CEEAC-CEDEAO: Les dossiers d’un conseil de guerre conjoint

Paix, radicalisation et extrémisme violent. Ce sont les trois axes de la rencontre, annoncée pour le mois de juillet prochain, entre les chefs d’Etat et de gouvernements des deux communautés économiques régionales.

L’extrémisme violent, une menace…

I- Terrorisme : l’hydre transfrontalière Boko Haram
Depuis le sommet de 2015 à Malabo (Guinée équatoriale), le phénomène du terrorisme a connu une mutation. Gagnant en ampleur, les terroristes ont investi de nouveaux théâtres d’opération ou victimes. C’est le cas avec l’extension en Côte d’ivoire, au Burkina Faso.

En Afrique centrale, la vigilance est restée de mise. Mais l’intensification de la réplique des Etats a conduit à une modification du modus operandi des intégristes. Ils procèdent désormais par attentats suicides et enlèvements.

Très peu de pays se sont adaptés à cette nouvelle donne qui impose un réajustement tactique dans l’approche de musellement. A cela s’ajoute la capacité des terroristes à enjamber les frontières. Les Etats s’organisent certes individuellement, mais il est plus efficace de faire échec collectivement à cette violence aveugle qui s’est invitée, sans s’annoncer, dans la vie quotidienne des Africains.

Le 20 avril dernier, lors de la réunion préparatoire de Lomé (Togo) qui a réuni les ministres des Affaires étrangères des pays assumant la présidence des deux régions (Gabon et Togo), au-delà la présence évidente des exécutifs régionaux de la CEEAC et de la CEDEAO, celle de l’Onu était importante.

Les Nations unies y étaient représentées par François Louncény Fall, représentant spécial du secrétaire général de l’Onu pour l’Afrique centrale/chef de l’Unoca, et son collègue Mohamed Ibn Chambas, représentant spécial du secrétaire général pour l’Afrique de l’ouest et le Sahel/chef de l’Unowas.

Le conseil de sécurité de l’Onu a édicté la résolution 2349 le 31 mars 2017. Il « engage » ses deux organismes présents dans ces régions ainsi que le bureau des Nations unies auprès de l’Union africaine (UNOAU) à être d’un apport concret.

Il les demande donc de «redoubler d’efforts pour appuyer les gouvernements de la région, ainsi que les organisations sous-régionales et régionales, afin de remédier aux effets des violences commises par Boko Haram et l’EIIL [État islamique d’Iraq et du Levant] sur la paix et la stabilité dans la région.

Notamment en s’attaquant, conformément à la stratégie antiterroriste mondiale des Nations unies, aux conditions qui pourraient être propices à la propagation du terrorisme ainsi qu’à l’extrémisme violent qui peut constituer un terrain favorable au terrorisme». Pour le ministre gabonais des Affaires étrangères, il est attendu un nouveau logiciel législatif et logistique (technologique et humain) visant à confondre les envahisseurs.

Analyse

La déstabilisation actuelle de la Libye demeure la mamelle nourricière des bandes criminelles du Sahel. Voulant faire leur nid dans les pourtours du lac Tchad, celles-ci opèrent un glissement à travers le Niger. Entrainant avec elles l’industrie du crime (narco trafic, vol d’enfants, ventes d’armes…).

Comptant 26 pays, soit près de la moitié de l’Afrique, il n’est pas incongru de penser que la fragilisation du bloc occidental du continent serait fatal. Mais avant tout ce serait déjà d’abord une horreur pour les populations au quotidien.

Dans une interview accordée au journal officiel de la République togolaise, le patron de la diplomatie togolaise, Robert Dussey exprime la pertinence du sommet conjoint en ces termes : «la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) et la CEDEAO sont deux organisations régionales sœurs qui œuvrent pour la paix et le développement dans leur région respective.

Depuis plusieurs années, elles sont confrontées aux mêmes défis, aux mêmes menaces, notamment en matière de paix et de sécurité. Ces questions constituent une priorité pour l’ensemble des chefs d’Etat. C’est dans ce cadre que s’est déroulée la réunion de concertation à Lomé. Je tiens à rappeler que les présidents du Togo et du Gabon dirigent actuellement les deux entités régionales».

II-Piraterie Maritime : stratégie grippée
S’appuyant sur le rapport du bureau maritime international au niveau du golfe de Guinée, 29 cas de piraterie maritime ont été enregistrés au cours du premier trimestre 2018. Ce qui représente plus de 40% de cas enregistrés dans le monde entier. Selon le directeur du bureau maritime international, Pottengal Mukundan, la nature des attaques dans les eaux internationales du golfe de Guinée ont muté.

Les pirates se livraient avant 2017 à opérations de spoliation consistant à détourner des navires pétroliers et de voler une partie de leur cargaison. Les équipages payaient généralement le lourd tribut en étant tuées ou blessées.

Aujourd’hui, c’est le rançonnage qui est de mise. Les bandits s’attaquent à toutes sortes de navires présents dans les eaux internationales du golfe de Guinée, kidnappent certains membres de l’équipage, les emmènent dans les estuaires du Nigeria où ils sont retenus en otage jusqu’à ce qu’une rançon soit payée.

La nature des actes de piraterie maritime a donc muté. Semant forcément la confusion dans les états-majors navals. La violence est toujours aussi forte dans les eaux du golfe et les risques toujours aussi élevés. Malgré l’opérationnalisation de l’architecture existante, une montée en puissance est nécessaire.

Comme le souligne l’Institut supérieur d’économie maritime de Nantes-Saint Nazaire dans sa note de Synthèse n°199 d’avril 2018, dans le golfe de Guinée, «aucune opération internationale d’envergure n’a pu voir le jour du fait notamment de la réticence des Etats côtiers attachés au respect du principe de souveraineté y compris dans leurs eaux territoriales et leurs zones économiques exclusives».

Architecture

Pour endiguer la piraterie maritime, le Centre interrégional de coordination (CIC) assure la planification de deux programmes régionaux. Le Centre régional de sécurisation maritime de l’Afrique centrale (CRESMAC) basé à Pointe-Noire au Congo. Il dirige l’activité des 2 centres multinationaux installés dans chaque zone.

Le Centre Régional de Sécurité Maritime de l’Afrique de l’Ouest (CRESMAO) qui a sous lui 2 autres centres. A cela s’ajoute le programme PASSMAR (Programme d’Appui à la Sûreté et la Sécurité Maritime) financé par l’Union européenne, l’Institut de Sécurité Maritime Interrégionale (ISMI).

Le Forum des services de sécurité et de renseignement des pays membres de la Commission du golfe de Guinée (Forseg) vient d’être récemment redynamisé. «Par des concertations, l’échange d’informations et de renseignements, la mutualisation des efforts, et toutes autres formes de coopération propres aux services d’intelligence, nous contribuons ensemble à la sauvegarde de la sécurité de la région du golfe de Guinée», définit le président en exercice du Forseg, Philippe Obara.

La rencontre entre les chefs d’Etat et de gouvernements de la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) et leurs homologues de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO) devrait finalement avoir lieu. Après 3 ans d’atermoiements et d’hésitations, les travaux d’un sommet conjoint axé sur la paix, la radicalisation et l’extrémisme violent devraient se tenir en juillet prochain. L’annonce officielle a été faite en avril dernier par les ministres des affaires étrangères du Gabon et du Togo. Le lieu semble encore indécis. Certaines sources l’annoncent à Lome (Togo) et d’autres sources à Libreville (Gabon).
Longtemps attendue par les Etats et les observateurs, la rencontre est présentée comme charnière pour deux régions donc le niveau de dépendance mutuelle s’est davantage accrue. Avec 3000 km de frontière partagée, les deux communautés économiques régionales subissent communément les menées terroristes de Boko Haram dans la région du lac Tchad. Si les deux communautés sont déjà engagées dans la réduction de la piraterie maritime dans le golfe de Guinée, la formule reste à trouver pour une montée en régime de cette stratégie commune. La question des échanges économiques n’est pas en reste non plus, l’extrémisme faisant son lit où baignent misère et précarité. Voici les enjeux de la rencontre de juillet prochain attendu comme la rampe de lancement d’un véritable interregionalisme sécuritaire et économique.

 

‘’Il n’est jamais trop tard’’

Il s’agira de procéder à l’adoption des mesures visant à renforcer le partage de renseignements et d’expériences

Alain-Patrick Loumou

Le Camerounais est chercheur en science politique et en intégration régionale et management des institutions communautaires. Il analyse les enjeux du sommet conjoint CEEAC-CEDEAO.

 

Le sommet conjoint CEEAC-CEDEAO, sur la sécurité, est annoncé pour le mois de juillet prochain. Arrive-t-il trop tard ?
Il n’est jamais trop tard, l’a-t-on souvent à juste titre relevé. Encore que les menaces à la sécurité continuent de battre leur plein dans les deux sous régions. Cette volonté pour les deux communautés économiques régionales de fusionner leurs efforts et de faire efficacement face aux différentes menaces sécuritaires auxquelles leurs Etats sont confrontés remonte à des années bien antérieures.

La dynamique en question a effectivement été engagée en 2013 avec la validation du projet de mémorandum d’entente afin de lutter véritablement contre le fléau de la piraterie maritime, lequel a abouti en 2016 à la mise sur pied du Centre interrégional de coordination. Tant que les menaces à la sécurité existent et continuent de causer des frasques à nos deux sous-régions, aucune initiative allant dans le sens de leur éradication et/ou de leur atténuation ne devrait être considérée comme étant trop en retard.

La CEEAC et la CEDEAO font encore virulemment face à de multiples menaces sécuritaires dont les plus importants restent sans doute le terrorisme de la secte islamiste Boko Haram, la prolifération des armes légères et de petit calibre et la piraterie maritime. Sur ce dernier point, il est sans ignorer que le Nigéria (plus grande économie et plus grande démographie des deux sous-régions) est l’un des pays les plus touchés par le phénomène de piraterie maritime.

Ce pays partage une très grande frontière avec les pays CEEAC et constitue donc un véritable relais entre les deux sous-régions. Sa vulnérabilité sécuritaire produit ipso facto des conséquences néfastes sur la situation sécuritaire des Etats de la CEEAC. Le Cameroun et la Guinée-Equatoriale font aussi progressivement face aux attaques maritimes.

En matière de sécurité, la piraterie maritime et le terrorisme dominent les débats. A quelle réponse pourrait-on s’attendre ?
Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, les menaces telles que le terrorisme et la piraterie maritime ont la particularité d’être des menaces très complexes et donc difficiles à appréhender efficacement si l’on n’envisage pas des mesures qui soient vraiment englobantes. Il faut donc s’attendre à une approche holiste de la question. C’est-à-dire à la mise sur pied de mécanismes qui soient la matérialisation d’une véritable solidarité des Etats de ces deux régions.

Les chefs d’Etat et de gouvernement vont sans doute discuter ensemble des stratégies et du renforcement des moyens pour une implémentation effective des mécanismes interrégionaux de lutte contre le terrorisme et la piraterie maritime qui, jusqu’ici sont restées inefficientes parce qu’ineffectives. Il s’agit du Centre interrégional de Coordination, du Centre régional pour la sécurité maritime en Afrique centrale (Cresmac), etc.

Il s’agira aussi par ailleurs pour les différents Etats de procéder à l’adoption des mesures visant à renforcer le partage de renseignements et d’expériences entre eux. Qui veut gagner la guerre contre le terrorisme et la piraterie maritime doit gagner la guerre du renseignement. La question du droit de poursuite pourrait aussi être à l’ordre du jour. Le droit de poursuite constitue, bien qu’étant un risque pour la souveraineté des Etats, une de mesures pouvant leur permettre de maîtriser la question du terrorisme et de la piraterie maritime.

Nous exhortons d’ailleurs les Etats à travailler davantage dans le sens de la réalisation d’une cartographie claire du trafic maritime dans les deux sous-régions, la création des structures interrégionales de formation des spécialistes des questions de la mer, la réalisation des infrastructures de transports et de communication pour le déplacement rapide des troupes et le partage instantané des informations, le renforcement du dispositif juridique en la matière.

S’agit-il des seules menaces ?
Ce serait être intellectuellement maladroit que de penser que la piraterie maritime et le terrorisme constituent les seules menaces auxquels font face les Etats de la CEEAC et de la CEDEAO. Il y a à côté de celles-ci, d’autres menaces pas moins importantes. Nous pouvons ici évoquer le problème du changement climatique qui ne cesse d’infliger d’indicibles souffrances à nos Etats.

Regarder l’intensité des pluies actuelles et les graves inondations qu’elles provoquent (en partie) dans les villes de ces deux communautés économiques régionales. On ne va jamais cesser de déplorer la disparition tendancielle du lac Tchad donnant place à un élargissement fort remarquable de la zone sahélienne dans les deux sous-régions.

Bien plus, on a la prolifération des armes légères et de petit calibre, résultante directe de la guerre en Libye, en Centrafrique, au Mali et en RDC. Les crises post électorales (Gabon, Cote d’Ivoire, Congo), le chômage des jeunes, le braconnage, le trafic des stupéfiants, le blanchiment d’argent et des capitaux dont le risque d’accroissement est de plus en plus présent avec l’avènement de l’activité du mobile money.

Enfin, ces dernières années, on assiste globalement sur l’ensemble du continent et dans nos deux sous-régions en particulier à une vague de détournement de deniers publics et à la fuite des capitaux. Ces délits conjugués causent à ces Etats un fort préjudice estimé à des milliers des milliards de francs CFA.

Des hauts-fonctionnaires détournent au jour le jour des sommes colossales pendant qu’ils sont en exercice de leurs fonctions et quittent immédiatement leur pays dès qu’ils sont démis de leurs fonctions. Certains, grâce à la coopération qui existe déjà entre nos Etats, ont été rattrapés en pleine course vers l’extérieur.

La pauvreté est un terreau fertile de la radicalisation. Quel interrégionalisme économique pourrait développer la CEDEAO et la CEEAC ?
L’intégration économique est un élément indispensable pour le développement des Etats africains et donc, un rempart à la pauvreté de ceux-ci. La zone de libre-échange continentale (ZLEC) nouvellement créée par les Etats africains constitue un pas majeur dans la libéralisation des échanges intra africains.

Elle suppose la suppression des barrières douanières par les Etats dans leurs différents échanges et participe par-là au renforcement du processus d’intégration régionale en Afrique. Désormais, les pays de la CEEAC peuvent échanger librement leurs produits avec ceux de la CEDEAO. L’ouverture de ces économies va favoriser la création des richesses et des emplois, l’augmentation des investissements, la disponibilité des biens/produits.

Les deux sous-régions disposent par ailleurs de nombreuses chances ou atouts qu’elles peuvent exploiter à leur guise. Le Nigéria est par exemple l’une des plus grandes puissances économiques du continent, précisément la deuxième derrière l’Afrique du Sud. C’est aussi la première puissance démographique d’Afrique.

La Cote d’Ivoire, la RDC, l’Angola ne sont pas aussi à négliger ; les prouesses technologiques et industrielles des pays comme le Rwanda, le Ghana, le Sénégal et le Nigéria sont autant d’éléments qui peuvent entrainer un réel décollage de l’ensemble des Etats de la CEEAC et de la CEDEAO.

Ces deux communautés régionales peuvent d’ailleurs s’inspirer du modèle de la communauté tripartite COMESA-SADC-CAE et aboutir à la création d’une zone de libre-échange CEEAC-CEDEAO ou pourquoi pas, à la longue, créer la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale et occidentale (CEACO).

Interview réalisée par
Zacharie Roger Mbarga 

Echanges économiques : un vaste chantier

Avec près de 525 millions d’habitants et un PIB cumulé de 1000 milliards de dollars (2017), la CEEAC et la CEDEAO regorgent d’un potentiel qui représente le tiers du PIB africain. L’adhésion du Maroc à la CEDEAO pourrait encore renforcer cette capacité.

Les échanges interrégionaux atteignent difficilement les 5% car le peu d’interaction concerne quelques pays voisins. Par contre, une écrasante majorité de ces échanges emprunte la voix informelle d’une part et celle de la contrebande d’autre part.

La facilitation des échanges interrégionaux par une volonté affirmée des Etats et des exécutifs régionaux et la capitalisation des préférences offertes par la zone de libre-échange continentale permettraient d’offrir plus de perspectives aux citoyens de ces communautés. En termes de marchés pour les investisseurs et opérateurs économiques, de puissance pour les Etats, d’amélioration de la capacité de consommation des citoyens.

Pour doper le commerce entre les deux régions, l’élimination des barrières douanières ne suffit pas. Il faut aussi accroître la transformation des matières premières au sein des régions (mais surtout entre les deux) par la circulation des facteurs de productions et des intrants. Puis, développer les complémentarités commerciales.

De même, faut-il densifier les infrastructures de transport et de logistique, à travers un plus grand maillage de routes, d’autoroutes et de réseaux ferroviaires. En plus, les Etats doivent s’attaquer sérieusement aux barrières matérielles et checkpoints qui constituent de véritables obstacles à la libre circulation des biens.

Zacharie Roger Mbarga

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