de Pierre-Louis (un avocat antillais militant). Avec eux, il échange fréquemment sur ce que l’Occident peut apporter à l’Afrique et vice-versa.

À la demande de son père, il retournera en Afrique, quelques années plus tard. Au pays, sa route croise, un jour, celle d’un homme devenu fou après un séjour en Europe. Le fou propose à Samba Diallo de prendre la succession de Thierno, décédé depuis un bon moment. Samba Diallo décline la proposition car comment pouvait-il enseigner le Coran, lui qui avait abandonné la pratique religieuse pendant ses études de philosophie en France? Il est alors poignardé par le fou.

Tout est intéressant dans ce roman écrit en 1952 et publié en 1961 par les éditions 10 X 18. C’est le cas, par exemple, du dialogue courtois mais sans concession entre Paul Lacroix et le chevalier, comme en témoigne cet extrait :” Votre science vous a révélé un monde rond et parfait… Elle l’a reconquis sur le chaos. Mais je crois que, ainsi, elle vous a ouvert au désespoir’ (Chevalier)/ Non pas, elle nous a libérés de craintes puériles et absurdes (Lacroix)/ Absurdes? L’absurde, c’est le monde qui ne finit pas. Quand saurait-on la vérité?… Pour nous, nous croyons encore à l’avènement de la vérité/ La vérité qu’ils n’ont pas maintenant, qu’ils sont incapables de conquérir, ils l’espèrent pour la fin. Ainsi, pour la justice aussi.

Tout ce qu’ils veulent et qu’ils n’ont pas, au lieu de chercher à le conquérir, ils l’attendent à la fin. Quant à nous, chaque jour, nous conquérons un peu plus de vérité, grâce à la science. Nous n’attendons pas/ Je ne conteste pas la qualité de la vérité que révèle la science. Mais c’est une vérité partielle… Votre science est le triomphe de l’évidence, une prolifération de la surface. Elle fait de vous les maîtres de l’extérieur mais en même temps elle vous y exile, de plus en plus.”

Une autre chose que j’ai aimée dans ce roman, c’est l’idée selon laquelle Dieu n’est pas un parent. C’est ce titre que Cheikh Hamidou Kane voulait donner au départ à son récit, d’après le préfacier Vincent Monteil. Ici, l’auteur veut mettre en garde contre la tentation de défendre Dieu chaque fois qu’Il est attaqué, bafoué ou insulté. Pour Kane, Dieu n’appartient à personne et la liberté de l’aimer ou de le haïr est l’ultime don qu’il nous a fait et que nul ne peut enlever à l’homme. Ceux qui se permettent de persécuter, d’humilier ou de condamner au silence les gens qui contestant tel dogme ou telle doctrine sur Dieu devraient comprendre avec Hamidou Kane que Dieu est assez grand pour laver tout seul son honneur et plaider lui-même sa cause. Pour le dire autrement, Dieu n’a pas besoin que des humains le défendent.

La meilleure façon de Le défendre et de prouver qu’on L’aime, à mon avis, n’est pas de pendre haut et court, d’exécuter ou de brûler ceux qui le caricaturent ou ne Le reconnaissent pas, mais de prendre fait et cause pour les pauvres, faibles, exclus et persécutés de notre monde car c’est à tous ces petits-là qu’il s’est identifié dans le jugement dernier raconté par Jésus (Mtt 25, 31-46).

Cheikh Hamidou Kane s’est inspiré de sa vie d’enfant au Sénégal et d’étudiant en France pour écrire ce roman philosophique. La grande question, à laquelle il était confronté hier, continue de hanter et de tarauder de nombreux Africains. On pourrait la formuler de la manière suivante : Faut-il choisir entre l’Afrique et l’Occident? Pour l’écrivain sénégalais, seule une synthèse des deux modes de pensée peut nous sauver de la folie. En d’autres termes, Hamidou Kane estime que nous devons chercher à concilier les valeurs africaines et celles de l’Occident, parce que nous sommes “devenus les deux”. Mais l’auteur est aussi conscient que l’Africain qui voudra s’ouvrir à l’Occident et apprendre “l’art de vaincre sans avoir raison” oubliera forcément certaines choses qui sont chères à l’Afrique car on ne peut apprendre ceci sans oublier cela. Kane prolonge la réflexion en se demandant si ce qu’on apprend vaut ce qu’on oublie.

Plusieurs d’entre nous avons étudié et vécu chez les Blancs. Nous admirons leur planification, anticipation, rigueur, organisation, ponctualité, la propreté de leurs villes, leur capacité à démissionner de leur poste quand ils ne sont plus d’accord avec le chef ou bien quand ils ont perdu une élection. Ces choses qui nous plaisent, pourquoi sommes-nous incapables de les appliquer chez nous? Et pourquoi sommes-nous enclins à combattre les rares Africains qui veulent changer les mauvaises habitudes?

Au total, on pourrait affirmer que le roman de Cheikh Hamidou Kane conseille la tolérance aux fanatiques ou fous de Dieu, demande aux Africains de ne pas négliger le spirituel ou la relation à Dieu car “l’homme n’a jamais été aussi malheureux qu’en ce moment où il accumule tant, aussi méprisé que là où se fait cette accumulation”.

Jean-Claude Djereke

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