Cameroun-Guinée Equatoriale : Quand le mur redessine la frontière

Dans l’épaisse forêt, les travaux de construction du «Pared de integracion» (le «Mur de l’intégration») évoluent en roue libre, faisant désormais des terres camerounaises des zones de non-droit.

La route conduisant au mur-frontière

En longeant la bordure nord de son verger ce 13 juillet 2019, Emmanuel Messa ne se doutait pas qu’une volée de noms d’oiseaux allaient s’abattre sur lui. «On m’a appelé espía !» (On m’a appelé espion, NDLR), s’exclame le chef du village Akombang, au nord de Kyé Ossi. Ces derniers jours, pour se rendre dans sa plantation située le long de la frontière officielle, le dignitaire alterne de peur en émotion et d’émotion en peur. Sous ses yeux se déploient tous les signes de violation de la frontière. «Regardez ça ! Ce piquet de démarcation ne signale rien d’autre qu’une bonne partie de mon champ se trouve désormais en Guinée Equatoriale», montre-t-il du doigt. Un important segment de son récit présente un homme gagné par la confusion des chiffres, des mots et des repères. «Ils m’ont trouvé en train de travailler. Tantôt ils disent que nous Camerounais devons reculer de 15 mètres, tantôt 25 mètres. Ils disent aussi qu’il y a une différence entre l’ancienne frontière et la nouvelle frontière. Ils disent également que dépasser leurs piquets veut dire qu’on a changé de pays et donc, on est espion», avance-t-il fébrilement.

Expansion
Comme lui, tous les propriétaires terriens riverains du chantier doivent désormais contrôler leurs pas pour vaquer à leurs occupations. C’est que, dans cette épaisse forêt, les travaux de construction du «Pared de integracion» (le «Mur de l’intégration») évoluent en roue libre, faisant des terres camerounaises des zones de non-droit. Dans cette ambiance, certains ont tenté de mobiliser le versant historique afin de freiner l’élan de Malabo, visiblement obstiné à étendre sa périphérie continentale. A ceux-là sont associés pêle-mêle les qualificatifs de «alca» («pingouins», selon un traducteur camerounais). Dans cette même ambiance, d’autres affirment avoir abandonné leurs exploitations agricoles de peur d’être molestés. Contre ceux qui présentent leurs documents fonciers, des militaires utilisent une méthode plus expéditive. «Ils ne veulent rien entendre!», avance une voix féminine.

Ormeta
A dire vrai, le long du tracé du mur, des malabars équato-guinéens sont devenus arbitres pour confisquer ou détruire des titres fonciers. «Cela fait partie des modalités d’extension de la frontière dans la partie camerounaise par le chantier du «pared integracion», souffle une source sécuritaire rencontrée à Kyé Ossi. Celle-ci révèle que lesdites modalités sont connues depuis deux ans. D’un conseiller diplomatique camerounais anciennement en poste à Malabo, l’on apprend que la presse locale a été sommée de «sucrer le sujet» depuis son ébauche, lors d’un conseil de ministre au palais Africa. Pour avoir fuité dans le journal «Ebano» paraissant à Malabo, les autorités locales avaient, en août 2017, donné l’ordre de retirer le tabloïd de la vente et de brûler tous les exemplaires, raconte Reporters Sans Frontières dans son rapport 2018 sur la liberté de la presse en Guinée Equatoriale.

Liens
Toutefois, parce que les parentés sont communes aux deux pays, une sorte d’amitié respectueuse se ressent dans les mots de citoyens simples. «Mais lorsqu’on aborde des points d’incompréhension sur la vraie frontière, les préjugés équato se font jour et tout se retourne», soutient un agent communal. Et de fait, exaspérées par la litanie plaintive des citoyens, les autorités administratives et municipales de Kyé Ossi ont, il y a deux semaines, délogé les piquets de démarcation équato-guinéens. «La nuit, les Equato sont venus les remettre», informe Emmanuel Messa.

À la lumière de la situation actuelle, il avoue craindre «ce qui vient ou qui va arriver avec ce chantier dans les prochains jours». Déjà, dans les esprits se structure la rage de ne pas voir le «pared de integracion» servir de prétexte à l’annexion du Cameroun. «Ils vont me tuer pour ça!», jure Albert Endodomo. Pour l’heure, l’espérance de ce jeune s’enracine dans un sentiment d’appartenance à une lignée de combattants fang. Selon ses dires, ses congénères et lui même envisagent des postes avancés, tout au long des 180 kilomètres de frontière terrestre officielle que partagent le Cameroun et la Guinée Equatoriale. Ces postes-là, projette-t-il, détruiront toute élévation en béton armé.

Jean-René Meva’a Amougou à Kyé Ossi

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