DOSSIERPANORAMA

CAN 2019 : Comment Ahmad a roulé Paul Biya

Avec le retrait de l’organisation de la CAN 2019, la diplomatie camerounaise vient de se fourvoyer devant cette estocade retentissante.

Le Président de la CAF remettant un présent au Président de la République

Le déploiement diplomatique n’aura pas anticipé la décision du 30 novembre 2018. La Confédération africaine de football (CAF) a décidé, en collégialité, de retiré l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) au Cameroun 6 mois et 15 jours avant son début. Désormais, cet épilogue sera associé au nom et à l’image du Cameroun. Image de marque sans cesse vantée et protégée par les plénipotentiaires du pays de l’ambassadeur itinérant Roger Milla, du goléador international Samuel Eto’o, des consultants internationaux Patrick Mboma et Joseph Antoine Bell. Image de marque promue et incarnée par le premier sportif camerounais qui a actionné plusieurs leviers de concrétisation de ses promesses plusieurs fois réitérées de l’organisation de cette fête africaine du football en 2019.

Déploiement
Dès les premières suspicions sur la réattribution de la CAN, le Cameroun avait fait convoquer les chefs de mission diplomatique du Maroc, de l’Algérie et de l’Afrique du Sud à Yaoundé. Un acte fort de symbole pour passer le message. Une communication renforcée par les prises de position et promesses présidentielles qui ont successivement engagé le gouvernement, le secteur privé, les sportifs, la jeunesse et le peuple pour l’accueil de cette compétition « le jour dit ». En mars 2018, le président du Comité de normalisation de la Fédération camerounaise de football avait rencontré son homologue de la fédération royale marocaine de football, Faouzi Lekjaa. Face à la presse, les deux autorités avaient fait chorus autour de la fraternité entre les deux pays et le soutien de l’organisation de la Can au Cameroun en 2019.
C’est au titre de la mobilisation de cet outil diplomatique que le président de la République aurait reçu Ahmad Ahmad à Yaoundé. En mobilisant Samuel Eto’o, l’atout de charme de la diplomatie footballistique du Cameroun.

Risques
Le football demeure un élément essentiel de la diplomatie camerounaise. La présidence de la République compte deux ambassadeurs itinérants, dont Roger Milla, footballeur africain du siècle. Le retrait de l’organisation de la Can au Cameroun retentira assurément au sein des milieux diplomatiques.
S’il est admis que c’est l’insuffisante disponibilité des infrastructures qui pèse sur ce retrait, alors le problème de la capacité du Cameroun à livrer ses chantiers à temps se pose. La destination Cameroun en matière de facilité des affaires prendra un coût. Dans ce sillage, le risque Cameroun sera moins incitatif à l’attrait des investisseurs. En gros, c’est donc un impact sur la signature internationale du Cameroun.

Zacharie Roger Mbarga

Retrait de l’organisation de la CAN 2019

«Un boulevard d’opportunités… pour le Cameroun»

En offrant l’opportunité au Cameroun de « mieux se préparer » pour abriter la CAN 2021 ou 2024, la CAF ouvre une grande porte à l’économie camerounaise de se dynamiser et d’émerger. C’est le temps des opportunités.

• Opportunité de finaliser les infrastructures : il est certain que les infrastructures devant accueillir la CAN 2019 au Cameroun étaient en retard selon le calendrier de la CAF. Le risque de « mal faire » par précipitation était très élevé. Le Cameroun a donc là, l’opportunité de bien faire avec des délais raisonnables. Ne lâchez pas.

• Opportunité de « soigner » la gouvernance : la question essentielle qu’on devrait se poser est de savoir : pourquoi le Cameroun a perdu l’organisation de la CAN 2019, malgré tous les efforts ? Tous les indicateurs prouvent que les lourdeurs administratives, les défaillances dans la gestion des projets, les conflits d’intérêts et même de compétence… ont pesé d’un poids lourd sur le retrait de cette compétition au pays de Roger Mila. C’est le temps de faire le bilan et de tirer les conséquences. S’évaluer pour mieux se projeter. Une grosse opportunité.

• Opportunité de restructurer la FECAFOOT : l’institution en charge du football camerounais est, depuis plus de trois ans, sur « administration provisoire ». Situation peu favorable pour cette organisation dans l’accomplissement de ses missions à savoir : définir, développer et encadrer le mouvement du football au Cameroun. C’est dans ce contexte que la FECAFOOT devait accueillir la CAN 219 (même si les élections devraient se tenir dans les prochains mois). Le retrait de cette compétition offre l’opportunité à la FECAFOOT de disposer d’un staff légitime et outillé pour accompagner le Cameroun vers une organisation sans faute de la CAN 2021 ou 2024.

• Opportunité de restructurer le COCAN : pour « réussir » l’organisation de la CAN 2019, le Cameroun a eu une idée géniale de créer un comité d’organisation. Dans les faits, si le COCAN bénéficie d’un statut juridique, son fonctionnement a été rattrapé par les conflits de compétences et d’intérêt. Voici l’opportunité de donner tous les moyens et le pourvoir nécessaires au COCAN de se mettre à l’œuvre pour une CAN « sucrée » en 2021 ou 2024.

• Opportunité d’affaire pour le secteur privé : avant le retrait de la CAN 2019 au Cameroun, beaucoup d’entreprises et opérateurs économiques du secteur privé regrettaient déjà de n’avoir pas anticipé sur les opportunités que devait leur offrir l’organisation de la plus grande compétition sportive en Afrique. « Tout est grâce ». Voici l’opportunité de vous préparer en conséquence pour les échéances à venir.

• Opportunité de définir une stratégie de marketing pays : la CAN 2019 devait attirer l’Afrique sportive. D’importantes délégations (touristes, sportifs) ont hâte de découvrir le pays de Samuel Eto’o. Le Cameroun était-il suffisamment préparé pour vendre sa destination ? Si pour certain c’est oui, c’est le moment de mettre sur pied une réelle stratégie de marketing pays, notamment avec l’émergence des médias sociaux, pour vendre le Cameroun au monde entier durant la CAN 2021 ou 2024. Les implications économiques d’une telle démarche sont innombrables. Saisissons cette opportunité.

• Opportunité d’accélérer la décentralisation : les matchs vont se jouer dans les grandes villes. C’est le moment de mettre sur pied une réelle stratégie de marketing territorial devant permettre aux localités (CTD) de tirer le plus grand profit des retombées économiques d’une telle compétition. Anticipons sur les besoins d’avenir. Autonomisons les collectivités. L’émergence du pays en dépend…

• Opportunité d’assurer la paix sur l’ensemble du territoire : la CAN 2019 devait se dérouler dans un contexte social fragile. Situation qui aurait impliqué d’énormes ressources (humaines et financières) pour garantir la sécurité des personnes et des biens (même s’il s’agit d’une mission régalienne de l’État). Le pays a l’opportunité de rétablir la paix dans les zones qui connaissent les troubles sécuritaires afin de rassurer les investisseurs et divers visiteurs qu’il devrait accueillir probablement en 2021 ou 2024.

In fine, il est impossible de lister toutes les opportunités qu’offre la décision de retirer la CAN 2019 au Cameroun dans cette tribune. Les prochaines éditions sont certes lointaines, mais certaines. Ne pleurons pas. Au contraire, dansons et mettons-nous au travail vite et maintenant. Allons à la conquête des opportunités.

Benjamin OMBE, directeur général du cabinet

Knowledge Consulting

 

Issa Tchiroma, ministre de la Communication

«Le Cameroun n’a pas démérité»

Le gouvernement de la République du Cameroun a pris connaissance avec consternation de la décision du Comité exécutif de la CAF, réuni à Accra le 30 novembre 2018, de retirer au Cameroun l’organisation de la CAN 2019.

Cette décision étonnante à plus d’un titre, ne rend assurément justice ni aux investissements colossaux consentis par notre pays et qui se traduisent aujourd’hui par de belles infrastructures modernes visibles de tous, ni à l’engagement déterminé du Chef de l’État et au Peuple camerounais à déployer les efforts nécessaires pour abriter en 2019, une fête éclatante du football africain.

Force est de constater que notre pays a fait l’objet dès le départ, dans le cadre de ce dossier, d’un traitement qui ne peut que susciter des interrogations.

Face à cette injustice flagrante, le Gouvernement de la République demande au Peuple camerounais de garder toute sa sérénité et de ne pas céder à la tentation des polémiques stériles.

Le Cameroun n’a pas démérité. Il le prouvera à la face du monde en poursuivant avec la même détermination, la construction de ces belles infrastructures qui appartiennent au Peuple camerounais et en les achevant à bonne date, ainsi que s’y est engagé le Chef de l’État.

Il y a néanmoins lieu de souligner que le football africain ne pourra se hisser au niveau de celui des continents plus avancés, sans le respect d’une certaine éthique.

Notre pays, qui a écrit certaines des pages les plus belles du football africain, continuera à œuvrer sans relâche, de concert avec les autres pays africains et les instances internationales du football, au développement du football de notre cher continent.

 

CAN 2019 

Comment Ahmad a roulé Paul Biya

Contrairement aux déclarations faites par le président de la CAF à Yaoundé en octobre dernier, l’institution avait bien un plan B. 

De nombreux Camerounais sont restés bouche bée à l’annonce de la décision du Comité exécutif de la Confédération africaine de football (CAF) de retirer l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2019 au Cameroun. Même les plus hautes autorités du pays accusent le coup. Il a fallu attendre près de 24 heures pour enregistrer la première et unique réaction officielle. « Le gouvernement de la République du Cameroun a pris connaissance avec consternation de la décision du Comité exécutif de la CAF réuni à Accra le 30 novembre 2018, de retirer au Cameroun l’organisation de la CAN 2019 », indique le ministre de la Communication dans une déclaration faite devant la presse dans la journée du 1er décembre 2018. Pour Issa Tchiroma Bakary, cette décision, qu’il considère comme une «injustice flagrante», est «étonnante à plus d’un titre».

Même si le ministre n’en dit pas plus, la surprise dans le sérail vient du fait que cette sentence est aux antipodes des assurances données par le président de la CAF à l’issue d’une audience avec le président de la République du Cameroun le 2 octobre dernier. «Si je suis ici, c’est pour enlever toutes les supputations. La CAF n’a pas de plan B. La CAF n’a jamais réfléchi à un retrait de la CAN au Cameroun. C’est le Cameroun qui pourra nous dire demain on est prêt ou “ donnez-nous du temps», assure alors Ahmad Ahmad, au sortir de la rencontre au sommet avec Paul Biya, organisée par l’international camerounais Samuel Eto’o.

Double jeu
Alors que les autorités camerounaises continuent de soutenir que le pays aurait pu être prêt pour accueillir cette compétition, un plan B est déjà en branle. Au même moment où il a rendu publique sa décision de retrait, la CAF a également lancé un « appel urgent à de nouvelles candidatures ». Objectif: «s’assurer qu’un nouveau pays-hôte soit trouvé d’ici le 31 décembre». Même si le Maroc n’a pas encore officiellement fait acte de candidature, pour la quasi-totalité des observateurs, il ne fait l’ombre d’aucun doute que la 32e édition de la CAN se jouera dans le royaume chérifien.

«Toute cette affaire est claire depuis le début. Il n’y a que les naïfs qui n’ont pas voulu comprendre que M. Ahmad à tout organiser dès le départ, parce qu’il doit donner la Coupe d’Afrique des Nations 2019 au Maroc», indique, sentencieux, le politologue Owona Nguini sur le plateau de Club d’Élite, une émission dominicale de débat sur la chaine de télévision Vision 4. «Dès août 2017. Symposium de la CAF. M. Tombi à Roko (ancien président de la fédération camerounaise de football) a dit : “ je suis venu ici et des gens m’ont dit qu’on nous avait déjà retiré la CAN ”. Comme d’habitude, les Camerounais ont commencé à ironiser et à railler alors que la démarche était claire», argue-t-il. Pour cet universitaire qui baigne dans les milieux footballistiques, le passage de la CAN de 16 équipes à 24 participait de cette manœuvre.

«C’est parce qu’on a retiré à M. Ahmad l’organisation d’une Coupe d’Afrique junior qu’il a décidé de se venger du Cameroun, soutenu par des forces internes de la CAF qui en avaient mare de la longue domination camerounaise sur cette institution», accuse-t-il. Des sources au Caire, siège de la CAF, confirment en effet l’existence et la domination d’un courant anti-Cameroun au sein de la Confédération africaine de football. Et Ahmad Ahmad est obligé de jouer le jeu pour assurer sa réélection à la tête de la CAF et garantir un maximum de voix du continent à Gianni Infantino, lors de l’élection à la présidence de la FIFA comme il s’y est engagé.

Le malgache continue d’ailleurs à user de ce double langage. Pour faire passer la pilule du retrait, le président de la CAF a écrit une correspondance au président camerounais indiquant que «compte tenu de tous les efforts que vous avez déjà accomplis, et au vu de l’importance de votre implication personnelle, la CAF et son Comité exécutif seraient honorés que le Cameroun puisse accepter d’abriter l’édition 2021 de la Coupe d’Afrique des Nations». Mais face à la presse, Ahmad a laissé planer le doute. «La CAF prend un engagement de soutenir le Cameroun, de donner du temps pour qu’il puisse bien préparer une CAN», s’est-il contenté de dire. Et quand un journaliste lui a demandé si cela signifiait que la CAN 2021 revenait au Cameroun, Ahmad a rétorqué: «À vous de voir». Attention de se faire prendre une seconde fois dans le même piège.

Aboudi Ottou 

 

Premier loupé du «septennat des grandes opportunités» 

À peine entamé, le nouveau mandat du président de la République doit faire face à une déconvenue de taille. Le retrait de l’organisation de la CAN 2019 au Cameroun prive le pouvoir d’un moment qu’il annonçait d’ores et déjà de « communion nationale ».

47 ans après avoir organisé sa première Coupe d’Afrique des Nations (CAN), le Cameroun s’est engagé auprès de la Confédération africaine de football (CAF) à tenir une seconde fois le pari. Mais une quarantaine d’années plus tard, et alors que l’organisation lui a été confiée depuis 2014, le pays se retrouve dans l’incapacité de tenir ses engagements. «La Confédération africaine de football a décidé que la prochaine édition de la Coupe d’Afrique des Nations 2019 ne peut se tenir au Cameroun», a tranché le président de la Caf, Ahmad Ahmad, vendredi dernier à Accra au Ghana, où se tenait le Comité exécutif de la CAF. Coup de tonnerre à Yaoundé.

Cette décision de la CAF est l’épilogue d’un long feuilleton de frictions entre Yaoundé et l’instance faitière du football africain sur le niveau d’avancement des travaux. L’opinion est abasourdie et les autorités camerounaises se manifestent par un mutisme, signe d’embarras, à l’exception d’une sortie du ministre de la Communication. Issa Tchiroma Bakary fustige une décision qui «ne rend assurément pas justice aux investissements colossaux consentis par notre pays et qui se traduisent aujourd’hui par de belles infrastructures modernes visibles de tous, ni à l’engagement déterminé du chef de l’État».

Parole donnée
Pour une partie de l’opinion en effet, il s’agit du non-respect d’une promesse. «La CAN 2019, c’est déjà demain, et le Cameroun sera prêt le jour dit. J’en prends l’engagement», indique Paul Biya en août 2017. Le président de la République du Cameroun réagissait à une sortie du président de la CAF. En marge d’une visite au Burkina Faso Ahmad avait déclaré que «même à quatre équipes, le Cameroun n’est pas prêt». Cette saillie du chef de l’État est reprise systématiquement par la propagande du pouvoir et sert de froment à la campagne du candidat Paul Biya qui brique un énième mandat à l’élection présidentielle. La CAN est affichée comme une ambition du chef de l’État qui sera réalisée au cours du septennat des «grandes opportunités».

Les soutiens du pouvoir ne se lassent pas de brandir cette compétition comme une victoire du président Paul Biya, «qui dit ce qu’il fait et fait ce qu’il dit». Le réveil est brutal: moins d’un mois après le début de son nouveau septennat, l’un des piliers sur lequel repose alors le discours officiel de la parole donnée du président de la République s’effondre. Le septennat des «grandes opportunités» s’ouvre sur ce qui s’apparente à un échec cuisant.

Prescience
Cependant, pour de nombreux observateurs, le Cameroun n’a pas démérité. Ils accusent la CAF d’anti jeu. Cette ligne de défense repose essentiellement sur le fait que les dirigeants du football continental ont changé les règles du jeu en plein match. En effet, lors de l’attribution de l’organisation de la compétition en 2014, le Cameroun a hérité d’un cahier de charges à 16 équipes, notamment. Celui-ci sera modifié en août 2017, portant le nombre d’équipes à 24, avec induction d’un surplus d’infrastructures à construire.

En tout état de cause, le gouvernement camerounais a pris acte de la décision de la CAF, et assure à travers son ministre de la Communication, de «la construction de ces belles infrastructures qui appartiennent au peuple camerounais, et en les achevant à bonne date ainsi que s’y est engagé le chef de l’État». Pour sa part, et telle une prescience, Paul Biya, dans son discours d’investiture, déclarait le 6 novembre dernier, avec moins d’assurance: «je persisterai à consacrer tous mes efforts [ … ] à apporter au secteur sportif le soutien qu’il mérite, pour que les efforts que nous avons consentis pour accueillir la CAN 2019 reçoivent leur juste récompense».

 

Les impacts du retrait de la CAN sur l’économie

La CAN aurait pu avoir un effet positif sur le solde budgétaire du Cameroun 

L’experte en management public analyse l’impact du retrait de l’organisa-tion de la CAN au Cameroun.

 

Le retrait de la CAN ne laisse aucun camerounais indifférent. Au-delà de l’amour et la passion que ce pays a pour le football, chaque acteur trouvait de l’intérêt dans cet évènement. La question qui me préoccupe est de savoir : quelles sont les incidences macro-économiques et micro-économiques du retrait de la CAN 2019 ? Cette analyse s’appuie sur les indicateurs macro-économiques projetés en 2019, et sur l’incidence micro-économique qui pourrait en découler.

I-Les indicateurs macro-économiques menacés
À l’analyse de la loi des finances et du programme économique présentés par le Premier ministre, le cadrage macro-économique du Cameroun pour 2019 a été significativement influencé par la tenue de la CAN. En effet, l’État du Cameroun, associé à ses différents bailleurs de fonds, a fait des projections optimistes sur les revenus fiscaux hors pétrole de l’État. Cet optimisme a principalement été motivé par les revenus que devraient générer toutes les activités autour de la CAN. L’illustration de cet optimisme est traduite par les objectifs à atteindre en termes de recettes non pétrolières nettes.

En effet, le taux croissance des revenus non pétroliers a été projeté à 7 % en 2018. En revanche, pour 2019, il a doublé et est passé à 16 %. Une autre précision pertinente est l’aspect saisonnier de ces recettes. Car les prévisions établies montrent qu’au cours de l’année 2019, le deuxième trimestre de l’année et le début du troisième trimestre devraient connaitre un niveau de croissance à deux chiffres. Ce second trimestre correspond à la période de la CAN.

De même, en ce qui concerne les projections sur la taxe sur les boissons alcoolisées, bien que les prévisions de recettes aient été faites sur les consommations des années 2017 et 2018, la CAN aurait pu avoir un effet tampon avec la crise du Nord-Ouest et du Sud-Ouest qui occasionnent des déplacements de plus en plus massifs des populations dans les pays voisins, entrainant ainsi une baisse de la consommation de ces produits. La simulation tenant compte des consommations de 2017 et 2018 sera difficilement réalisée en l’absence de cet évènement, qui nous le savons, entraine une forte consommation des boissons alcoolisées et notamment de la bière.

Par ailleurs, si l’on se focalise sur les recettes douanières spécifiquement, il ressort de cela que ces dernières devraient connaitre un taux de croissance de 17 % entre 2017 et 2019. Cependant, le taux a été de 7 % entre 2017 et 2018. En Plus, les prévisions établies font état de ce que ces recettes douanières devraient connaitre un rebond à la fin du premier trimestre. Cette période correspondant à la fin des exonérations liées aux importations des matériaux de construction et au rétablissement des droits de douane, augmenté des droits d’accises sur certains produits. Il semble alors nécessaire de revoir la disposition d’exonération en retenant des taxes après échange avec les différents partenaires. Cette décision permettra de disposer des recettes douanières pour amortir une partie du choc entrainé par la décision de la CAF.

Le cas des impôts suit la même tendance. En effet, le taux de croissance des impôts a été projeté à 15 % en 2017 et 2019 contre 4 % entre 2017 et 2018. Bien que ce taux soit en grande partie tiré par l’augmentation de la pression fiscale, cette augmentation est endossée sur l’euphorie économique que devrait susciter l’organisation de la CAN.

Il ressort de cela que la tenue de la CAN en 2019 devrait constituer un tremplin pour la croissance économique de manière générale, mais également favoriser la fourniture des services publics de qualité. Cet optimisme a par ailleurs contribué à la modification vers la hausse de la loi de finances 2019 et le recrutement massif de l’État dans l’enseignement supérieur. Par conséquent, le retrait de ladite CAN devrait entrainer un réajustement structurel sur les dépenses prioritaires et une révision partielle du modèle économique à adopter. A défaut, un nouvel emprunt de l’État pourrait être envisagé et ses programmes avec les bailleurs de fonds compromis.

Visiblement la CAN aurait pu avoir un effet positif sur le solde budgétaire du Cameroun. Donc, inévitablement le retrait de la CAN a des incidences au plan micro-économique.

II-Adieu à l’effet d’aveuglement
L’organisation d’un évènement d’envergure comme la CAN masculine est souvent l’occasion d’émotions importantes. Les émotions ont un effet d’aveuglement (ne voir que ce que notre portée ou plutôt la moitié de notre champ de vision peut voir) sans doute utile pour faire accepter des décisions difficiles. C’est pendant la CAN que la taxe sur la bière par exemple est envisagée, ce qui aurait pu passer sans grande incidence et s’installer dans la durée. L’absence de la CAN pourrait avoir un effet de rejet au-delà de la baisse des consommations et par ricochet la baisse des recettes projetées.

Aussi, les activités connexes à la CAN auraient généré auprès de certains acteurs économiques et culturels des gains substantiels. Hélas ! L’espoir vole en éclat, laissant au passage plusieurs acteurs endettés sans perspectives ni alternatives crédibles ou d’égales importances. Certains hommes d’affaires, qui ont pris des engagements dans la perspective de la CAN, sont sans doute anxieux en ce moment. L’effet direct sur leurs économies, sur les banques concernées et sur toutes les personnes affiliées est évident. Je pense particulièrement au personnel de ces entreprises qui pourraient perdre leur emploi et se retrouver au chômage.

De même la CAN aurait été une opportunité de cohésion sociale après une élection présidentielle qui n’a pas fini de panser ses plaies, et une élection législative et municipale prévue au second semestre de 2019. Entre ces deux évènements, la CAN aurait été un bon catalyseur émotionnel pour rapprocher les différentes composantes politiques, sociales, culturelles et religieuses du Cameroun. Il faut donc craindre que les différents groupes se replient davantage, que les frustrations soient de plus en plus visibles. Le coût psychologique est très élevé.

On pourrait donc, à juste titre, parler des conséquences sociales du retrait de la CAN 2019 au Cameroun. C’est l’occasion d’envisager des activités permettant d’absorber les attentes émotionnelles et identitaires qui s’expriment fortement depuis les élections présidentielles. Il s’agit alors de trouver un sujet d’intérêt national qui fédèrerait l’attention de tout le peuple. J’en vois deux pour l’instant.

Le premier est bien sûr de participer à la CAN 2019 et surtout de la gagner. Pour le dire comme Joseph Antoine Bell, « c’est le prochain match qui compte » ! Par ailleurs, une fois les infrastructures construites, il faut envisager des projets viables pour un retour sur investissement ; à défaut, le coût d’opportunité sera très élevé pour le Cameroun. Le deuxième sujet d’intérêt national est l’engagement politique et réel pour la bonne gouvernance sans parti pris. Pour moi, le sursaut national, l’orgueil camerounais pourrait se déporter sur cette valeur partagée qui fait l’unanimité dans les discours. Une unanimité dans les dispositions juridiques et intentions, alimentées par toutes les parties prenantes pourrait constituer un bon projet fédérateur.

Il est certes délicat, mais c’est pour ma part l’enjeu pour un leadership plus fort, un espoir d’augmentation de recettes et une perspective crédible pour l’engagement vers une éthique indispensable à la justice et la cohésion sociales. Le problème du retrait de la CAN, au-delà de l’émotion qu’il génère, est révélateur de fenêtres de vulnérabilité qu’il faut détecter et corriger. C’est du bon usage de ce scandale que le Cameroun s’en sortira. Nul besoin de se concentrer sur la dramatisation, l’heure est à l’analyse des dysfonctionnements et de leurs corrections.

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