Cameroun/Minfi : Adroits bien qu’à «gauche»

Au quotidien, des hommes déambulent devant le ministère le plus proposé du Cameroun. Sous prétexte d’aider les usagers, ils s’inscrivent au sein de hiérarchies cachées, parallèles, fantômes, parfois même aux marges de l’appareil bureaucratique. Enquête.

Immeuble siège du ministère des Finances à Yaoundé

On ne sait pas exactement de quoi est capable cet homme qui nous propose de «faire avancer n’importe quel dossier» ici au Minfi. L’homme se fait appeler «Shérif». Il s’est d’abord fait connaître comme ça, du temps où il officiait dans cette administration publique. Ce 8 septembre 2022, c’est son anniversaire, le jour de ses 60 ans. Pour cela, il a dit avoir décidé de sortir en mode « tonton » : une casquette, un polo taillé dans un jaune aussi vif que le citron, une veste d’un style raisonnablement accrocheur. Son téléphone n’arrête pas de sonner. Il décroche en plaisantant entre deux gorgées de whisky en sachet : « Jamais je n’ai passé un anniversaire où il faut tant travailler à aider les gens ! »Dans sa prononciation, le nouveau sexagénaire étire le dernier verbe en longueur : « aiiiiiiider », comme pour l’investir d’une unité de sens plus forte.

Connexions
S’ils ne sont pas nés le même jour, «Shérif» et plusieurs autres venus «partager le gâteau» partagent le même élan: «aider les usagers» au Minfi. Ici, sur les « démarcheurs ». Eux-mêmes préfèrent être désignés comme « agents d’affaires ». Sans le réaliser sous le coup, il semble bien qu’un cas supplémentaire s’ouvre sur les CV des concernés. À bien observer, ces derniers la mobilisent pour créer un relief narratif à leur travail. Pour cela, «Shérif» raconte une odyssée de passion et de raison.« Du temps où je travaillais là-bas dedans, j’avais tellement aimé mon travail, tant et si bien qu’à mon statut actuel de retraité, je viens en aide aux usagers perdus dans les méandres d’une administration imprévisible, arbitraire et trop puissant», avance-t-il.

À défaut de décrire ce à quoi il s’occupe tous les jours, « Shérif » est voué à faire le procès des services au sein il a passé 28 années. Volontairement, il omet de dire qu’il arbore une connaissance fine des principales procédures pour obtenir les actes administratifs, jointe à une fréquentation assidue et de longue durée des fonctionnaires en poste dans les services. «Ces services que vous avez là-bas dedans, ce sont des postes à forte densité de transactions», avoue-t-il, prouvant en même temps que «l’enfer, c’est les autres».

Et pourtant…
En fouinant un peu, ses camarades et lui-même ne sont que des acteurs doubles, ambigus, à la fois facilitateurs et rideau tendu entre directeurs, sous-directeurs, chefs de bureau et les usagers. On l’aura compris : les démarcheurs sont souvent des agents de l’administration à la retraite. Leur capital de connaissances pratiques, mais surtout le capital de relations, font qu’il est difficile de refuser certaines faveurs.

C’est ce qui leur permet d’établir ou de rendre des complicités avec les fonctionnaires encore en service. Pour ceux qui n’ont pas de passé bureaucratique (comme de jeunes diplômés au chômage), l’apprentissage se fait « sur le tas ». On acquiert les gestes et les routines nécessaires. Ici, chaque jour ouvrable, les « agents d’affaires » inventent une publicité soigneusement dosée. Celle-ci est une partie liée à la condamnation généralisée que le moindre service au Minfi marche à l’argent.

Selon des indiscrétions concordantes glanées à l’arrière-cour du bâtiment B du Minfi (le plus signalé de toutes les administrations publiques camerounaises, 4000 visiteurs par jour selon une étude publiée en 2021 par l’Institut supérieur de management public de Yaoundé), les Les « démarcheurs » sont inscrits au sein de hiérarchies cachées, parallèles, fantômes, parfois encore aux marges de l’appareil bureaucratique du Minfi. Sur le sujet, « Shérif » dont la maîtrise reste soucieuse du respect du « secret professionnel » reste constante dans le phrasé évasif. Furtivement, il renseigne que « de temps à autres, les gens qui le sollicitent lui « offrent une bière ».

Si le mot apparaît au détour d’une phrase, ici au Minfi, il ne s’accommode pas aux variations interprétatives. «Il faut le comprendre d’une et d’une seule façon quand on a un dossier suivi par une démarcheur», renseigne Suzanne Céline Nyemb. Fraichement appelée à faire valoir ses droits à la retraite, cette enseignante de français parle d’«une effervescence linguistique décrétée par les agents d’affaires».

Venue de Messondo (région du Centre) ce 8 septembre 2022, la jeune retraitée observe qu’»après avoir désigné leurs dossiers à ces gens, les usagers doivent emprunter un véritable parcours initiatique pour l’intelligibilité du fonctionnement du système réel». La suite fourmille de révélations. « Lorsqu’on vous parle, par exemple de  » bombe « , il s’agit d’un rappel. Lorsque vous entendez,  » cadenas « , sachez qu’il s’agit d’un salaire suspendu. Ou encore lorsque ces gens parlent de « singleton », il s’agit d’une veuve qui veut toucher la pension de son défunt mari…»

«Prudence»
Au vrai et de manière absolue, le travail de ces derniers suppose un ajustement et une adaptation langagière dans cet espace qu’on dit «infesté d’agents de la Conac» (Commission Nationale Anti-Corruption du Cameroun, NDLR). Et de fait, reconnaissez (enfin) « Shérif », la posture du démarcheur est souvent liée au regard posé sur l’usager et à l’attitude qui en découle. « Je ne parle pas ; je vous écoute; j’observe les mouvements des gens et votre niveau de langue avant de m’engager», assure un ami de «Shérif».

Reste que, ici au Minfi, l’administration, bien qu’étant en contact constant avec des démarcheurs, nie leur existence et ne leur reconnaisse qu’une quelconque autorisée. Les agents du reste font mine de les considérer comme des usagers ordinaires. Mais, selon d’autres indiscrétions, la plupart des démarcheurs sont connus des services, qui les tolèrent pour leur fonction d’écran protecteur des malversations des agents publics. Au profit de ces derniers, ils servent de courroie de transmission des transactions corruptrices.

Dans ce contexte, l’on se pose la question sur l’opérationnalité de la circulaire signée en début septembre 2022 par Louis-Paul Motaze. Par son esprit et sa lettre, le document montre un ministre des Finances s’adressant à la direction des ressources financières du Minfi, afin que celle-ci se débarrasse ses services des nombreux « intrus » : « ces personnes s’impliquent dans le traitement des dossiers alors qu’elles n’ont pas de lien établi avec l’administration, entraînant ainsi des dérives que l’on attribue au ministère des Finances ».

André Gromyko Balla

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